LE SATRA DE PRÉA-SANG-SEL-CHEY
En ce temps-li, le prince Préa-Sang-S6l-Chey, parcourant la grande forAt d'Hombopéan, arriva dans le royaume des yak* et parvint jusqu'au palais do leur roi,Préa-Van-RoachV Ce grand roi des yak était frère du KAmpang-Assora', un roi d'un autre royaume yak voisin; il vivait tout seul dans son chftteau.sans femme, et son chAteau était très éloigné dans la forêt de toutes les villes habitées par son peuple; personne ne pouvait parvenir jusqu'à lui.
Le palais du roi Préa-Van-Réach était aussi beau que les palais que les tévodas habitent dans les paradis; los murs étaient incrustés de diamants qui brillaient comme des étoiles, les entablements des portes et les toituras étaient couverts de pierres précieuses de toutes les couleurs.
Dans le parc, on voyait une mare d eau limpide à demi cachée par les arbres qui rorabragoaient.
* En p4H rwUtaé yakkha^ lorta d*èir8 tarnaioral.
* Roi foH.
' Kumbiindan g<'ant.
246 JATAKA DU BOUDDHA
Quand Préa-Sang-Sôl-Chey pénétra dans cette splendide résidence, le roi des yak était absent ; il ét<ait allé so promener dans la forôt. Cette circons- Uince permit au visiteur de parcourir tout le palais et de tout admirer.
Dans la soirée, le yak Préa-Van-Réach rentra chez lui, et comme il était très fatigué, il fuldo suite s'étendre sur sa natte où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil qui devait durer toute une année. Ses ronnements étaient si forts qu'ils rappelaient le bruit que fait le tonnerre au cours des premiers mois de rannée\ Il dormait si profondément que Sang-Sèl- Chey put pénétrer jusque dans la chambre du yak sans le réveiller; il monta sur le lit pour secouer le dormeur, mais en vain, celui-ci ne se réveilla point. Alors, il retourna dans le parc, se baigna dans les eaux limpides de la mare ombragée, puis, cueillant dans les massifs des tleurs parfumées^ il les plaça derrière ses oreilles; il cueillit aussi des fruits bien mûrs et les mangea.
Sang-Sôl-Chey ayant désiré une voiture, le roi des cieux lui en envoya une ; il monta dedans^ et, plein de joie, joli comme un rayon de soleil, il s'en alla entouré d'anges qui volaient dans les airs.
* Lunaisons Chel et Pisack, mars et avril.
LB SATRA DE PRÈA-SANG-SÈL-CHBY 247
Mais parlons du Kâmpang-Yak * :
Un jour qu'il s'ennuyait en son palais, il dit à sa femme Kéo-Sovan-Montôa* qu'il allait chercher des ilcurs dans la forêt. Avant do la quitter il lui lit quelques recommandations :
— Ma bien-aimoo, restez seule pendant mon absence, demeurez bien tranquille dans le p<ilais; ce soir, je reviendrai près de vous.
Ce|)ondant Kéo-So-Montéa, ne voulant pas laisser sim époux sortir seul, le priait delà laisser aller avec lui:
— Cher é|)oux , vous avez tort de me laisser seule <iu palais; je désire vivement me promener avec vous. Pormottoz-moi de vous accompagner.
I^ Kàmpang, ayant ainsi entendu parler son épouse, lui répondit :
— Si je vous permettais de venir avec moi, j'aurais grande honte. Les garoudas diraient que je ne puis quitter mon palais pour aller en n'importe quel lieu
* Rn pâli re^tilaé, Kumbhandas, Les K utnbhandoê oni ^nt chef Virulho^ le régont du Sud.
' Le oonta priMdent donne KesM-Montéa M pion loin nous troavons le nom complet de la princesse : néang Kèo*K9ê9ar So'Montéa,
248 JATAKA DU BOUDDHA
sans me faire accompagner de ma femme. Pour cette raison, je ne puis vous permettre de venir avec moi. Ayant ainsi répondu, le Kàmpang prit directement son vol vers la forêt d'HembopéanV Dès son arrivée dans cette forêt, il y vit des arbres couverts de fleurs et chargés de fruits et [les voyant] il pensait à son épouse qu'il n'avait pas voulu emmener avec lui et qu'il avait laissée seule au palais. Il allait regardant les fleurs parfumées et disait :
— Quelles belles et bonnes fleurs il y a au pied de cette montagne ! Les oiseaux se posent couple par couple sur les branches des arbres et je suis seul ici. Je songe à mon épouse. Des pigeons verts* sont perchés sur le Popéal'Khô', des moineaux emportent dans leurs becs les fruits de l'arbre Popéal et s'en vont [les manger] sur l'arbre Po-Prey *. Les uns vont, les autres viennent. Je suis séparé de mon épouse. Les coucous chantent^ l'un repond à l'autre; ils s'envolent sans se perdre de vue et vont se poser ensemble sur l'arbre Tréang. Parce que j'ai quitté ma chère épouse, elle est triste et seule au palais, attendant mon retour avec impatience.
— Voici une mare d'eau claire qui se trouve au
* En p&li restiiaè Hèmooan, THlmalaya.
* Eo cambodgien Lolok-Trang.
* Arbre dont l'écorce sert à teindre en jaune les étoffes des bonzes.
