‹ Cambo et ses alentoursChapitre 12 sur 17 · LE COMTE ALFRED DE STOLBERG · texte numérisé non relu

LE COMTE ALFRED DE STOLBERG

Caiibo, le 7 Juillet 1858.

Mon cheb Théodore ,

Je vais FeH>plir aujourd'hui la promesse que je vous ai faite de vous donner quelques détails svir le comte de Stolberg, ce jeune seigneur étranger, qui vint mourir à Sare en 1834. J'entre donc im- Koédiatement en matière. «

Le 28 Octobre 1834 , sept ou huit Basques , jeunes et vigoureux, traversaient les Pyrénées , d'Espagne en France, s'avançant pénibiement dans les sentiers des montagnes. Ils étaient chargés d'un brancard, qu'ils portaient tantôt sur les épaules, tantôt avec les mains, en se relayant de temps en temps les uns les autres, fis marchs^nt avec précaution : car sur le brancard était étendu un malade qui paraissait souffrir beau^ coup, et qui était en proie à une fièvre ardente. Ces jeunes gens se dirigeaient vers le village de Sare.

Déjà la course avait été longue , et néanmoins ils étaient encore loin du lieu de leur destination, lorsqu'ils virent le soleil décliner vers l'horizon et l'ombre des montagnes s'^longer rapidement devant eux. Ils devinrent inquiets, et auraient voulu presser davantage le pas. Mais ils avaient à marcher avec leur fardeau dans des sentiers étroits, raboteux, souvent escarpés; et d'ailleurs, ils étaient retenus par la crainte de faire éprouver de fortes secousses à ce pauvre malade qui s'était confié à eux, et qu'on leur avait dit être un prince allemand. Cependant les derniers rayons du jour finirent par disparaître , et nos jeunes Basques se trouvèrent totalement environnés des ténèbres de la nuit. Ce contre- temps, quelque fâcheux qu'il fût, ne les découragea pas toutefois. L'intérêt que leur inspirait ce malade , jeune encore comme eux, le désir de le sauver, l'espoir peut-être d'une récompense, animaient sans cesse leur cœur. Les difficultés étaient devenues plus grandes ; mais elles ne servirent qu'à redoubler leur vigilance et leurs précautions.

Enfin, après plus d'une heure d'une marche des plus pénibles à travers l'obscurifé, ils furent assez heureux pour atteindre le bourg de Sare sans aucun accident. Ce fut alors seulement qu'ils commencèrent à respirer et à se sentir un peu tranquilles; le malade lui-même se crut sauvé, quand il apprit qu'il se trouvait au milieu d'un village français. Ils n'étaient pourtant pas arrivés

encore au terme de leurs embarras. En effel, il faisait nuit, et toutes les habitations étaient fermées en ce moment. Cependant nos jeunes Basques, connaissant bien le caractère hospitalier de leur nation , ne doutèrent pas qu'il ne leur fut facile de trouver un logement convenable, et ils allèrent Irapper à plusieurs maisons. Hélas I ils se trompaient. A peine avait-on ouvert une porte, qu'à leur grande surprise , on la refermait soudainement sur eux en entendant qu'ils arrivaient d'Espagne avec un »malade. C'est que le bruit venait de se répandre à Sare que le choléra-morbus avait fait invasion sur la frontière espagnole; et cette nouvelle avait placé toute la population sous l'impression d'une terreur difficile à décrire. Chacun craignait donc de recevoir un cholérique chez soi, eton croyait être fort sage en barricadant sa porte. On ne saurait dire quelle fut pendant près d'une demi-heure l'anxiété du malade et de ses compagnons. Heureusement pour eux, le bruit de ce qui se passait ne tarda pas à parvenir aux oreilles d'un jeune ecclésiastique, qui exerçait à Sare les fonctions de vicaire. Il accourt aussitôt, il s'informe de tout, et va heurter à la porte d'une maison de chétive apparence. Une femme parait sur le seuil, et il la conjure, au nom du Dieu de miséricorde, d'ouvrir un asile chez elle au pauvre malade repoussé de tous. A la voix du prêtre, Marie-Baptiste Dargaitz (c'est le nom de cette femme charitable) s'empresse d'offrir non-seulement un appartement,

mais encore,sa personne et tous les services qui dépendront d'elle. Cet appartement n'était, à vrai dire, qu'une ehambrette, bien petite, bien modestement, ou plutôt bien pauvrement meublée, mais c'était tout ce qu'elle avait ; du reste elle était luisante de propreté, et Je linge y était d'une blancheur exquise. C'est là, dans cette hued))e demeure, que fut porté pour y mourir Ferdinaml- Alfred, comte de Stolberg-Stolberg.

