‹ Cambo et ses alentoursChapitre 9 sur 17 · SR · texte numérisé non relu

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la vue d'un tel spectacle. Dès que la guerre fut terminée, il s'arme de courage, se met à parcourir toute la contrée, recueille partout des offrandes, et vient à bout de rétablir sa chapelle bienaimée. Hélas î vingt annés s'étaient à peine écoulées, qu'elle fut démolie une seconde fois. C'est en 1814 que les Français l'abattirent de nouveau pour établir à sa place une batterie de canons. L'infortuné vieillard, alors âgé de 80 ans, en eut l'àme percée de douleur. Il surmonta néanmoins son chagrin , et aussitôt après la cessation de la guerre, lui, qui était trop pauvre pour posséder un cheval, monte modestement sur un âne, il se transporte de maison en maison , de village en village , demandant partout quelques pièces de monnaie au nom de Dieu et de Notre-Dame de l'Aubépine. Qui aurait pu repousser sa demande? Il se trouve bientôt en possession d'une faible somme qu'il juge suffisante pour l'exécution de son dessein, se met à l'œuvre, et a la consolation de voir, avant de mourir, sa chapelle chérie se relever de ses ruines. Alors il réunit encore dans son Ermitage les petits pâtres et les petits paysans d'alentour, reprend pour eux le cours de ses leçons, et donne plus d'une fois à leurs parents d'utile? et sages conseils ; il se plaisait, malgré son gi^and âge, à chanter encore, de sa voix devenue vieille et chevrotante, les. mêmes cantiques qu'autrefois il avait aimé à chanter en l'honneur de Notre-Dame de l'Aubépine. Ainsi

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vécut avec la réputation d'un très-saint homme, Jean-Baptiste Béhérèche, qui fut plus connu pendant 71 ans de sa vie sous le nom populaire diErrmte dAinhoa, Il mourut en 1822, âgé de 88 ans, et emporta dans la tombe également les regrets du riche et du pauvre.

Je finis brusquement mon interminable lettre. Adieu, cher Théodore. Tout à vous de cœur.

Jules.

USTftRITZ. (')

CAUBOy le 16 Octobre 1852..

Voici ma dernière lettre, mon cher Théodore.

Dans deux jours je quitte Cambo, et ces riantes campagneâ que J'aimais tant à parcourir, et ces eaux qui m'ont fait tant de bien. Je serai donc bientôt près de vous , et alors nous causerons os ad os des mille choses que nous n'avons pu nous dire de si loin.

En ce moment j'arrive d'Ustaritz , gros bourg situé sur la rive gauche de la Nive, entre Cambo et Bayonne. C'est là que j'ai terminé le cours de mes pérégrinations. J'ai commencé par visit(^

(1) Ce nom vient des deux mots uzta, moisson, et haritz, chêne. Si Topinion qui le fait dériver de usU-haritz, jugement sous les chênes, parait avoir quelque chose de plus poétique , des hommes, très-versés dans la langue basque, la regardent, non àans raison > comme peu con^ forme au génie de cette langue.

son église , qui est sans contredit une des plus anciennes du Labowd. Bien que son architecture soit des plus simples, elle n'est pourtant pas tellement dépourvue de caractères architectoniques, qu'on ne puisse, avec quelque certitude, la fairedater du xni® siècle. C'est, comme vousle voyez, la belle époque de l'architecture religieuse, c^lle où l'on travaillait à la construction de la cathédrale de Bayonne. L'église d'Ustaritz dessine un plan rectangulaire qui se termine à pans coupés. Ses murs sont construits en pierres d'appareil et renforcés, de distance en distance, par des contreforts à retraits. Les portes ogivales, ornées de . plusieurs voussures, et les fenêtres à. lancettes de l'abside sont les principaux caractères qui permettent de fixer l'âge du monument. Toutes les dispositions intérieures sont d'une date bien récente, comparativement à celle de la construction. Cette église réclame d'urgentes réparations ; il suffit , pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les lézardes qui sillonnent les murs, et de vérifier l'état déplorable des lambris de la voûte.

De là, je suis monté au château de Haïtze, où réside , entourée de respect , la famille de Laborde-Noguez. Il est placé dans un site"^ magnifique. On trouve dans ses salons plusieurs portraits remarquables , entr'autres ceux du fameux abbé de Saint-Cyran et de son neveu l'abbé de Barcos. C'est au château de Haïtze que Ja véné-

rabliî m^éctele Exe)mans , après la catastrophe qui iu! a enlevé son mari, s'est retirée auprès de sa fllle et de son gendre.

