‹ Cambo et ses alentoursChapitre 10 sur 17 · CAMBO EN I8S · texte numérisé non relu

CAMBO EN I8S

Cambo, le 10 Juin 1858.

Me voici donc de nouveau à Cambo, mon cher Théodore ; j'y suis depuis presque une semaine , fort disposé comme toujours à reprendre ma correspondance avec vous. Les lettres des amis ne sont - elles pas un dédommagement à leur absence? Oui, elles le sont, je le sens bien, et je ne doute pas que vous ne le sentiez aussi. Mais puisqu'il fallait nous dire adieu pour un grand mois, je ne saurais au moins être fâché d'être venu ici en ce moment ; car si ce pays est joli toujours, il l'est surtout dans la saison où nous sommes. C'est à présent, plutôt qu'en aucun autre temps de l'année , que l'on peut voir Cambo dans ses plus beaux atours. On dirait que le printemps s'est complu à y répandre tous ses charmes les plus séduisants. Oh! que la nature s'y montre belle avec son grand manteau de verdure tout émaillé de milliers de fleurs ! On respire ici comme un air de fraîcheur et de jeunesse ; il y a comme une sève vivifiante qui semble circuler autour de vous et dons vous. Je ne

suis pas surpris que bien des malades, sous une influence pareille , renaissent à l'espérance, ni qu'ils reviennent à des idées d'avenir, à des im*ojets depuis longtemps abandonnés : c'est qu'ils sentent toutes leurs fonctions acquérir une acti- . vite plus grande, et que la vie se manifeste en eux avec plus d'énergie.

Cambo , mon cher Théodore , a fait plus .d'un progrès depuis les dernières lettres que je vous ai adressées, et il est en voie d'en faire de plus grands encore. L'établissement thermal a reçu un développement important par une nouvelle construction qui s'est élevée tout à côté ; il y a gagné bon nombre de chambres de bains, chose indisï)ensable vu l'encombrement des baigneurs et la difficulté de les satisfaire durant une partie de la saison. On a creusé derrière ce nouveau bâtiment une piscine commune ; c'est là une trèsheureuse innovation; elle tournera au profit des pauvres gens qui pourront dorénavant se procurer des bains sulfureux à des prix très-modérés. J'ai aussi remarqué avec satisfaction qu'on a nivelé le terrain aux environs de l'établissement ; on y a fait des déblais et remblais considérables. De sorte qu'aujourd'hui on se promène avec infiniment d'agrément sous les délicieux ombrages des eaux.

Ce n'est pas tout. Un travail bien plus important et plus coûteux vient d'être exécute. Jusqu'à présent il n'y avait sur ce point aucun pont pour

traverser la Nive , ni , une fois qu'on l'avait traversée sur un méchant bateau, aucun chemin pour arriver à un but quelconque. Les promeneurs étaient condamnés à parcourir sans cesse la rive gauche de la rivière, sans pouvoir se donner la licence de toucher à la rive droite, à moins d'aller chercher fort loin le pont de bois qui unit entr'eux le Haut et le Bas-Cambo. Il n'en sera plus ainsi désormais. Un élégant pont suspendu a été construit sur la Nive tout proche de l'établissement thermal; et de là un chemin de récente création vous conduit dans les hauts quartiers de Cambo et jusqu'à la route impériale qui les relie avec HaspaiTCn et l'arrondissement de Mauléon. Aussi les promenades sont-elles plus nombreuses, plus variées; et les amateurs d'excursions ont-ils de nouvelles facilités pour satisfaire leur goût.

Il serait fort heureux que l'administration des ponts et chaussées s'occupât également de rétablir le pont qui se trouvait autrefois entre Cambo et Espelette, et qui a été enlevé par une inondation. Il y a déjà plusieurs années qu'il n'existe plus ; et rien n'annonce qu'on songe à le remplacer proehaipcment. L'absence de ce pont n'est cependant pas sans des inconvénients assez graves. Depuis que Ton en est privé, la distance en voiture est presque doublée entre ces deux localités, qui ne peuvent user de cette voie pour communiquer entr'elles qu'au moyen d'un énorme circuit. Or on sait combien les étrangers aiment

à aller voir le marché d'EspeleUe, qai prèaèrite^ un aspect des plus pittoresques à quiconque ne connaît pas les marchés du Pays Basque. Rarement se retirent-ils sans avoir satisfait la fontaiâié d'y faire quelque petite emplette. Les voilà donc fort embarrassés toutes les fois que, ne se fiant pofot à leurs jambes d« malades ou de convalescents » ils désirent recourir à des voitures pour se donner l'innocent plaisir de cette excursion. Ils le sont bien plus encore, quand ils veulent pousser^ la pointe jusqu'au village d'Urdacheen Espagne. La pïivation de ce même pont les oblige à allonger beaucoup un trajet qui est déjà passablement long par lui-même. J'aime à croire , aussi bien dans l'intérêt des habitants du pays que dans celui des étrangers, que ce fâcheux état des choses cessera d'exister dans un avenir prochain.

