‹ Cambodge: Contes et légendesChapitre 17 sur 46 · LA GRAINE DE MOUTARDE · texte numérisé non relu

LA GRAINE DE MOUTARDE

Il y avait une jeune fille nommée Kessa-Godami, qui se maria avec le (ils d'un homme riche. Elle en eut un enfant, un très l>oau garçon qu'elle aimait extrêmement. Quand ce garçon fut devenu assez, vieux pour courir seul, il tomba malade et mourut.

La jeune mère prit Tenfant mort dans .ses bras et alla de maison en maison, demandant à ses amis de lui donner une médecine qui pût rendre la vie à son fils.

A la dernière, un saint homme, dans sa pitié bienveillante, lui dit :

— Ma lK)nne dame» je n'ai pas moi-même une telle médecine â vous donner, mais je pense cpie je connais quelqu'un qui en a une.

— Ayez pitié de moi; dites-moi à qui il faut que je m'adresse, dit la pauvre mère.

— Allez trouver le Bouddha, répliqua le saint homme, car il peut vous donner la médecine dont vous avez besoin.

Elle alla à la recherche du grand maître, toujours portant entre ses bras son [)eti tentant mort. L'ayant trouvé, elle le salua humblement et lui dit :

LA GRAINK DE MOUTARDK 37

— Maître, maître, connaissez-vous une médecine qui peut rendre la vie à mon enfant?

— Oui, dit le Bouddha, je sais composer un médicament qui peut rendre la vie à ceux qui Tont perdue, mais pour le composer j'ai besoin d\me chose, allez donc chercher de la graine de moutarde et ap- |)ortez-la-moi. Mais songez -y, pauvre femme, il faut que cette grnine de moutarde vous soit remise par une famille qui n'a perdu ni un fils, ni un mari, ni un esclave, ni un parent.

1^1 femme partit, pleine de conliance, toujours |)ortant non petit mort avec elle. Les gens qu'elle rencontniit, bienveillants, lui disaient:

— Il y a ici de la graine de moutarde; prenez-en tant c|ue vous voudrez.

Mais quand elle demandait :

— Un fils, un mari, un parent quelconque, un esclave est-il mort dans cette maison?

On lui répondait :

— Quelle étrange question vous nous faites? Les vivants sont nombreu.x: mais les morts sont encore plus nombreux. Quelle (vst la maison, quelle est la famille qui n a pas i>erdu Tun des siens!

Et l'un disait :

— J'ai perdu un fils.

Vn mitre disait :

— Nous avons perdu nos parents.

Et d'autres :

— Jni perdu mon es4»lave.

La pauvre mère ne put trouver une seule maison où personne ne fût mort. Elle comprit lentement ]a pensée du maître et elle retourna trouver le Bouddha qui vivait dans la forêt :

— Avez-vous trouvé de la graine de moutarde? lui dilr-il.

— O maître, lui répondit-elle, je n'en ai pas trouvé; on m'a dit partout que les vivants sont peu nombreux et que les morts sont innombrables.

Alors le maître lui dit gravement, mais avec douceur cl en la flattant :

— Toutes choses doivent passer et changer; votre grand chagrin a été celui de beaucoup de mcres. Soyez donc résignée et toute pleine d'espoir, parce qu'un jour viendra où vous serez sauvée. Alors pour vous rien ne changera plus.

La pauvre mère s'en alla lentement, triste encore, mais soumise au malheur et résignée*.

* Cette histoire m'est signalise |)ar M. Keor, comme ayant été traduite du birman en anglais par le capitaine Hogens. Voy. Buddhagosha's Paraboles, d'après le commentaire du Dhamnwpada. Elle se trouve aussi dans d'autres textes, notamment dans le comment^iire du Sant/uiUi' NiL-ai/a, I/hëroïne du rtkïit est appelée Kis^à-Gotami {Goianii, la maigre) pour la distinguer de ^^ahàprajàpati-Gotami {Gotami, la reine), tante et éducatrice de Siddhart4iai seconde êjx)use de Suddhodana.

niiUXlËNË PAHTIL

HISTOIUE LOCALE

LE

DÉCIIOI) KUAIIAM-KA ET LE DÊCHOU YAT

A cotte époque, le Cambodge était en guerre avec le Siam, son éternel ennemi. Les Siamois avaient franchi la frontière et Tocnha Déchou \ sdach-tranh* du Dey* Kompong-Soay, avait été chargé de leur opposer toutes les forces qu'il |>ourrait rassembler dans sa province.

