ENCORE CAMBO
GAtfBO, le 8 Octobre 1852.
Vous désirez, me dites -vous, mon cher Théodore , que je complète les renseignements que je vous ai donnés sur Cambo. Me voici donc tout à vous; je tiens trop à vous faire plaisir pour ne pas mettre de l'empressement à vous satisfaire.
Je dois néanmoins commencer par vous dire qu'on ignore complètement à quelle époque remonte l'usage des eaux de Cambo. Les propriétés bienfaisantes en étaient-elles connues dans l'antiquité, ou bien ne le sont-elles que depuis quelques siècles seulement ? C'est là un point sur lequel ni la tradition orale ni les documents écrits n'enseignent absolument rien. Si cependant les Romains , comme on le prétend , sont venus dans ce pays , il est probable que ce peuple , qui avait une prédilection marquée pour les bains et qui a mis en honneur plusieurs sources minérales dont la réputation se soutient encore de nos jours, n'aurait pas manqué de rechercher, ici comme
partout ailleurs , *Ies moyens de se donner cette jouissance qui était devenue un de ses premiers besoins. Dans ce cas, qu'y aurait-il d'étonnant à ce que Ton eût usé des eaux de ejunt» même dans des temps fort éloignés de nous, bien qu'elles n'aient peut - être pas obtenu toujours la faveur qu'elles méritent et qui tend à croître chaque année ?
Tout ce que je sais, c'est qu'en 1585, vous voyez que nous sommes bien loin des Romains , François de Noailles , évêque de Dax, était venu à Cambo dans l'espérance d'arrêter les progrès d'un mal cruel dont il était tourmenté. Ce n'étatt pas un homme ordinaire, mon cher Théodore, que ce François de Noailles : il était au contraire distingué par de grandes qualités jointes à beaucoup de vertus , et la France lui doit de la reconnais-, sance pour les services qu'elle en a reçus. Le roi Henri II apprécia ses talents et son habileté dans les aÊFaires , l'attira à la cour, l'admit dans ses conseils et lui confia diverses négociations. Il l'envoya en Angleterre , à Venise , et jusqu'à Constantinople : partout François de Noailles sut défendre les intérêts de la France et se montrer habile diplomate: Durant son ambassade près de la Porte - Ottomane , il visita les Saints Lieux , parcourut la Syrie , explora FEgypte : ses courses profitèrent à sa patrie. Ses libéralités, jointes à une conduite noble et ferme, réveillèrent, parmi les populations chrétiennes qu'il traversa.
— sales sympathies pour le nom français qu'avaient fait naître les Croisades. Nous lui devons en grande partie la prééminence que nous avons jusqu'à ce jour possédée en Orient sur les autres nations de TEurope.
Cependant Thérésie protestante avait fait invasion dans le diocèse de Dax , et commençait à y étendre ses ravages. A cette nouvelle, François de Noailles accourt au mileu de son troupeau et lui prodigue pendant quelques années tous les soins d'un pasteur actif et vigilant. Ce furent ces nouveaux travaux qui développèrent la cruelle maladie qui le conduisit à Cambo et dont il portait le germe depuis quelque temps : on avait espéré que les eaux minérales arrêteraient le mal; mais il était trop tard; Part, les remèdes, les eaux furent impuissants. Le prélat , sentant approcher sa fin , se fit transporter à Bayonne, où il mourut le 15 septembre 1585. (1)
En fait d'archéologie, je ne connais ici, mon cher Théodore, que ce qu'on appelle le Camp de César et quelques tiimulL Ceux-ci sont assez éloignés du Haut-Cambo et proche du domaine de Hégoin. Situés dans un endroit écarté, inconnus aux archéologues, vous comprenez qu'ils n'ont du être jamais explorés. Une légère excavation que présente l'un d'entr'eux , indiquerait
(1) Hhtoire dt la Gascogne, par Monlezan.
peut-être le point par où il conviendrait de commencer le déblaiement du terrain. J'avais formé, avec quelques amateurs, le dessein d'y faire des fouilles. Mais le temps est fort pluvieux. Bientôt il me faudra quitter Cambo; et je crains beaucoup que notre projet ne reçoive même pas un commencement d'exécution. Au reste, il existe également des tumuli entre le village d'Itsassou et celui de Cambo.