Maintenant . mon cher Théodore, nous allons , s'il vous plaît , remonter au Haut - Cambo. Là aussi, je trouve diverses améliorations de date récente. Ainsi plusieurs maisons ont été bâties à neuf et offrent à l'étranger toutes les commodités qu'D peut désirer. En ce moment encore on s'occupe activement d'élever un nouvel hôtel , dont le plan me parait parfaitement conçu, et qui est destiné , selon toutes les apparences , à jouir d'une véritable vogue. On vient d'établir dans ce quartier une voie de communication qui n'existait pas jusqu'à ces derniers temps ; c'est un chemin qui coupe à peu près par le milieu le terrain

par lequel la rue de Cambo se trouve séparée de layo^t^ départementale ; par ce moyen on a rendu plus, ifiieiles les relations entre cette route et la rue» qui sont deux des principaux lieux où circulent soit les étrangers, soit les habitants du pays,

Quelques bonnes mesurés de police ont produit des améliorations d'une autre sorte : celles-ci ne paraissent pas , au premier coup d'œil , avoir le même degré d'importance ; et cependant elles n'en sont pas moins d'une utilité positive et journalière : car il est à remarquer que nulle part l'action d'une police sage et vigilante ne se fait sentir avec plus d'avantage que dans les localités qui possèdent des établissements thermaux, à cause du grand nombre d'étrangers qu'elles ont coutume d'attirer.

L'industrie n'est pas restée non plus en arrière à Cambo ; j'entends parler de l'industrie du chocolat, qui est aujourd'hui à peu près la seule que l'on y voie. L'étranger, qui passe quelque temps en ce pays, ne doit point le quitter sans avoir fait une visite à la fabrique de M. Fagalde. Parmi les nombreux établissements de ce genre qui existent dans l'arrondissement de Bayonne, c'est le seul qui travaille sur une grande échelle ; c'est aussi le seul qui ait su mettre à profit la force motrice si puissante de la vapeur ; c'est lui également qui a principalement contribué à étendiuî, tout en la consolidant, la réputation déjà fort ancieimc et toujours croissante des chocolats diî

Bayonne. L'esprit d*initiative et de progrès qui distingue la maison Fagalde, le soin attentif avec lequel elle surveille le choix des matières premières et la fabrication de ses produits, devaient forcément amener un pareil résultat. Aussi n'est* il nullement étonnant que sa clientèle , qui est disséminée dans la France entière et jusques dans l'étranger, se compose généralement de familles très-haut placées dans la société.

Ce n'est pas sans un vif intérêt que j'ai examiné cette usine dans tous ses détails. En outre de ce que je vous ai déjà dit, la rapidité et la perfection du .broyage ; le peu de temps que le cacao reste en contact avec le calorique , ce qui lui permet de conserver son arôme et ses vertus ; remploi de cylindres , pilons et mortiers de granit préférablement à ceux de métal ; l'exquise propreté qui préside à tout dans la fabrique, ne peuvent manquer de fixer l'attention de l'observateur et de justifier à ses yeux la confiance générale dont la maison Fagalde est devenue l'objet.

Quoi qu'il en soit, mon cher Théodore , je suis convaincu qu'en fait de chocolats , les produits de nos industriels parisiens , qui aiment tant à s'appuyer sur l'annonce et la réclame , ne sont pas près de détrôner l'antique et juste renommée des Chocolats de Bayonne.

Quant aux améliorations qui ^se préparent, l'heure n'est pas encore venue de vous en parler; laissons agir le temps et les hommes, et l'on

pourra vous dire, j'espère, bientôt, que plusieurs des utiles projets, qui ne sont maintenant que sur le papier, auront été heureusement exécutés.

Je me propose , mon cher Théodore , de faire prochainement quelques excursions au Mondarrain, à Louhossoa , à Urdache, tous Heux que je ne connais pas encore. Soyez assuré que j'aurai soin de vous en rendre un compte détaillé. N'estil pas juste de se dédommager, par une agréable correspondance , de l'absence de ses amis ? C'est à peu près la pensée que j'exprimais au commencement de cette lettre ; et je la trouve fort bonne à être mise en pratique entre vous et moi.

Adieu , cher ami. Au défaut de la voix, j'aime à me servir de la plume pour vous répéter que nul ue vous est plus affectionné que votre dévoué,

.Iules.

-*'KSr:^^->e

LE MONDARRAIN.

Cambo, le 16 Juin 1858.

Hier, toute une caravane de buveurs d'eau partait pour le Mondarrain sous la conduite de deux guides qui connaissent parfaitement le pays. La course était trop attrayante et l'occasion trop belle, comme vous le voyez bien, mon cher Théodore , pour que je voulusse manquer la partie. J'eus donc soin de me procurer un cheval , chose essentielle en cette circonstance , attendu qu'il s'agissait de faire une véritable cavalcade. En effet , le Mondarrain , bien que taillé en pain de sucre , offre sur ses larges flancs des sentiers qui permettent aux chevaux de monter jusqu'au dessous des rochers dont sa cime est couronnée. Les chênes, les châtaigniers, les noyers abondaient sur notre chemin ; mais nous avons surtout remarqué un grand nombre de cerisiers, chargés de fruits mûrs ou près de mûrir, dont les vives couleurs charmaient les regards. Çà et là des hommes, des femmes, des enfants étaient oc-

cupés à cueillir les cerises, que Ton transporte chaque jour à pleines corbeilles à Bayonne. On nous a assuré que ce petit commerce enrichît toutes les années le viHage d'Itsassou de plusieurs milliers do francs, et je n'ai pas de |3eine à la croire à en juger par la grande quantité de ces fruits que nous avons vue.