Cegouverncur avait fait des levées considérables d'hommes, puis il s était mis en route à la tète de sa I>etite année. Parvenu à une certaine distance du camp siamois, locnha Dcchou. trouvant que la journée était trop avanrée ]>our engager la bataille, décida de passer la nuit autour d'une pagode qui

''litrf'sHn go«i\orii<»ur de la provinoo dA Koinpong-Soay.

• Tiln» générique dc^ grande grmvfrn«*uni.

* Trrrc avec lo w»m« du gouveritoineiit« de provinor, d« flef.

s'élevait au bord de la route. Il plaça des sentinelles et prit toutes les précautions que prennent les commandants d'armée enpareilIecirconstance,])uis il fut se coucher dans la sala \ au milieu do ses principaux mandarins.

Or, il arriva qu'un homme du chau-muong* de Santouk, nommé Chey, qui était simple r6as',et qui était allé saluer le chef de la bonzerie qui altenait à la pagode, et parler avec lui, s'endormit dans la case du vieux bonze. Son sommeil éUiit si ngito toute la nuit, que le chef des religieux se réveilla inquiet; alors l'homme qui rêvait se mit à parler tout haut. On ne sait pas ce que cet homme a dit dans son rôve, parce que le louk-crou ^ ne l'a jamais répété, mais ce qu'on sait parfaitement ce sont les paroles prophétiques que le bonze a dites à ses élèves en les réveillant:

— Vous voyez cet homme! Eh bien! avant peu il sera Déchou au lieu et place de celui qui commande aujourd'hui l'armée.

Le lendemain malin, Chey se lova et fut prendre rang parmi les hommes de sa centainie, croyant qu'on allait bientôt se mettre en marche pour aller a l'ennemi.

* CaravanséraiL

* -Arrondissement d'une province, d*un gouvernement, d'un fief.

' Homme du peu|>le.

* Seigneur professeur.

LK DÉCIIOU KRAIIAM-KA ET LE DÉCIIOU YAT 41

Cependant rheure à laquelle on «iiirait dû quitter le campement était depuis longtemps passée et l'armée ne s'ébranlait pas. Le Docliou, son chef, craignait une défaite, avait peur des Siamois et perdait un temps précieux. Les centainies s'impalii^ntaicnt et des murmures s élevaient de toutes parts.

— Est-ce donc pour nous laisser ici snnscomhattre qu on nous a fait venir, dit Cliey ; dans ce ras, il valait mieux nous laisser dans nos maisons. Mais si, au contraire, on nous a rassemblés pour nous mener h l'ennemi, qu'attend on pour engager la baUiille? Nous n'avons pas peur des Siamois.

Le Déchou qui se trouvait derrière lui, bien qu'il l'ignonlt, entendit ces paroles :

— Si tu os plus brave que moi, lui dit-il, que ne vas-tu te battre avec les Siamois? Ils sont là, ils t'attendent, va les provocpicr.

Cliey lui répondit sans s'émouvoir:

— Si j'élais à votre place, ocnlia Déchou, je n'hésiterais pas un seul instant et je conduirais larméo à l'ennemi sans crainte aucune. Mais je suis un simple réas, et il no convient pas que j'aille me battre tout seul contre les Siamois, parce que cela ne servirait à rien.

Cetleli^rc réponso d'un simple roas qui citait brave, à un grand mandarin (|ui avait peur, ne donna pas du coura^^o au IVhîIiou. ot ce jour-là ni l(»s jours suivants les Cambodgiens ne rencontrèrent les Sia-

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mois. Cependant^ surpris de la hardiesse de Chey^ le Déchou écrivit aux ministres et leur lit connaître rincident que nous venons de raconter ; les ministres en intruisirent le roi et le « maître des existences qui * règne par-dessus toutes les têtes » ordonna qu'on envoyât immédiatement chercher Chey.