Ce jeune seigneur était flls du célèbre Frédéric- Léopold de Stolberg, qui se convertit au catholicisme en 1800, et dont la conversion fit tant de bruit en Allemagne (1). Son père avait été gentilhomme d^ la chambre du roi de Danemark, ministre de Lubeck à Copenhague, grand-iwaîtrede la cour du duc de Holstein-Eutin, et, en 1789, ambassadeur de Danemark en Prusse. Son nom, son rang» ses talents, ses écrits, son âge, sa ju^te réputation d'honneur et de loyauté, avaient donné beaucoup d'éclat à sa démarche, et les protestants eurent peine à se consoler d'une défection que Tonne pouvait attribuer a aucun motif humain. La Providence sembla vouloir récompenser le comte de Stolberg d'avoir courageusement triomphé des

(1) Accueilli à la cour du duc de Saxe-Weimar par cette apostrophe : c Je n'aime pas les personnes qui « changent de religion. — Ni moi non plus, répondit le « comte de Stolberg i car, même après trois cents ansî, « elles obligent leurs descendants à en changer encore. »

iniUe obstades qu'il avait eus à vaincre p^r embrasser le catholicisme;. Moins de trois mois après; il devenait père de ce même Ferdinand- Alfred, que nous venons de voir entrer tout malade dans la pauvre habitation occupée par Marie- Baptiste Dargaitz; et, chose remarquable, de tous les nombraax enfants du comte, ce fils fut précisément celui à qui le ciel accorda les plus belles et les plus heureuses qualités. C'est de lui que la ■ comtesse Sophie de Stolberg, sa mère, écrivait, peu de temps ajMrès l'avoir perdu : « Sous le rap- « port du génie et de l'esprit, comme du carac- « tère, il avait de la ressemblance avec son « admirable père ainsi que pour les traits et la « figure. » Elle ajoutait dans la même lettre, que j'aime à citer, parce qu'il n'y a rien de tel que l'œil d'une mère pour pénétrer dans l'âme d'un fils et le connaître à fond :

« Alliped avait la conception extrêmement « prompte et une grande facilité pour apprendre « les langues. Aussi n'avait-il par tardé à deve- « nir versé dans les langues anciennes et mo- « dernes ; il comprenait sans la moindre peine « totis les livres classiques ainsi que les auteurs « français, espagnols, italiens. Il s'était beau- « coup livré à la lecture, ce qui lui avait permis « de joindre une vaste érudition à la connaissance « de ces langues. Une malheureuse disposition à « une argumentation captieuse, un certain esprit « d-oppo^tion, des circonstances fâcheuses, tout

« cela, joint à ses moyens, à ses qualités peu « communes, devint pour lui un écueil funeste : « il perdit la foi avant d*avoir quitté la maison « paternelle. Son caractère, qui se montra si « doux depuis, était, à cette époque, altier et in- « domptable. »

Treize ans se passèrent ainsi. Cependant Alfred entreprit en Autriche une carrière civile qu'il ne continua pas, se mit à voyager en 1826, parcourut l'Allemagne, la Russie, l'Italie, et revint de temps en temps auprès de la comtesse de Stolberg se reposer de ses fatigues. Cette excellente mère, pareille à une autre Monique, ne cessait de demander à Dieu avec des larmes qu'il voulût bien toucher le cœur de son fils et le retirer de son égarement. Ses vœux furent exaucés, lorsqu'elle osait l'espérer le moins. Ce fut la lecture des Pères de l'Église qui opéra cette conversion inattendue au mois d'octobre 1831. Alfred se trouvait alors en Saxe ; il s'empressa d'écrire à sa mère une lettre touchante pour lui faire part de son changement. Dès lors il arrêta dans sa pensée la résolution de consacrer à Dieu toutes les forces de son intelligence et de son corps. En l'attendant qu'il pût réaliser son projet, il s'appliqua à se rendre maître de lui-même, affable et bienveillant envers les autres. Il y réussit à merveille. Il wait six frères et six sœurs, dont il se fit extrêmement aimer par les rares et précieuses qualités de son cœur et de son esprit. Les étrangers aussi trou-

vaient dans son commerce un charme particulier, qui le rendait cher à tous ceux qui avaient occasion de le connaître.