Cette excursion est sans contredit une des plus agréables que j'ai faites. La compagnie était nombreuse et gaie : dès sept heures du matin nous avions dit adieu à Cambo, et nous (chevauchions joyeusement à travers un pays entrecoupé de bosquets où les oiseaux saluaient notre passage de leurs plus jolis chants. Le chemin, quoique étroit, fui assez bon jusqu'au delà de la bom^gade d'Itsas' sou. Mais là, la montée devint plus difficile, et nos chevaux, pendant quelque temps, ne purent grimper qu'avec peine. Nous ne rencontrions plus ni m*bres ni ombrage : devant nous s'étendaient de vastes nappesde fougères qui couvraient les flancs de la montagne ; pas une créature humaine ne se montrait nulle part ; c'étaient partout la solitude et le silence ; seulement, de temps en temps nous entendions le bourdonnement des insectes cachés sous la bruyère, ou le bélanent de quelques brebis qui poissaJent çà et là sans chien ni pasteur. Au milieu de notre ascension un de nos guides 8*arrèta tout à coup et nous pria de rattenchpe : il voulait nous faire goûter d^une eau ferrugineuse qu*il roniKiissoit. Elle jaillit d'un roc près d'un

seiiiiei' escarpé qui se trouvait sur notre droite ; iJ nous en apporta ; elle nous parut d'une odeur et d'un goût de fer très*prononeés.

l\ y avait plus de deux heures que nous étions à.eheval , et nous allions toucher au but de notre excursion , lorsque mon oreille fut frappée d'un bruit pareil à celui du vol d'une troupe d'oiseaux s'enfuyant devant les chasseurs. C'étaient deux perdrix que notre approche avait effrayées, et qui s'éloignaient à tire - d'ailes ; elles allèrent s'abattre un peu plus bas dans la ni^ntagne. Elles n'avaient pourtant rien à craindre, les innocentes bêtes : car aucun de nous n'ctvait, ^ngé à se pourvoir d'armes et de munitions ; mais elles oceasionnèreni une explosion de grands regrets plus ou moins sincères de la part de plusieurs de nos cavaliers qui se posèrent soudain en véritables Neinrods : à les entejidre, on les aurait jugés capables de dépeupler de gibier et la plaine et la montagne. Qui sait pourtant quelle mine eussept montrée quelques-uns d'entr'eux , si par hasard quelque malin personnage avait pu venir en ce moment leur offrir de prendre en main un fusil ?

Nous parlions encore de cet incident, lorsque le sentier disparaît à peu près devant nous, le terrain devient plus escarpé, et nous nous décidons à mettre pied à terre. Nos guides s'empressent de débrider les chevaux , et , à notre grand élonnemcnt , ils les làdi^^ dans la montagne , afin de les laisser paître en liberté l'herbe assez

rare qu'avait épargnée la dent des troupeaux. II parait que c'est Tusage en ces sortes d'occasions.

Nous f imes donc à pied cette dernière partie de l'ascension ; elle fut la plus pénible ; mais heureusement elle ne fut pas longue. Â neuf heures et demie nous étions tous réunis sur la crête du Mondarrain. Qu'il est admirable, le panoroma que l'on découvre de cette position élevée I De belles et riches campagnes se déroulaient devant nous depuis la base du Mondarrain jusques aux bords de l'Océan. Voici presque à nos pieds Espelette et Cambo; un peu plus loin Souraïde d'un côté, Larressore de l'autre. De village en village, de hameau en hameau > nous touchons aux portes de Rayonne ; nous reconnaissons le fleuve del'Adour qui vient de se grossir des eaux de la Nive ; la butte de Blancpignon , le phare de Biarritz ; Bidart, Guéthary, St-Jean-de-Luz avec son église ; Ciboure , le fort de Socoa, et ce golfe de Gascogne si orageux , et témoin chaque année de si tristes naufrages pour n'avoir pas un refuge à offrir aux navires en péril.

Vers notre gauche apparaissent les premières habitations de la frontière espagnole; dispersées au pied et sur le penchant des Pyrénées . elles produisent un effet des plus pittoresques ; ces maisons appartiennent aux villages d'Urdache et de Zugarramurdy. En avançant vers la mer, c'est la Rhune en France , les Trois-Couronnes en Espagne , les deux plus hautes monta-

gDesde ce côté des deux États limitrophes. En se tournant vers un point opposé , on voit sur la droite comme un long serpent aux écailles argentées briller d'un éclat éblouisssant au milieu d'un vallon entre des collines couvertes de bois et de rochers ; c'est la Nive qui reflète avec force les rayons du soleil , et qui , suî* son passage , va répandre la vie et la richesse dans la vallée d'Harnabar , à l'extrémité du village de Louhossoa.