Le réas Chey se présenta quelques jours plus tard à Taudience du roi :

— C'est toi, lui dit le prince, qui n'as pas peur des Siamois et qui veux les aller attaquer ?

— Il ne m'appartient pas^ ô roi, répondit Chey, de témoigner en faveur de mon courage, mais je ferai tout ce que vous m'ordonnerez de faire.

— C'est bien, lui dit le roi, j'ai confiance en vous parce que votre réponse est modeste et que la modestie est la vertu des hommes braves. Je vous nomme ocnha Décliou, et vous porterez dorénavant le nom de Kraham-Kà.

Alors la lettre de nomination fut rédigée et Tancien Déchou, qui avait manque d énergie, fut invité :i rentrer dans ses foyers.

L'ocnha Décliou Kraham-Kà, avant de regagner rarméc, vint saUier le roi :

— (.) roi, (lit-il, no laissez pas intriguer derrière moi et je vous reponds cpienous chasserons les Siamois du royaume.

-r- Ne craignez rien, dit le roi, et cluissez les ennemis de noire royaiune.

Alors le roi lui donna pour second le chau-krom.

LE nKCIIOU KRAIIAM-KA ET LE DÉCIIOU YAT 43

son bcau-frère, frère de Tune des femmes qu'il aimait le plus.

Dès son arrivée à Kompong-Soay, qui était alors le clieMieu du Dey, le nouveau Déchou rassembla larmée et. s'étant infonnc de leiidroit où campait rcnnemi, ordonna qu'on se mit en marche immédiatement.

Larmée cambodgienne était beaucoup moins forte que Tarmce siamoise, et il était téméraire de l'attaquer dans la |K>silion avantageuse qu'elle occupait. I/ocnha Dcchou le comprit : il résolut de tromper lennemi sur l'importance des troupes avec lesquelles il comptait l'attaquer, et de l'amener à quitter ses positions pour battre en retraite, puis de profiter du trouble (|ue produirait l'exécution de ce mouvementdans l'arniée ennemie pour la surprendre et l'attacpier.

Celte n'îsolution prise, il donna Tordre aux chefs des centainies de faire cou|>erdes bambous par leurs hommes et de les faire traîner sur le rhemin aPui de soulever beaucoup do poussière avec leurs feuilles*

I^s chefs des centainies obéirent, et bientôt un nnage tivs intense de poussière. s*éleva de la route. Mais alors, l'iM-jiba iKx^hou. qui survrillait toute Tarniée aviT. soin, reconnut qu'une vingtaine de centainies ne soulevaient (pie très |)eu de |H)ussière. Il fut à elles et vit <pie les hommes traînaient les Immbons par la tige et (pie le bois seul toiirliait la terre.

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— Qui vous a dit d'agir ainsi? leur demanda le Décliou.

Les chefs désignèrent le chau-krom. Ce haut mandarin que le roi avait placé sous les ordres du Déchou, parce qu'il était le frère d'une de ses femmes, ne se trouvait pas à sa place et croyait que le prince lui avait fait injure en le mettant sous les ordres d'un sdach-tranh qui, hier encore, était un simple réas. C'est cette jalousie qui J'avait porté à donner des ordres de nature à annuler lefTet de ceux que le Déchou avait donnés. Ces ordres pouvaient, en outre, compromettre l'armée, car, en ordonnant à ses hommes de traîner les bambous par la tige, co qui ne produisait (|uc très ])eu <le poussière, il donnait aux Siamois les moyens de reconnaître le stratagème employé pour les tromper, et les empêcher de tomber dans le piège c|ui leur ct<iit tendu.

Le Déchou n'Iiésita pas un seul instant à punir ce qu'il considérait comme un crime de hanli) trahison.