Près de ce château , on voit encore Tantique bois de chênes , où se réunissaient jadis les États du Labourd. Cette réunion s'appelait , en langue basque , èïlçar ou assemblée des anciens, L'étymologie du mot bilçar est exactement la même que celle du mot latin senatus, senum cœtus.

C'est au bois de Haïtze que se rendaient les propriétaires, les chefs de famille , pour régler les affaires administratives de toutes les communes ()p Labourd. Là , debout , adossés à des chênes séculaires, appuyés sur leurs bâtons de néflier, ils discutaient , ils délibéraient en liberté , et ils rendaient des décisions qui ont fait plus d'une fois plier la volonté des rois de France et de Navarre en vertu, des ftieros ou privilèges du pays. Deux blocs de rocher servaient de sièges au président et au secrétaire ; un autre bloc, dont la surface avait été grossièrement polie , était la table sur laquelle s'inscrivaient les délibérations et les arrêtés pris par l'assemblée. L'origine du bilçar se perd dans la nuit des temps ; on la croit antérieure à l'établissement du christianisme parmi les Basques. Ce, qui donne beaucoup de fondement à cette opinion , c'est que les prêtres s'en trouvaient exclus, bien que le pays fût profondément religieux; sans doute qu'on n'avait pas cru. devoir toucher à la constitution primi-

lîve, qui réglait l'administrUtion des affaires publiques.

Ustaritz , dans ses beaux jours , a été le siège d'un grand tribunal de justice civile et criminelle et l'entrepôt d'un commerce de laines entre l'Espagne et la France. Mais, depuis un demi-siècle, biiçar, tribunal de justic^., entrepôt de commerce, tout a disparu ; les maisons elles-mêmes tombaient en ruines ; les progrès de la décadence devenaient d'une effrayante rapidité, lorsque quelques-uns de ses enfants ont entrepris de loi rendre une partie de son ancien lustre. Parmi eux on compte plusieurs de ceux que les Basques appellent des hidiens; ce sont des hommes qui, étant allés chercher au delà des mers une fortune qui leur faisait défaut dans leur patrie, sont revenus plus tard jouir tranquillement de biens amassés au loin par leur industrieuse activité. Aussi Ustaritz prend-il depuis quelque temps un aspect tout nouveau. Une grande route et un pont récemment construit , des maisons ou neuves ou refaites à neuf, une foule d'autres travaux d'amélioration exécutés depuis peu, ont commencé à lui donner un air de vie et de jeunesse qu'il avait complètement perdu. Il est même question en ce moment de restaurer son église si vénérable par son antiquité, ou bien d'en bâtir une autre qui serait d*un beau style gothique.

On voit à Ustaritz les ruines d'une ancienne chapelle , qui rappellent les plus touchants sou-

venirs. Lorsque les incursions répétées des Suèves, des Alains et des Goths eurent déraciné dans toute cçtte contrée la religion catholique, le petit nombre des fidèles qui échaj^èrent à leur fureuï% s'assemblaient, d'après une constante tradition, dans cette chapelle , dédiée à sainte Madeleine. C'est là, dans la profondeur des forêts et dans renfoncement d'un étroit vallon, qu'ils venaient «(hresser à Dieu leurs prières et confier leurs morts à une terre sainte ; c'est encore là que saint Léon , se rendant dans la Navarre pour évangéliser les habitants de ce pays, vint s'agenoUller et recommander à EHeu le succès dé sa mission. On a fait dernièrement les plus louables efforts pour conserver à ce lieu vénérable sa destination religieuse en y fondant un couvent de la Trappe. Mais , hélas ! ils n'ont pas été couronnés de succès. Peut-être voudra-t-on les renouveler avant longtemps. En. ce cas, je forme des vœux ardents pour que cette fois ils soient plus efficaces qu'ils ne l'ont été jusqu'ici.

Ustaritz a produit plusieurs hommes remarquables. Ce sont d'abord deux frères, Louis et Martin Duhalde , tous deux directeurs au SéminaiFé de Larressore , tous deux morts curés de Saint- André à Bayonne. Louis Duhalde était , d'après le témoignage de ses contemporains , un profond théologien ; il fiit avant la RévoluticHO supérieur du grand et du petit Séminaires de Larressore. Martin » doué d'une imagination brillante , poesé-