Nous contemplions avec trop de bonheur ce magnifique spectacle pour songer, dans le premier moment de notre enthousiasme , que ce sol que nous foulions avec insouciance de nos pas, maintenant désert et silencieux , avait eu autrefois ses habitants ; qu'il avait longtemps retenti du bruit des armes et des cris des guerriers. Et cependant nous étions là sur l'emplacement d'une antique citadelle; nos lunettes d'approche posaient , pour être plus fej^mes , sur les restes encore debout de ses vieilles fortifications ; nous avions devant nous des murailles à moitié détruites, formées de blocs de pierres arrachés aux rochers mêmes sur lesquelles elles furent élevées , travail grossier, mais solide et très-propre à une vigoureuse défense; ces murailles n'ont pas moins d'un mètre soixante-dix centimètres d'épaisseur. Au milieu de l'enceinte, qui a fort peu d'étendue , on remarque des traces d'un escalier qui conduisait à des souterrains, destinés à recevoir les munitions de guerre et de bouche.

Evidemment cette forteresse avait été cans-, truite par les habitants du pays pour s'opposer aux incursions des ennemis qui de Tautre CQté des Pyrénées voudraient , à travers les gorges des montagnes , essayer de les surprendre ; elle devait avoir alors une très-grande importance militaire. Là , en effet , un petit corps de troupes pouvait arrêter aisément une armée entière, ou même la faire périr. 11 était du reste d'autant plus essentiel d'avoir en cet endroit un poste fortifié, qu'il dominait un passage qui , tout mauvais qu'il était , offrait à peu près l'unique voie de communication possible entre la France et l'Espagne dans cette partie des Pyrénées. Aussi est-il indubitable que les environs de la petite fo]*teresse du Mondarrain furent autrefois le théâtre de plus d'un sanglant combat; et aujourd'hui encore le défilé , situé un peu auKlessous du fort du côté du Baztan , porte le nom bien significatif de Coi des Ossements (en basque, Hezurrelaco Lepça), seul nom par lequel le désignent les pasteurs de ces contrées : c'est que ce défilé sans doute a été le tombeau d'un grand nombre de guerriers qui ont péri en cet endroit par le fer de l'ennemi.

Maintenant le Mondarrain n'a plus ni citadelle ni soldats pour la défendre ; de loin en loin la voix des bergers ou de quelques rares visiteurs , l'aboiement d'un chien qui suit son troupeau , le cri des animaux sauvages troublent ^euls le silence qui l'environne. Néannwins, son impor-

tance comme position militaire ne paraît pas eom- [détément perdue. En 1813, lorsqu'on se vit menacé d'une invasion étrangère du côté de l'Espagne , ce poste fut occupé par un corps de troupes françaises qui traîna jusqu'au haut de la montagne deux pièces de quatre et un obusier. Il n'y eut toutefois alors aucun engagement avec l'ennemi sur ce point. Quand les alliés pénétrèrent en France , le détachement qui était sur le Mondarrain reçut ordre de se replier vers Cambo , et il se retira en bon ordre devant les troupes du général Mina, en ' abandonnant F obusier, mais emmenant les deux pièces de quatre qu'on fit descendre à force de bras jusqu'au pied de la montagne. Plus tard (c'était en 1816), un souspréfet de Bayonne , M. Poublan-Serres, écrivit à M. David, maire d'itsassou, pour réclamer l'obusier: prompt à obéira l'injonction du sous-préfet, M. David se met en mouvement pour découvrir -cette pièce dans la montagne. Mais il arrivait trop tard : des individus , qui la voyaient depuis longtemps sans propriétaire connu, avaient jugé dans leur sagesse que c'était là un bien abandonné, et qui par conséquent devait appartenir au pifemier occupant, c'est-à-dire, à eux-mêmes ; ils l'avaient coupée en morceaux et emportée aux forges d'Urdache , où elle avait été fondue à leur profit.

H faut que je vous apf^'enne, mon cher Théo-dore , que l'histoire de ce petit canton de la Fraft-

ce , dans lequel je me trouve et qu'on nomme Labourd, est enveloppée de la plus complète obscurité. Diriez-vous.que ce pays, avec ses États, ses coutumes particulières, sa langue qui ne ressemble à aucune autre , s'est tenu constamment jusqu'à la Révolution de 93 en dehors de tout le reste du royaume, conservant sans cesse comme une sorte de nationalité à lui ? H en est récité que les divers événements, qui l'ont agité jusqu'à ces derniers temps , ne sont point entrés dans lé domaine des historiens français ou étrangers ; de là il s'ensuit encore que l'époque de la fondation • et de la ruine du château de Mondarrain est entièrement ignorée ; qu'on ne connaît rien, absolument rien des faits d'armes qui ont dû s'y passer jadis. Le seul écrivain , que je sache avoir mentionné son nom , est le P. Moret , jésuite, auteur des Annales de Navarre; il cite dans son savant ouvrage une forteresse qui , en l'année 1294, se trouvait en la possession d'un seigneur, > nommé Pierre de Lalanne, et qu'il croit être celle de Mondarrain, située, dit -il, aux confins du Baztan , dans le pays de Labourd.