Il (it arrêter le chau-krom, beau-frère du roi, et lui fit trancher la tétc devant toute l'armée, sans le faire juger, de sa propre «lutorité. Ceci fait, il marcha â l'ennemi.

Les Siamois, voyant une grande ])oussièrc s'élever sur les chemins que suivait l'armée caml)odgiennc. crurent que cotte armée, qu'ils croyaient réduite à <|ueU|uescenUiines d'hommes, avait reru des renforts considérables et une grande émotion se mit dans leurs rangs. Craignant d'être vaincus, ilsaban-

LE DÉCHOU KRAHAM-KA ET LR DÉCHOU Y AT 45

donnèrent leurs positions et commencèrent à battre en retraite.

Alors, les Cambodgiens jetèrent les bambous qu'ils traînaient et se lancèrent hardiment sur les ccntainiesde l'armée siamoise <|ui, troublées, confondues, ne s'attendant p:is à celte attaque, furent vaincues et obligées de se dispcraer pour fuir au travers de la campagne.

Cependant, la nouv(*lle de Texéculion du cliaukrom était parvenue au palais. Apprenant (|u aucun tribunal n'avait été formé et (|ue TiMMilia l)(\<:liou avait lui-mémo, de sa propre autorité, rendu la s<*ntence do mort, sasuuir avait porté plainte au tribunal et les juges avaient cité le Décliou Kraliam-Ki\.

Il vint ot se présenta au tribunal.

— Quelle est la personne qui a porté plainte contre moi. dit-il. et qui, en me faisant citor devant le tribunal, m'a obligé do quitter mon armée en présence de lennemi?

— La personne qui a porté plainte contre vous, dit un juge, c'est la suMir du chau-krom, la femme du roi.

Comme il achevait de répondre, la plaignante, suivie de ses femmes, pénétrait dans la salle du tribunal. IjC l)('chou ordonna à ses hommes de la saisir et, ilevant les juges épouvantés, il lui lit coupor la tête comme il avait fait pour son frère.

Ceci fait, il quittii la capitale et rejoignit son armée.

Quelques jours après, il recommençait les opérations contre Tennemi, le poursuivait, le harcelait sans cesse, et le battait dans toutes les rencontres. Il remporta ainsi de nombreuses victoires et se couvrait de la gloire des guerriers célèbres.

Un jour, comme il avait devant lui, de l'autre côté d'une rivière, une armée siamoise beaucoup plus forte que celle qu'il commandait, il s'aperçut que ses hommes, qu'il avait pourtant toujours menés à la victoire, hé.'^ituient et man(|uaient do confiance. Il fit jeter à \ix rivière tout le riz <|Uo portaient les guerriers, puis il ordonna de casser toutes les marmites.

On obéit partout, mais avec effroi et sans répondre.

— Maintenant, dit le Uéchou, (|Uo vous avez jeté votre riz dans la rivière et que vous avez cas.sé toutes vos marmites, comment mangerez- vous? Sûrement vous périrez de faim dans cette |)laine si vous ne savez pas aller prendre aux Siamois le riz qu'ils ont avec eux et si vous ne savez pas vous emparer de leurs marmites.

— Allons nous! battre, crièrent les guerriers. Hou ! hou! hou!

Et ils s'élancèrent en avant, traversèrent le lleuve qui les séparait de Tennemi et gagnèrent hardiment la rive opposée. Les Siamois les y attendaient courageusement; mais, attaqués avec une grande fureur par les centainies csimbodgicnnes qui poussaient de grands cris et valaient chacune une armée, ils furent battus si complètement que plusieurs milliers

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d'entre eux demeurèrent sur le champ de bataille. Vaincus, ils s'enfuirent jusqu'à la frontière par petites troupes et la passèrent très pou nombreux, car les liabilants soulevés massacrèrent tous ceux qu*ils rencontraient.

Quand le dernier Siamois eut regagné son pays, l'ocnlia I)i3cliou Kraliam-Kst liconria son armée et renvoya dans leurs foyers tous les guerriers qu'il avait si bien menés a la victoire. Ceci fait, il fit apporter une cangue en bambous, ordonna à ses hommes de la lui mettre au cou et de le conduire au voi.