Bien que j'aie visité autrefois le Camp d/* César, j'ai tenu à le revoir, afin de ne vous donner que des renseignements exacts. Je suis donc monté à cheval avec un de mes amis qui a voulu m'accompagner. En y allant , nous nous sommes détournés un peu de notre route, afin de passer par la Bergerie , ce joli point de vue, chéri des étrangers ; et là , nous nous sommes donné le plaisir de contempler à notre aise le charmant diorama qu'on voit de cette hauteur. Puis nous sommes descendus vers le Catnp de César, et, au bout de 15 ou 20 minutes , nous étions dans l'enceinte de ces vieilles fortifications. Mais ici nulle trace du passage des Romains : j'avais beau promener mes regards de tous les côtés, je ne retrouvais au milieu de tous ces grands travaux ni la position élevée de leurs camps, ni la régularité de leurs lignes. Des bas-fonds, des forêts épaisses, des ravins étroits, des coupures habilement ménagées dans les terres, de nombreuses sinuosités, des terrassements considérables, une
source vive et un ruisseau pour étancher la soif, tout semble avoir été autrefois disposé par la nature et par Tart pour mettre à l'abri des ennemis les enfants, les femmes , les vieillards, les troupeaux , les richesses ; tout , en un mot , annonce évidemment un camp de défense construit par les indigènes. Telle ju'a toujours paru Topinion la plus probable; c'est aussi celle du chevalier de Cauna , ancien officier d'état-major et de cavalerie, homme d'un esprit ferme et judicieux, dont je vous ai déjà pfrlé et qui a visité le terrain plus d'une fois. J'ajouterai qu'à une autre époque j'avais profité des témoignages d'affectueuse sympathie que voulait bien me donner le général Noguès, commandant de la première brigade de la division des Pyrénéen-Occidentales, pour lui demander son sentiment à cet égard. Ce général, ancien aide de camp et compagnon de gloire du maréchal Lannes, et qui, sous la tente et au bivouac, avait longtemps étudié l'histoire stratégique de l'Europe, m'assura qu'après avoir examiné attentivement la configuration et le système de défense de ce lieu , il n'avait su y voir qu'un camp des Aborigènes, et non point des Romains. Je suis bien fâché, mon bon Théodore, de ne pouvoir donc vous apprendre qu'il ait existé à Cambo un véritable Cmnp de César; ce qui flatterait assurément bien plus l'imagination que le souvenir d'un camp de BarbareS. Mais que puis-je y faire? Arnicas Plalo, sed magis arnica veritas. Que
Cambo s'en console cependant : les vieilles liabitudes sont tenaces; et, en dépit de la vérité, ce lieu n'en continuera pas moins de porter le nom de Camp de César,
Quant aux différentes industries, toutes sont également tombées , à l'exception de celle du chocolat. Celle-ci, au contraire, a une importance réelle et tend à prendre tous les jours plus de développement, d'abord à cause de l'excellence de la fabricatji»n, et puis parce que le chocolat a donné la solution d'un problème fort difficile à résoudre, celui de renfermer sous tm petit volume de facile digestion une grande quantité de substance niUritive.l>epuh le rapport fait par un membre de l'Institut sur les falsifications auxquelles cette branche d'industrie est exposée, l'opinion publique se méfie des chocolats fabriqués à Paris. On sait qu'il y a des fabricants peu scrupuleux qui enlèvent au cacao le beurre ou la matière grasse qu'il contient pour le vendre à part, et y substituent l'huile d'olive ou d'amandes douces ; que d'autres remplacent la cannelle par divers aromates tels que les storax, calamité, baume du Pérou, etc. ; que quelques autres mélangent avec le cacao des motières farineuses, des gi^aisses animales, des semences évulsives, afin d'avoir des produits à vendre à tous prix. Heureusement ces honteuses sophistications n'ont que peu ou point pénétré parmi les chocolats de nos contrées, qui ont acquis une si juste renommée sous
f^gf ^ i - v. 9''^ j^j iii f * jum « M, t xii.nMsms A
le nom de Chocolats de Baymtne, Notamment la fabrique de MM. Fagalde père et fils à Cambo jouit d'une confiance générale et méritée. In choix rigoureux des matières premières, une fabrication habile, une réputation de probité qui ne s'est jamais démentie, lui ont conquis les suffrages des amateurs de chocolat, et les fins connaisseurs louent l'agréable parfum et l'exquise délicatesse de ses produits. Les pastilles qu'elle fait, pralinéesou à la crème, sont fort recherchées des daines.
Voici à cette occasion, une petite anecdote arrivée tout dernièrement. Le juge de paix des Landes, qui est venu à Cambo pour se défaire des fièvres intermittentes, et avec lequel j'ai de fréquentes relations, se trouve, comme le chevalier de Cauna et moi, logé chez les MM. Fagalde.
Ayant eu connaissance du rapport dont je vous ai parlé plus haut, il nourrissait de fortes préventions contre cette substance alimentaire.
Aussi avait-il soin de se rendre journellement dans la fabrique, afin de s'assurer par lui-même de la nattire des matières employées et des procédés en usage. Après qu'il se fut parfaitement éclaffé sur ce qui s'y passait : — « Je suis , me « dit-il un jour, tout à fait converti au chocolat. « — Comment ? est-ce que vous ne l'étiez pas « déjà ? — Oh I non , tant s'en faut , je vous Tas- « sure; mais je vois ici une honnêteté de fabrica- « tion vraiment admirable , et que je n'aurais
« jamais supposée. » Ces dernièpes paroles n>e frappèrent, et je vous les rapporte textuellement.