Mais laissons de côté cette sèche digression historique, qui peut n'avoir pas un grand charme pour vous. J'aime mieux vous dire.que l'admiration qui nous avait d'abord saisis à la vue du grand et beau spectacle que Ton voit de la cime du Mondarrain , fit place peu à peu à une sensation non moins forte : c'était celle d'un violent

appédt qui avait été éveillé par notre course matinale et Tair vif des montagnes. Il se montrait fcH*t impérieux et demandait hautement à être satisfait. Nous nous assîmes donc , qui sur une ruine, qui sur la pelouse, et chacun se mit à exhiber ses provisions particulières qu'on étala par tetre sur du linge d'une blancheur remarquable, et qui furent converties en biens communs à Tusage de tous. Bon pain, bons vins, pâtisseries et viandes froides en abondance , une excellente eau fraîche puisée à une source voisine, tout cela assaisonné par la faim et la gaieté, nous fit trouver le repas délicieux ; je vous assure que nous ne l'aurions pas échangé contre les meilleurs dîners de Chevet ou des Frères Provençaux.

Mais ce qui nous divertit singulièrement, ce fut l'appétit dont nos deux guides firent preuve en cette circonstance. Certes, si leurs jambes s'étaient montrées élastiques et vigoureuses pendant l'ascension, leur appétit fut tout à fait exemplaire tant que dura le repas. Admis à la table commune et au partage de nos provisions, ils déployèrent une puissance d'absorption étonnante , faisant disparaître sans façon dans leur estomac une énorme quantité de mets, et ne s'offensant nullement de l'hilarité qui en résultait parmi nous. Ils trouvaient, j'imagine, les pauvres gens, ces mets un peu plus succulents que ceux dont ils ont coutume de se nourrir.

Après le repas, qui fut assez confortable et surtout fort gai , nous voulûmes contempler encore une fois le beau tableau que nous avions déjà tant admiré; et diacun, armé de sa lunette , promena un dernier regard sur ce brillant pano> rama. Nous n'aurions pas encore quitté la place, si nos guides, qui étaient allés à la recherche de nos chevaux, ne nous avaient crié que tout était prêt pour le départ. Il nous fallut donc les rejoin«dre , abandonnant de nouveau la vieille citadelle du Mondarrain à la solitude et au silence d'où notre présence et nos bruyants propos l'avaient retirée un instant.

Nos guides nous conseillèrent de descendre par un autre coté que celui par où nous étions arrivés; c'est l'avis que nous suivîmes. Une grande partie de la descente se fit à pied, ce qui nous parut tout aussi commode et moins dang^ reux que de la faire à cheval. Nous ne remonta^ mes sur nos coursiers qu'en touchant aux pr^ mières maisons d'un quartier d'Espelette qu'on nomme Basseboure ; nous traversâmes bientôt te village même d'Espelette , et à quatre heures nous rentrions à Ganibo , emportant dans notre esprit le meilleur souvenir de notre excursion au Mondarrain.

Je regrette toujours, mon cher Théodore, de ne pouvoir partager avec vous mes plaisirs. Je suis tout à vous de cœur.

Jules.

LOUHOSSOA.

Cambo, le 20 Juin 1858.

Mon cher Théodore ,

Quel plaisir de parcourir la campagne par une belle matinée de printemps ! C'est la jouissance que j^ai voulu me donner aujourd'hui , et certes je n'ai pas trop mal réussi, quoiqu'en partant j'eusse vu poindre à l'horizon un petit nuage blanc qui semblait me menacer d'un orage. J'ai d'abord marché paisiblement dans la route d'Itsassou, tout en respirant avec délices un air frais tout parfumé de Fodeur balsamique que les plantes avaient exhalée pendant la nuit. Laissant ensuite à droite la voie charretière qui mène à ce village , j'ai continué de suivre la grande route , me dirigeant vers Louhossoa, dont je désirais visiter les usines; celles-ci sont destinées à la préparation du kaolin, que l'on rencontre en grande quantité dans ce pays. C'est par une pente douce que je suis descendu dans un joli petit vallon qui va expirer sur les bords de la Nive. Cette

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rivière , en s'échappant du Pas-de-Rolând , arrose d'un coté ce vallon, et de l'autre rouîè le long du mont Harrocagaray ou ffatUe-Roche^ qui' se termine d'une manière assez remarquable par une pointe en forme de pignon , que l'on nomme Mercury, Est-ce donc que le dieu Mercure aurait jamais été connu en ce pays-là ? On traverse la Nive sur un pont suspendu , dont je ne conteste pas la solidité , mais qui n'a pas l'élégance de celui qu'on vient de construire près de l'étiablissement thermal de Cambo. On y lève un droit de passage, qui est de cinq centimes par piéton, et de sept centimes et demi par chaque cavalier.