Dès son arrivée si Ix)vec\ qui était alors la capitale du rovaume. il se fit mener A la salle <Ies audiences rovales :

— Oroi, dit-il, en tombant aux piedsdu monarque, je viens vous offrir ma vie, parce que j'ai commis un grand crime en portant ma main sur Tune de vos épouser, en faisant couper la ti'^le à l'une de vos femmes.

— Oenha Déchou Kraham-Ki\, lui dit le roi. je voas pardonne parce que vous avez chassé les Siamois du royaume. Helournez dans votre province et survoilU/ la frontière alin que nos ennemis ne puissent plus la franchir.

Le !)écliou salua respectueusement le roi qui lui

• \jnvcc fut capiUle ila ranihodg»- tic IIjOI à 1627. (a: diMaU indique la date à laqueUe il faut faire remonter cette histoire.

faisait grftce; on lui enleva la cangiie qu'il avait encore au cou, puis il regagna sa province.

Quand il entra chez lui, il trouva sa femme qui cousait une veste. Bien heureuse de le voir, elle se prit il le caresser, si le ta(|uiner, le menaçant de son aiguille à coudre. Comme il reculait devant elle, et qu'elle le poursuivait le menaçant toujours, il se réfugia dans la chambie :

— Eh quoi, lui dit sa femme, vous avez vaincu les Siamois dans vingt batailles et, vous si bmve. vous fuyez devant une ai^ruilU; (|ui picpie comme une fourmi?

Le Dik^hou, ayant entendu cette parole de mo(|uerie naïve, fut très alfectô.et comme il avait vraiment eu peur de Taiguille avec laquelle sa femme le menaçait, il fut très honteux. Il appela ses hommes dans un endroit écarté, leur fit dresser un bûcher et s'étendit dessus; mais comme personne n'osait y mettre le feu, il fut obligé de l'allumer lui-même. Le bois brûlant mal parce qu'il était trop vert, il envoya chercher son esclave peunongS nommé Yât, qui lui était tout dévoué et qu'il avait initié â tous ses projets militaires.

— Souille sur ce feu, lui dit-il, car je veux me brûler.

Le peunong obéit ot ayant souillé sur le feu avec

^ On d<^signe sous ce nom, au Cambodge, une race do sauvagus qui habitent la région située & l'est de Kratié.

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un bambou qu'il portait à ses lèvres, il parvint & enllammei le bûcher. C*est ainsi que mourut rocnlia Dêciiou Kraliani-Kà, qui avait été brave devant les Siamois et qui avait peur d'une aiguille qui piquait comme une fourmi.

La nouvelle de cette mort extraordinaire affecta beaucoup le roi, parce quon ne put trouver un mandarin &ssez hardi pour occuper un poste aussi diilicile que celui que le Déchou Ki-aham-Kà avait occupé avec tant de gloire.

— Il faudrait pour ce poste, disait le roi, un liommn hardi comme Tancieu Déchou, et qui connût bien les plans de combat qu'il avait formés contre les Siamois pour la défense du royaume.

— Il n'y a, dirent les ministres, que son esclave, le peunongYàt, qui soit initié à toutes ses affaires; il avait toute sa confiance: peut-être connalt-illesplans de bataille et de défense que le Déchou a formés. Mais on ne peut songer à nommer un peunong au poste de sdach-tranh.

— Vous croyez? dit le roi.

Et il ordonna do faire venir le |)eunong Y&t à l'une de ses prochaines audiences.

Quand cet esclave, d'origine sauvage, qui portait l'écharpe comme les hommes de sa nation, parut devant le roi , tout nu, los fosses d('H;ouvert^s et ne dérobant au.\ yeux du prince que ce que les hommes ne doivent pas montrer, les mandarins sourirent.

A. Lbclérb, £.111. cambodg. 4

— Connais-tu bien les plans de défense et de bataille que ton maître a dressés? lui dit le roi.