Au reste, le juge de paix, qui est en même temps membre du conseil, général des Landes, et qui a appris, à ses dépens, à user avec modération des eaux minérales, n'a plus d'accès . dé fièvre ; il se flatte d'avoir réussi à se débarrasser complètement de l'ennemi domestique qui lui minait la santé; je désire bien qu'il soit en effet désormais à Tabri de ses attaques.
Il y a un petit nombre d'années que Cambo a vu s'éteindre une de ces familles anciennes et honorables, qui exercèrent longtemps une heureuse influence au milieu de leurs concitoyens : c'est la famille de Sorhainde, dont plusieurs membres occupèrent avec distinction divers emplois ecclésiastiques et civils. L'un d'eux, Pierre de Sorhainde, fut conseiller du roi et lieutenant en la mairie de Bayonne ; un autre, premier échevin de la ville, tenant lieu de maire; un autre, doyen du chapitre de la cathédrale ; un autre enfin , maire de Bayonne, de 1768 à 1770.
Deux des derniers rejetons de cette famille ont laissé dans leur pays des souvenirs bien différents; Jean-Pierre de Sorhainde et son frère l'abbé de Sorhainde. Peut-être n'ignorez-vous pas, mon ami, que, parmi les Basques, les ElchecojaunSj ou propriétaires de domaines , prennent le nom du domaine même sur lequel ils habitent. Voilà pourquoi Jean-Pierre de Sorhainde
fot beaucoup plus connu sous le nom d'Azanza que sous son propre nom. C'était un des héros de la balle, de ce noble jeu qui fait les délices des Basques : un seul rival pouvait lui être opposé avec quelque chance de succès, le fameux Perkain, des Aldudes. Mais tous les deux réunis eussent été invincibles; ils n'auraient point trouvé de champion assez téméraire pour oser entrer en lice avec eux. Leurs combats attirèrent souvent des milliers de spectateurs sur les places de Cambo, de Saint-Palais, de Saint-Jean-de-Luz; et plus d'une fois leurs victoires produisirent autant d'enthousiasme au milieu des populations basques que celles des vainqueurs des jeux olympiques en excitèrent jadis parmi les peuples de la Grèce. Aussi bien que les héros de Pindare, Azanza et Perkaîn trouvèrent des chantres dignes d'eux pour exalter leurs exploits ; et leurs hauts faits, célébrés en ieaux vers basques par les poètes contemporains, furent'chantés du fond des vallées de la Soûle jusques au sommet des montagnes de la Biscaye et de la Navarre.
Tels ne sont pas, mon cher Théodore, les souvenirs qui se rattachent à la mémoire de l'abbé de Sorhainde. Lui aussi parut sur une place publique, mais non point comme son frère, comme Perkain, pour vaincre des rivaux de gloire et recevoir les applaudissements passagers de la foule : il y parut pour triompher du trépas lui-même et cueillir les palmes immortelles du martyre. C'é-
— dotait pendant les plus mauvais jours de la Révolution française. L'abbé de Sorhainde avait refusé de prêter le seraient sacrilège qu'on exigeait des {«•êtres et que repoussait sa conscience. Il fut donc poursuivi, traqué comme une bête fauve, arrêté enfin, et dirigé vers Bayonne sous l'escorte de deux gendarmes à cheval et d'un garde national à pied. Durant le trajet, une négligence apparemment calculée des gendarmes fournit au prisonnier l'oôcasion de s'échapper; il franchit une clôture, pénètre dans une vigne, arrive à une seconde clôture qu'il franchit encore, et se jette dans un bois taillis; il se croyait sauvé. Malheureusement, il tombe et donne au garde national qui le serrait de près, le temps de l'atteindre et de le saisir. Conduit à Bayonne , il résiste à toutes les instances qu'on lui fait de nouveau pour l'engager à prêter le serment impie. Son procès fut vite instruit : on le condamna à mourir.
L'abbé de Sorhainde monta d'un pas ferme sur l'échafaud et s'écria d'une voix forte : Vive la foi^ vive la religion t Aussitôt sa tète tomba sous le tranchant du fer ; mais son àme monta au ciel pour recevoir la couronne des vainqueurs.
Quant au garde national, dont le zèle intempestif avait coûté la vie au héros chrétien , il fut blessé à la figure pendant la poursuite par une branche de vigne et perdit un œil à la suite de cette blessure. Pendant plusieurs années encore.
il porta sur le cœur le remords de son crime; et, quand arriva le terme de sa vie, ses derniers moments furent terribles; ils glacèrent d'épouvante tous Ceux qui en furent les tristes témoins. Adieu, bien cher Théodore. J'aimerais mieux vous dire de vive voix que par écrite quel point je vous suis affectionné.
Jules.