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dant également bien les auteurs fronçais, lattes et grecs, s'était fait une grande réputation cémme orateur chrétien. Un jour, une grande partie des ecclésiastiques du diocèse de Rayonne étaient réunis pour assister à une retraite. Voilà que le prédicateur, que Ton avait appelé de bien loin pour la prêcher, tombe malade et se trouve dans l'impossibilité de continuer ses prédications. M. de la Ferronnays, évéque de Bayonne, qui étak pré* sent , ne sachant que faire , s'adresse à Martin Duhalde, et l'engage à remplacer l'orateur malade. Prédicateur improvisé de la retraite, cehii-ci monte en chaire plusieurs fois par jour pendit près d'une semaine, étonne et charme son atraitoire par des discours où l'on trouve à la fois l'instruction la plus variée et les mouvements aratoires les plus chaleureux. Cependant le prédicateur étranger avait plutôt éprouvé une indisposition qu'une maladie ; il put écouter les derniers discours de Martin Duhalde, et fat ravi d'admiration : « En vérité, dit-il à M. de la Fer- « ronnays, quand on a chez soi de semblables * orateurs, je ne comprends pas qu'on aille en « chercher au dehors.» Martin Duhalde est auteur d'un li\Te basque fort estimé, qui est intitulé : ifed/tocione A«wdiflc.

Nous citerons ensuite Dominique , Domkâque- Josèph et Léon Garât, trois frères encore, tbus les trois avocats; les deux premiers a» parlement de Bordeaux, le troisième au triiandl

<drt[$taritz. Etominique et Dominique-Joseph furent en outre députés aux États-Généraux; mais te j^remier se retira de la vie publique aussitôt îrprès la clôture de la session^ tandis que le sevxmd continua longtemps d'y figurer comme orateur, législateur, homme d'Etat, professeur, écrivain politique. Quant à Léon Garât , la célébrité ne lui manqua point dans son pays, qu'il ne voulut jamais quitter. C'était un homme d'un esprit lucide , d'un jugement sain , d'une raison très-ferme. On connaît l'anecdote rapportée à son siget par M. de Jouy :

« Un jour, au milieu d'un jeu de paume où il était acteur, un de ses clients vient le prendre par le bras ; — // faut absolument que vous me « fassiez une requête, lui dit-il ; si je ne la donne ^pas ce soir, je suis perdu. » Léon se fait apporter une écritoire , écrit la requête sur la pierre qui servait de butoir, et gagne la partie de paume et le procès. »

Aux trois frères Garât , il faut joindre un des (ils de Dominique , Pierre-Jean Garât, le célèbre chanteur, dont la voix n'était ni un ténor, ni une basse , ni une haute-contre, ni un baryton, mais xm concordant , c'est-à-dire un résumé de toutes hs voix, un composé de tous les registres. Joigoant 812 talent le plus admirable une ridicule ihtuité , il fiii à la fois le type de Yineroyable et le chef de l'école musicdie française qu'il sut coneffier avec l'école italienne.

Il s'était déclaré l'adversaire de la lettre R, et l'avait impitoyablement bannie de son langage. Lsipaole dhrnneu de Gaal^i fortune dans les cercles de Paris. Il se présenta un jour citez M. liaisouet , marchand drapier à Bayonne , lui den^andant du da noi. — Qu'entendez-vous par là ? lui dit M. Halsouet. — Buda noi, du da noi, répétait Garât; vous ne savez donc pas ce que c'esH que du da noi? et il montraii un pan de son tiabit de drap noir en criant : en voilà du da noi !

Enfin, Ustaritz a vu naître M. l'abbé Dassance, l'un des [littérateurs les plus distingués de notre époque. M. Dassance est du petit nombre des écrivains modernes qui sont restés fidèles m\ bonnes traditions littéraires. Dans son style toujours pur, clair, élégant, il y a comnoe un parfum du dix-septième siècle. (1)

C'est encore de ce village qu'est sorti, dit-on , un des plus fameux économistes de l'Espagne , don Hilario de Ustariz. Son principal livre , qui â pour titre : Théorie du commerce et de lamarinê, est fort estimé ; il a été traduit en français par Forbonnais.

Je suis donc arrivé , mon cher Théodore , à la lin de mes récits comme au terme de mon séjour à Cambo. Croiriei-vous bien que pour moi main-

(1} M. Nérce Dassance est mort le 2C janvier 1868^ ehanoine de la^cathédrale de Bayonne.

tenant la pensée d'un prochain départ n'est pas sans quelque regret ? A vrai dire , je serais coupable d'ingratitude , si je méconnaissais ce que je dois à Cambo , où j'ai trouvé à la fois plaisir et santé. Aussi , comme je ne tiens nullement à passer dans le monde pour un ingrat , je pars avec la résolution de revenir dans ce charmant pays dès que le printemps l'aura de nouveau paré des mille attraits dont il a coutume de l'embellir. Adieu , cher Théodore ; je vous dirai bientôt , tète-à-tète , que je suis le plus dévoué de vos

amis.

Jules.

A GAMBO.

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