Au delà du pont, le chemin pénètre dans une gorge de montagnes qui termine le territoire d'Itsassou, et aboutit à celui de Louhossoa; c'est dans la continuation de cette même gorge que se trouve ce dernier village. Il est tout entier encaissé entre des monticules qui s'avancent des deux côtés parallèlement à la suite les uns des autres. Cette situation doit y rendre le froid plus rigoureux durant l'hiver, et la chaleur plus intense pendant l'été.

On trouve à Louhossoa d'excellent kaolin en abondance : il n'est point caillouteux ni maigre au toucher, ce qui l'empêcherait de faire facilement pâte avec l'eau : il est au contraire argileux, doux, onctueux au toucher, et fait avec l'eau une pâte liante ; ce sont ceux de cette dernière catégorie qui passent pour les plus parfaits au point

de vue 4e Findustrie oérai^ique. Il y a fdusieur» usines dans lesquelles on broie et on décante cette matière, afin de Texpédier à des fabriques où elle est convertie en porcelaine. Malheureusement les frais d'extraction et de transport lui donnent un grand désavantage comparativeipent aux kaolins anglais, qui se vendent à des prix inférieurs. Néanmoins ses qualités supérieures la font toiyours rechercher des fabricants, qui la mélangent avec les matières provenant de TAngleterre. J'ai visité avec le plus grand intérêt l'usine de M. Plantié; elle est sans contredit la plus importante de toutes. Elle avait été établie par uae compagnie , qui s'était formée en 1837 pour l'exploitation du kaolin de Louhossoa. Malheureu- ^ sèment cette première tentative ne fut pas couronnée de succès. L'entreprise marcha mal, ne donna que de fâcheux résultats à la compagnie, et les actionnaires découragés mirent en vente l'usine avec les carrières destinées à l'alimenter. On vit alors un exemple de ce que peut l'intelligence d'un homme, unie à l'énergie de la volonté. Parmi les actionnaires se ti^ouvait M. Plantié, de Bayonne; il comprit que, malgré le mauvais succès de cette affaire , il pouvait se rencontrer là-dedans un fort bel avenir. Il se rendit donc acquéreur des carrières de kaolin , de l'usine, des machines et des instruments servant à l'exploitation ; il releva l'établissement de ses ruines , et chercha des débouchés pour les matières

premières destinées à la fabrication de la porcelaine. Les espérances de M. Plantié ne furent pas déçues; et aujourd'hui le kaolin de Louèossoa, connu et apprécié dans l'industrie de la céramique, est souvent demandé, non-seulement par les fabriques de France , mais encore par celles d'Espagne et d'Italie.

Au reste M. Plantié est un de ces hommes qui savent que de la tête d'un simple ouvrier peut fort bien jaillir une idée lumineuse , une idée d'une utilité pratique qui échappe à la science des théoriciens. Loin de la dédaigner, il l'examine, et, s'il la croit bonne , il tache de la mettre à profit. C'est cette disposition d'esprit qui lui a fait distinguer parmi Iqs hommes qu'il emploie , un certain ,lean Béhéran, dont, m'a-t41 dit, il apprécie beaucoup les services. Ce Jean Béhéran était un tout jeune homme, exerçant le métier de charpentier, lorsqu'il fut atteint par le sort, et obligé de partir pour le service. 11 regretta vivement sa famille , ses compagnons d'enfance et le clocher de son village ; il dit adieu à tout ce qu'il aimait , et se rendit au corps qu'il avait reçu ordre d'aller joindre. Absent du foyer domestique et soumis à la discipline de l'armée, le jeune soldat, loin de prendre en dégoût ses nouveaux devoirs, s'y applique de grand cœur, gagne l'aflFection de ses chefs , acquiert de l'instruction , et parvient au grade de sous-officier. Cependant son régiment est commandé pour aller tenir garnison dans Pa-

ris. Là, lesei*gent Béhéran, entraîné comme par un penchant irrésistible , visite plusieurs ateliers, et ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est loin de posséder toute l'habileté désirable pour l'exercice de son ancienne profession de charpentier. C'est pourtant cette profession qu'il compte reprendre, dès qu'un congé définitif lui aura donné la liberté de vivre dans le pays qui l'a vu naître. Aussi éprouve-t-il un vif désir de s'y perfectionner en utilisant pour cela tous ses loisirs. Mais comment faire ? Sa qualité de sous-officier est elle-même un obstacle à la réalisation de ses vœux; le respect qu'il doit à son grade lui défend d'aller travailler en simple ouvrier dans un atelier d'artisan. Eh bien I son parti en est pris , il renonce à son grade , dépose les galons qu'il a honorablement portés jusques-là , conquiert ainsi le droit de reprendre ses occupations d'ouvrier dans les heures laissées libres par le service, et déploie dans l'exécution de mille travaux ingénieux une habileté dont il n'avait nulle idée autrefois.

Que dites-vous d'une telle conduite, mon cher Théodore? Ne vous semble-t-elle pas aussi noble et digne d'éloges que celle de beaucoup d'autres?