Mais tandis qu'il faisait le bonheur de ceux avec qui il avait à vivre, il était sans cesse agité luimême par une inquiétude intérieure; il sentait au fond de son àme un besoin extrême d'action et de dévouement. C'était l'époque où l'Espagne, divisée entre les Christinos et les Carlistes, était déchirée par une guerre civile des plus cruelles. Alfred se trouvait depuis le mois d'avril 1834 auprès de sa mère, autour de qui s'étaient réunis presque tous ses frères et sœurs. C'est là qu'il prit le parti d'aller soutenir la cause de D. Carlos, qui, dans sa conviction, était la cause de Dieu et de la justice. Mû par un noble et pur dévouement, il dit adieu à sa famUle, à sa mère qu'il ne devait plus revoir, et le 2 du mois d'Août il quittait la Saxe pour se rendre en Espagne. Il n'avait confié le secret de son départ qu'à la comtesse de Stolberg.

A son arrivée, le comte Alfred fut parfaitement accueilli dans le parti auquel il venait apporter son appui ; il paraît même qu'il devint presqu'aussitôt membre de la junte générale. Plus d'une fois alors il fut témoin de la bravoure et de la constance de ces bataillons Basques et Navarrais, qui savaient marcher au feu avec le courage des lions, et supporter, après la bataille, la faim, la soif, la fatigue et tous les genres de misères;

il ne put leur refuser un profond sentiment d'admiration, non plus qu'à ces ehefe intrq)ides qui s'étaient levés avec eux pour la défense de te même cause. Mais d'un autre côté, avec quel chagrin ne vit-il pas les jalousies, les rivalités, les dissensions, les intrigues qui rongeaient le cœur du parti? Celot pour lui le sujet d'une déc^[)tion des plus amères. Là où il croyait ne rencontrer que la générosité , le dévouement , l'abnégation , il voyait s'agiter l'égoïsme , l'intérêt personnel, la passion de domina. D'une part, de grands et beaux sentiments dans ceux qui combattaient; de l'autre, des cœurs étroits et bas dans ceux qui, kMn du péril, exerçaient leur influence de cuma' rilla et gaspillaient les trésors de l'armée.

A ce spectacle, le noble cœur d'Alfred fut navré de douleur, ses idées s'assombrirent, et la tristesse s'empara de lui. Tout cela, joint à des fatigues excessives auxquelles il lui fallut se livrer, échauffa son sang, et il fut pris d'une fièvre ardente. C'était précisément dans un de ces moments critiques où l'armée carliste se voyait forcée de reculer devant les troupes christines. Dangereusement malade , incapable ni de marcher ni de se tenir à cheval, le jeune c(»nte de Stolberg fut abandonné dans la Uweme d'un des villages de la frontière espagnole. Quand il se vit ainsi seul, délaissé de tous, loin de tout secours, il pensa à sortir de la terre d'Espagne et à se faire transporter sur le sol français, dans l'espérance d'y trouver un asile hospitalier.

Telles furent les circonstances qui amenèrent le comte Alfred de Stolberg au village de Sare, le premier de ceux que Ton rencontre dans cette partie des confins de la France. J'ai déjà dit de quelle manière le vicaire de la paroisse lui avait fait ouvrir la porte de la maisonnette habitée par une sainte femme appelée Marie-Baptiste Dargaitz. Si jusque-là le comte avait eu à supporter les déceptions, la maladie, le délaissement , du moins ni les soins ni les secours ne liii manquèrent dès l'instant qu'il fut reçu dans la modeste chambrette de Marie-Baptiste. En effet, le jeune ecclésiastique qui s'était tout d'abord intéressé à lui, ne se contenta point de lui rendre de fréquentes visites; il alla chercher lui-même et lui amena le docteur Dornalèche, auquel son savoir médical et sa longue expérience avaient acquis une juste renommée dans toute cette contrée. Le curé de la paroisse, à son tour, se fit un devoir d'aller le voir souvent et de lui apporter des paroles d'encouragement et de consolation. Un officier français, qui commandait deux compagnies de soldats cantonnées à Sare, voulut également être introduit auprès du comte Stolberg, et, depuis ce moment, il ne l'abandonna presque plus, lui prodiguant les témoignages de l'affection la plus cordiale et la plus fraternelle. Mais la personne qu'Alfred distingua parmi toutes les autres, à cause des tendres soins qu'il en reçut, fut sans contredit Marie-Baptiste Dargaitz. Aussitôt qu'elle

