LIVRE QUATRIÈME
fondement lié. Genève enseignante n'était pas autre que Genève religieuse, Genève religieuse pas autre que Genève morale et politique, et, tout cela, c'était Calvin. Elle allait donc être gardée, nonseulement, au-dedans, par sa forte unité, mais, au dehors, par la persistance des peuples à chercher en elle celui dont la physionomie était gravée dans leur mémoire, et dont la pensée, dans leur esprit, se confondait avec celle de Genève. Le monde protestant et le monde catholique allaient lui imposer également, l'un par son amour, l'autre par sa haine, l'obligation de rester la ville de Calvin, l'impossibilité d'être autre chose si elle ne voulait n'être plus rien.
Et ce serait encore ici un des éléments du parallèle qui se dessine, à chaque p^s, entre le réformateur français et le réformateur allemand. Après avoir franchement reconnu, sur plus d'un point, la supériorité de ce dernier, pourquoi hésiterionsnous à dire que Calvin nous paraît, ici, décidément supérieur? Il a laissé — nous ne parlons plus de Genève, mais de tout le monde calviniste, sur les deux rives de l'Océan, — une plus profonde empreinte. Luther est entouré d'une poétique auréole ; il a vécu et il vit dans des millions de cœurs, conquis par sa personnalité aimable, originale. Mais, enfin, Luther n'a pas eu à se créer un peuple; il n'a 4té que l'expression la plus haute des aspirations, des idées, du génie de l'Allemague; et il n'eut qu'à se révéler à elle pour qu'elle se trouvât.
en quelque sorte, toute à lui, toute en lui. Calvin n'a pas eu seulement à conquérir, mais, pour que la conquête fût possible, à transformer. Il voulait des hommes nouveaux, nouveaux, sans doute, avant tout, dans le sens évangélique du mot, nouveaux aussi comme reproduisant ses traits à lui et son génie à lui. Il a été moins puissant sur les cœurs ; mais, les âmes, il les a marquées de son sceau, reconnaissable, après trois siècles, chez tous ceux qui se réclament de lui, et jusque chez ceux qui le renient ou qu'il aurait, lui, reniés. Conquérir de cette manière, c'est créer.
Mais ne hii donnons pas un éloge qu'il n'eût pas accepté. Dieu seul crée ; un homme n'est grand que parce que Dieu juge à propos d'accomplir parlui de grandes choses. Cela, jamais grand homme ne l'a mieux compris que Calvin. Aucun effort ne lui était nécessaire pour renvoyer à Dieu toute la gloire ; rien n'indique qu'il ait été mêine tenté de s'en approprier quelque partie. Luther caresse en maint endroit l'idée qu'un si petit moine, comme il dit, ait si bien fait trembler le pape et si bien remué le monde. Calvin ne dira jamais rien de tel, n'aura jamais l'air de se le dire, même au plus profond de son cœur ; partout vous sentez l'homme appliquant à toutes choses, aux moindres comme aux grandes, l'âdée que c'est Dieu qui fait tout et qui est tout. Relisez, dans ce point de vue, les pages mêmes où il vous aura paru le plus hautain, le plus despote, — et voyez s'il est autre chose,