— O roi, mon maître^ dit lepeunongje les connais tous très bien parce que j'étais le cornac de l'éléphant que montait mon maître. Le Déchou Krahain-Kà avait une grande confiance en moi et je savais de lui tout ce qu'il pensait, tout ce qu'il voulait faire.

— Dans ce cas^ dit le roi, je te nomme Déchou, et je te confie la défense de nos frontières.

Le peunong salua le roi et se retira très joyeux. Il retourna à Kompong-Soay, épousa la veuve de son prédécesseur, et continua d'habiter la maison du Déchou Kraham-Kà.

Cependant la nomination à un poste aussi important d'un peunong esclave avait mécontenté les habitants. On murmurait et on n'obéissait point aux ordres qu'il donnait. Le nouveau Déchou manquait de prestige.

Alors, le peunong Yàt envoya ses gens couper un tronc de tatrao^ dans la forêt, puis l'ayant fait approprier il le lit à demi enterrer au pied de réchcUe (|ui conduisait à la salle dos audiences. Tous ceux qui venaient chez lui mettaient avant de monter le pied sur ce tronc d'arbre, afin d'atteindre le premier degré de l'échelle \

* Doistiacré résoryé au Cambodge à la oonstrnction des pagodes, aux |>aIaiB royaux et aux statues du I)ouddha.

* Au Cambodge, toutes les maisons sont t^lovées sur pilotis, et c'est par uue échelle qu'on y accède.

LB DÊCIIOU KRAIIAM-KA ET LE DtolIOU YAT 51

Un mois plus tard, ayant fait venir un sculpteur, il fit déterrer le tronc de tatrao et le donna à Tartiste afin qu'il en fit une statue du Bouddha. Quand cette statue fut terminée, le Décliou la fit transporter à la pagode et convoqua tous les habitants à la fête de l'inauguration *.

L'aflluence fut très grande et, la fête étant terminée, les fidèles s'acx^roupissaiont devant la nouvelle statue du Bouddha et l'honoraient.

Alors le Déchou Yàt leur dit :

— Vous saluez lastatucdu Bouddha et vous oubliez que vous avez foulé de vos pieds le bois qui a servi à la faire; c'est bien, m<iis alors pourquoi ne voyezvous en moi (pie le peunong et refusez vous de voir le Déchou que le roi a nommé pour vous commander? Parce que je l'ai voulu, le bois sur lequel vous marchiez est devenu l'image du Bouddha devant laquelle vous vous inclinez ; parce que le roi l'a voulu, le peunong que vous méprisiez à cause de son origine est devenu votre chef, vous lui devez obéissance et respect. Si donc il y en a parmi vous qui, n*ayant |)ag compris ce que je viens do dire, continuent de me désobéir et feignent de no pas me resp^^ctor, je leur ferai voir que je suis devenu un chef qu'il faut n%s pecter et qu'ils doivent rcs|>e<'ter, parce que telle est la volonté du roi. Je leur ferai couper le cou et ceux

* Bon^pUet.

qui verront cela comprendront que le peunong est vraiment devenu Décliou .

Ce petit discours très fin et très sévère remplit d'émotion tous les assistants, car on ne pouvait pas songer qu'un peunong pût avoir autant d'esprit et de hardiesse. Ils comprirent qu'ils avaient un véritable chef dans le Déchou Yàt et dorénavant ils le respectèrent. Sa réputation s'étendit au loin et bientôt tout leSroc-Khmer connut In parabole du Déchou peunong. C'est pour qu'elle ne se perde pas que ce satras a été écrit; c'est aussi pour que les actions d'éclat du Déchou Kraham-K&, réas d'origine, ne soient pas oubliées qu'on a pris soin de les relater en commençant*.

* On trouve à la pagode de Kompoog-Thom trois petites statues, sculptées dans le môme morceau de pierre, qui m'ont été présentées comme étant la représentation du Déchou Kraham-Kà, du Déchou peunong et de leur femme. Ce groupe curieux, devant lequel il est d'habitude de brûler des baguettes odoriférantes et auquel on rend un certain culte, est placé sur l'autel du Bouddha, à la gauche.

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