Tavait vu logé sous son humble toit, cette excellente femme s'était constituée sa fidèle et charitable gardienne : désormais elle ne voulut plus le quitter un seul instant ; jour et nuit elle veillait sur son cher malade avec la plus vive sollicitude ; sans cesse elle cherchait quelque nouveau moyen d'adoucir ses souffrances, de soulager la peine que devait lui causer l'absence des siens, et, quand les autres resssources venaient à lui manquer, elle savait au moins toujours trouver pour lui les douces consolations du cœur. 11 y avait, dans les soins de cette pauvre femme si simple et si bonne, tant de prévenance, d'affection, de dévouement, que le comte de Stolberg, profondément touché, non-seulement lui accorda toute sa confiance, mais finit par lui donner le nom même de mère. Hélas ! tout cela devait être inutile pour la guérison d'Alfred. Ni la science du médecin, nr les encouragements des deux ecclésiastiques, ni les marques d'amitié de l'oflHcier commandant, ni le tendre dévouement de Marie-Baptiste Dargaitz, ne pouvaient rien contre les ravages que le mal avait déjà faits en lui.

Toutefois les bons soins dont il se voyait l'objet et deux ou trois jours de repos donnèrent un peu de tranquillité à son esprit, lien profita pour écrire, le 31 octobre, à la comtesse sa mère, qu'il supposait devoir être foH inquiète sur son compte. Mais ce n'étaient que quelques lignes, tracées d'une main presque mourante et à peine recon-

jaaissable. Dans cette lettre , qui fut jetée à la 1)ogte à Bayonne, il lui disait qu'il avait été vivement affligé d'être obligé de prendre la fuite ; qu'il était malade, mais qu'il lui donnait l'assurance qu'il n'était pas néanmoins en danger; enfin qu'il la conjurait de lui écrire sur-le-champ.

Le 4 novembre suivant, c'était le jour de la naissance de sa mère, il avait le désir de lui écrire de nouveau. Mais le mal avait déjà fait beaucoup de progrès : il se sentit trop faible, et fut réduit à prier le vicaire de Sare d'écrire sous sa dictée ; encore dut-il se borner à ne lui dicter que quelques lignes. On voyait évidemment que la maladie marchait avec rapidité, et que le dénouement final ne pouvait tarder d'arriver.

11 allait donc mourir, le comte de Stolberg, ce jeune seigneur si riche d'avenir, orné de tant de qualités brillantes ! 11 allait mourir sur le sol étranger, dans une pauvre demeure, sans entendre une parole amie de quelqu'un des siens, sans pouv(Mr adresser à un seul d'entr'eux un dernier mot d'adieu ! Oui, ce n'était que trop vrai : il lui fallait ainsi mourir à la fleur de ses années, loin de tous les siens, loin de sa mère, de ses amis, de sa patrie. Le comte le comprit lui-même ; il sentit que la mort approchait vers lui à grands pas, qu'elle allait bientôt saisir sa proie. Mais, à son approche, il ne se troubla point, il ne se livra ni gu désespoir, ni aux plaintes, ni aux regrets. Seulement, en songeant que ses jours étaient comptés, qu'il

ne lui en restait que bien peu à vivre sur la terre, il résolut de prendre toutes les meilleures dispositions pour bien faire le grand voyage du temps à réternité. Il commença par s'aboucher, à cet effet, avec le curé de la paroisse, puis il reçut tous les sacrements de TÉglise avec une vive foi et une résignation profonde aux ordres du Ciel. Quand cet acte solennel fut accompli , son âme parut jouir d'une parfaite sérénité ; on aurait cru voir comme un rayon céleste se refléter sur son front tranquille et pur, quoique penché sous le coup de la mort. Il ne vécut que fort peu de temps après avoir rempli ce dernier devoir de sa vie, et il expira doucement, le 9 novembre, à huit heures du soir. Ainsi mourut à Sare, au sein des consolations de la religion, entouré de personnes dévouées bien qu'étrangères, Ferdinand- Alfred , comte de Stolberg-Stolberg; il était âgé d'environ 34 ans.