Enfin le temps du service militaire expira pour Béhéran. Dieu sait avec quel bonheur il revit sa famille, ses amis, son clocher et ses montagnes. Il se garda bien de se livrer, à l'exemple de plusieurs anciens soldats, à une vie oisive et inutile. 11 embrassa au contraire le travail avec courage.

^i mil m service de &e8 eompatrtotçs 1q lalent qu'il avait perfecUonoé à Paris. Ëotré dans Tusine de M. Plantié, rancien sergent Béhéran crut remarquer qu'une partie des machines pouvait subir d'utiles modificaiiob^ ; il s'occupa sérieuseloent de les opérer; et réussit au gré de ses désirs. Aussi M. Plàntjé aime-t^l à lui rendre complète justice là-dessus; et c'est de la boucke môme de celui-ci que je tiens le récit que je viens de vous fsôre.

Loidiossoa, mon cher Tliéodore, est le plus jeune des villages qui ont pris naissance dans les alentotn^s de Cambo< Au commencement du xvn« siëcie, ce pays n'était encore qu'on désert couvert de bois et de pâturages , où l'on ne rencontrait que quelques bergers conduisant leurs troupeaux ; il appartenait par indivis aux habitants de Ifecaye et de Mendionde. Peu à peu on cultiva des terres , on bâtit des maisons, qui d'abord forent partagées d'un commun accord entre ces deux villages. Mais bientôt le nombre des habitations vient à s'accroître , la population augmente , et , à mesure qoe se fait ce double accrwssement , on sent plus vivement la peine d'être éloigné de toute église, privé de tout secours religieux. On s'arme donc de courage , on met en oeuvre les minces ressources dost on dispose, on vient à bout de construire une jolie église non loin do château des vicoistes de Macaye, et on obtient même qu'elle soit érigée en jiaroissc.

C'était beaucoup sang doute pour LouhoBSoa; mais ce n'était pag tout, bien s*eo faut. Cette population, placée à une très-grande distance, soit àe Mendionde, soit de Macaye, dont eHe relevait cependant, voyait avec ehagrii) que, dans ces deux localités, on songeait fort peu à elle et à ce qui la concernait ; elle sentait le besoin d'acquérir une indépendance qui h»- donnât le droit et la facilité de s'occuper de ses intérêls par* ticuliers , et tourna désormais tous ses soins de ce côté. Ses efforts ne furent pas inlroctueiix ; et, après plusieiffs procès soutenus devant le parie* ment de Guienne , Louhossoa SM^quit enfin , en 1691 , une existence propre et indépendante , quf kii permit, non-seulement de traiter de ses affaires sans le concours de Macaye et de Mendtonde » mais encore d'envoyer son maire ou abbé avec voix délibérative à Fassenablée des États du La^ boiml.

Par suite de rarrangement qui eut alors lieu entre les parties contendantes , il arriva une chose qui peut-être, mon cher Théodwe , vous paraîtra assez étrange au fNremier coup d'œil : c'est que des habitations enclavées dans le territoire de Louhossoa, situées naéme dans le voèinage de son église , ne firent point partie de ce village, mais continuèrent d'appartenir à Macaye; et, qui plus est, cette disposition subsiste encore de nos jours. Voici la r»son de cette espèce d'anomalie. L'église de Louhossoa, ainsi que je vous

Tai déjà dit , avait été construite tout proche du château des vicomtes de Macaye ; ce qui leur fut naturellement fort agréable dans le principe. Mais comme ils tenaient au village qui avait donné son nom à leur famflle , ils usèrent de toute leur influence pour n'en être pas séparés, lorsque cette affaire fut réglée ; et leur château avec ses dépendances resta uni à la communauté de Macaye.

Je n'ai pas manqué de visiter ce château dont j'avais souvent entendu parler. Mais je vous avoue , mon cher Théodore , que je ne me faisais aucune idée de ce que cela pouvait être. Je m'attendais à y trouver un manoir féodal avec ses tourelles , ses remparts , ses fossés , que sais-je ? peut-être avec des créneaux et des mâchicoulis. Ma déception a été complète. Comme j'entrais dans la cour d'honneur, voilà que j'aperçois devant moi une espèce de grande ferme, qui assurément n'a rien de seigneurial. Je pensai que je m'étais trompé et que le château était plus loin ; j'avance donc, je cherche, je regarde partout, et ne vois nulle part de château. Seulement, derrière la ferme et adossée à elle, s'élève une tour carrée, fort lourde et sans aucune élégance; c'est la seule marque qui vous fasse reconnaître l'ancienne résidence seigneuriale des vicomtes de Macaye.

La jeunesse de Louhossoa passe pour être ardente aux jeux et aux divertissements; elle les

aime singulièrement comme elle d autrefois aimé et pratiqué la contrebande. On dit qu'elle a conservé intactes et dans leur pureté primitive toutes les danses des anciens Basques ; ces danses si originales , qui exercent le corps sans rien avoir d'efféminé comme la plupart des danses usitées en France aujourd'hui.