Cependant sa famille était dans les incertitudes les plus désolantes sur son sort. Qu'était devenu le comte Alfred! En quel lieu se trouvait-il? Était-il malade? Était-il déjà mort? Pouvait-on espérer de le revoir? Devait-on le compter encore au nombre des vivants? Privée depuis longtemps de ses nouvelles, elle s'abandonnait aux plus tristes conjectures sur son compte. En effet, la Jettre qu'il avait écrite d'une main mourante, le 31 octobre, était restée, on ne sait comment, jusqu'au 2 décembre à la poste de Bayon-

ne, et elle n'arriva que longtemps après à sa destination. Quant aux lignes qu'il dicta quelques jours après au vicaire de Sare, elles ne purent non plus parvenir que tardivement à sa famille , attendu que sa mère, à qui elles étaient adressées, était alors loin de ses enfants, à Munster, en Westphalie.

Pendant qu'on était ainsi livré aux justes inquiétudes que faisait naître le long silence d'Alfred, les journaux français publièrent qu'un comte de Stolberg venait de mourir dans le village de Sare, aux pieds des Pyrénées, en revenant d'Espagne. Quelle révélation pour sa famille! Elle ne put douter que le personnage, dont parlaient les feuilles publiques , ne fut le comte Alfred lui-même. Sur-le-champ elle prit des informations pour s'en assurer , et acquit la triste certitude qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Qu'on juge de l'affliction qu'elle ressentit d'une si cruelle perte;, il faudrait pour la bien apprécier avoir lu les lettres que plusieurs membres de cette famille écrivirent alors dans notre pays. Cette correspondance passa sous mes yeux à cette époque ; elle avait principalement pour but d'obtenir tous les détails relatifs aux derniers jours d'Alfred et de faire élever un monument à sa mémoire dans le village de Sare.

Vous comprenez, mon cher Théodore, que je me suis fait un pieux devoir de ne pas revenir de

mon excursion à Sare sans avoir visité ce mono* ment funèbre. Je me rendis donc à l'endroit où l'infortuné comte de Stolberg avait été enseveli, proche de l'entrée septentrionale du porche de l'église. Mais, hélas ! quelles furent ma surprise et ma peine I Je n'y vis ni monument, ni aucune tra* ce de monument, ni même rien qui put me faire soupçonner que là, un jour, le corps d'un chrétien eût été confié à la terre : tout avait dispa* ru. Douloureusement affecté, je me tournai vers le maire de la commune qui m'accompagnait, et je lui demandai ce qu'était devenu le tombeau de marbre sous lequel devait reposer le comte de Stolberg. De vrais Vandales, me dit-il, l'avaient brisé, détruit, profané, pendant une nuit obscure; c'étaient, ajouta-t-il, deschristinos qui, d'aprèâ l'opinion générale, avaient commis cet acte de barbarie en haine du parti carliste que le comte Alfred avait servi pendant deux mois. Et personne depuis ne s'était mis en peine de réparer l'outrage fait à un illustre mort et à sa noble famille. Je voulus reconnaître au moins quelques-unes des pierres qui avaient appartenu au monumeol détruit : ce fut en vain; je ne pus en retrouver une seule ; et je me retirai en gémissant sur les excès qu'engendrent parmi les hommes les discordes civiles.

Depuis, mon cher Théodore, deux membres d& la famille de Stolberg sont venus dans notre pays, conduits par le souvenir, toujours vivant dans leur

cœur, ée celui qu'ils avaient perdu ; il y a de cela deux ans environ. Je ne vous dirai pas comme leur àme a été déchirée en ne trouvant aucun vestige delà tombe du comte Alfred de Stolb«*g et en entendant la profanation dont elle avait été l'objet. Us ont fait élever un monument nouveau pour protéger les cendres de ce frère chéri; et on y a gravé l'inscription suivante que l'on avait également gravée sur le premier :

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