La place de LouhossQa a été longtemps célèbre par les belles parties de paume qui s'y sont jouées; les Perkain, les Sorhainde, les Domingo Joli s'y sont plus d'une fois couverts de gloire.

Je me hâte de vous dire que la contrebande, à laquelle les habitants de Louhossoa ont été fort adonnés, n'impliquait aucune idée déshonorante dans le pays, et qu'elle ne les empêchait pas d'être de très-honnêtes gens. En effet, pendant bien des siècles, les Basques avaient vécu en vertu de leurs faeros ou privilèges, sans connaître ni -lois prohibitives ni lignes de douanes. Aussi furent-ils surpris, lorsque, vers la fin du dernier siècle , on vouhit leur imposer et les unes et les autres. Ils se prétendirent lésés dans leurs droits, et opposèrent d'abord une vive résistance à l'exécution de ces mesures. Mais, forcés de céder, ils s'en dédommagèrent en se livTant avec activité à la contrebande et en jouant force tours adroits et malins aux agents du gouvernement.

En voici un qui m'a été raconté par l'un des acteurs luinnéme. Un jour, ou plutôt une nuit, une troupe de contrebandiers avait à faire passer

4*Es|)agne m France xme grande qoantfté deri^ ehes marchasidises. Ils arrivent sans encombre jusques sur les confins du territoire espagnol. Mais, au moment de ^'engager sur la frontière fraïiçaiBe» ils sont prévenus par des éclaâ*t»urs que toutes les issues sont gardées , que chaque petit sentier a son embuscade particulière, et que, s'ils avancent, ils ne peuvent manquer de tomber entre les mdins des douaniers. Ceux-ci en effist avait cuvent thi prochain passage de la bande , et en surveillaient tous les mouvements dans l'espoir d'une riche capture. Les contrebandiers virent bien qu'ils étaient découverts , et que les employés des douanes ne désempareraient pas de leurs postes, fallût-il y rester 1^ semaines et les mois entiers. Le cas était des plus embairassants. Que faire d<mc en cette circonstance? Failait^fl sacrifier une partie dès marchandises pour sauver lereste ? C'était chose fort peu agrés^le, et cependant, après mûre délibération , ce fut le parti anquel ils parurent s'arrêter. Ils choisissent parmi eux cinq ou six des plus agiles et des plus intelligents, leur font prendre un ballot à ctiacun sur le dos , et les expédient sur le terrîtwre français après être convenus ensemble de la dii^ection qu'ils suivraient. Ces jeunes gens se metttaït en marche , s'avancent avec précaution et comme ^n tapinois et ne tardent pas à tondber éms une embuscade de douaniers. ffaU&^làf s'écrient ceux-ci en fondant sur eux. A ce cri, ils s'enfuient

à tomes j^^nibe^, et aUîreiit kiH*s eHoeims sur leiii?^ triM^ed , saoe touiefoiç se laisser joindre par eux; les employés tirent des eoups de fusils, poussent de grands cris pour avertir leurs camarades de venir à leur secours et de fermer le cbemin aux fuyards. Les autre» douaniers, en entendant ce signal, délogent de leurs embuscades, s^éiancent vers le lieu d'où part le bruit, et laissent tout ouverts les passages qu'ils occu* paient. La bande des contrebandiers n'attendait que ce moment pour mardier. Vite elle se jette dans les sentiers devenus libres, s'avance rapi* dément et en .silence , franchit la première ligne des douanes, traverse la seconde, parvient au delà de TAdour, et dépose en lieu de sûreté tous les ballots sans qu'il en manque un seul; les riches marchandises étaient sauvées.

Cependant qu'étaient devenus les cinq ou six ''jeunes gens, poursuivis par les douaniers? ils fuient, ils fuient toujours; descendant dans les ravins, gravissant les hauteurs, se précipitant à ,travers les rochers, poursuivis avec ardeur, mais jamais atteints , ils réussissent à écarter les employés loin des lieux que traverse la bande. Mais quand ils jugent que toute celle-ci a passé, qu'elle est hors de toute atteinte , ils jettent à bas leurs ballots, et, agiles comme des chevreuils, ils disparaissent dans les montagnes. Les douaniers, écrasés de fatigues , mais heureux et flers de leur j^uccès , s'emparent des ballots , et les emportent

vers le bureau le plus rapproché, où on doit les ouvrir. Ils arrivent à Espelette à Taube du jour, déchargent leurs carabines en signe de réjouissance y et mettent en émoi toute la population. A l'ouverture du bureau , on procède par devant le receveur des douanes à la vérification des ballots. Que contiennent-ils? que va-t-on découvrir? Tous les yeux s'écarquillent pour mieux regarder. Et que voit-on ? que trouve-t-on ? Quelques pierres soigneusement enveloppées dans de la fougère bien fraîche et bien verte. Le désappointement fut des plus grands qu'on puisse s'imaginer.

Au reste, la contrebande est à peu près nulle aujourd'hui; depuis l'abaissement du tarif des douanes, elle a presque entièrement disparu du pays.

Adieu, mon cher Théodore. Toujours, vous le savez, votre ami dévoué.

Jules.

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