* Le Ficus religiosa des forâts, le banian des forêts.
LE SATRA DE PRKA-SANG-SftL-CHEY 249
pied de la montagne. Les poissons grands et petits nagent et emportent les fleurs du Pralit*. Comme je me serais amusé ici avec mon épouse; seul, que puis-je faire? Lorsque les fruits du Kralanh* tombent dans Tcau, les poissons les entourent et je pense à mon retour.
— Je vois aussi des poissons qui emportent les fleurs aux couleurs varices du IIanclian\etces fleurs me rappellent les belles ceintures de ma chérie.
Quand le soleil disparut derrière le sommet du mont Somcrou, le Kiimpang-Yak fut chercher des fleurs dans la grande forât.
Revenons maintenant à Préa-Sang-SAl-Chey .
Accompsi^né des célestes qui volaient dans les airs, le prince l^rcia-Sang-Sél-Chey avait pris la direction du palais rpie nénng Kessa-Montéa, la femme du KAmpang, habiUiit.
Y étant arrivé, il vit le palais et demanda aux célestes de son corlôgo do lui dire quel en était le maître. I^s anges lui répondirent (|ue ce palais appartenait au K;\mpang-Yak, le roi puissant des yaksa.
* E(lp^oe de nAnaphar blane.
• ArHn* h fniiti f?r<w comme nnc noivMc, à rh»ir ronge. ' Flour iiiyUiol4\i(i(|iic.
250 JATAKA DU BOUDDHA
— Tout le monde a peur de lui, [ajoutèrent les célestes}. Nous allons nous prosterner i vos pieds et vous prier de quitter ces lieux, car nous craignons, 6 roi, que le K&mpang revienne et qu'il nous trouve aux environs de son palais.
Bien qu'il entendit ainsi parler les célestes» le prince n'avait point peur.
Il monta subitement sur le colimaçon Sang et s'avança jusque devant la porte du palais sans rien craindre. Cette porte était solidement fermée et ne pouvait être ouverte du dehors. Il appela un grand nombre de fois, mais sans pouvoir obtenir une réponse.
Cependant [à l'intérieur], néang Kessa-Montéa, entendant appeler, ne répondait pas et faisait comme si elle n'entendait point. S'étant approchée de la porte pour voir qui frappait, qui appelait, elle vit que c'était un homme jeune et beau. Alors elle se demanda si cet être jeune était un homme ou un yak , un garouda ou un esey * .
Le prince ayant appelé plusieurs fois sans avoir obtenu une réponse, demanda:
— Est-ce un homme, est-ce un fantôme qui habite ce palais? Pourquoi ne veut-il pas répondre?
Néang Kessa-Montéa entendant ces paroles, avait bien envie de répondre, mais elle en était empêchée
* Un ermite.
LK SATRA OK PRKA-SANG-sftl.-CUEY 251
par la pensée que son mari pouvait arriver, la surprendre avec ce jeune lionime et se fAchor contre elle. Cependant elle rôsolut do rôpondre au jeune homme:
— S'il n'est pas content de moi. que le KAmpang me fasse tout ce qu'il voudra, |)ensa-t-olle, je fermerai les yeux et j'attendrai avec patience.
Alors elle répondit au prince:
— Quel est celui qui m'appelle? Si mon mari venait en ce moment, vous voyant ici, il entrerait dans une grande colère et vous tuerait assurément. Descendez donc et allez-vous-en de suite. Vous n'avez donc pas peur d<»s yaksa que vous demeurez la sans bouger? Mon mari est allé clien'Jier des lleurs [dans la forètl; il ma laissée seule au palais pour lo garder. Suis je donc une femme prostituée pour que vous m'appeliez comme vous le faites? O) palais appartient aui Kânipang, le grand et puissant roi des yaksa; tous les célo.stes ont peur de lui.
Ijc prince ayant entendu néang Kessa-Montéa parler ainsi, lui répondit:
— Ouvrez la |>orte, n'ayez aucune crainte. Je no veux vous demandor f|u'un n*nseignement.
Néang Krssa Montéa, ayant regardé parla fenêtre, vit que le princo Atait jeune et d'une grande beauté ; elle trouva ([u'il ressemblait a son frère Séna-Koltar.i<li' etelli» vint ouvrir la porto. l'uiselleluidit :
* Une autrr loçon me donne Codarach.
252 JATAKA DU BOUDDHA
— De quel pays êtes-vousî Comment vous appelez-vous et comment s'appellent vos parents?
Le prince répondit:
— Mon père est un puissant roi du monde. Son nom est Séna-Kottarach et celui de ma mère est Batam-Méa^ Nous habitons le royaume d'Oda- Banh-Chal •-Réach-Krong-Cray * . Mon père et ma mère m'ont raconté qu'ils «avaient une sœur nommée néang Kessa-Montéa. et que cette sœur a été volée par le yak*. Depuis ce vol [de leur sœur] ils sont plongés dans de sombres rêveries, pleins de tristesse, car toujours ils pensent à néang Kessa-Montéa. Ils m'ont envoyé à sa recherche; j'ai promis de l'amener avec moi si elle n'a pas été dévorée par les yaksa. En tous cas, je ne dois pas revenir près d'eux sans leur apporter des renseignements précis.
Néang Kessa-Montéa, ayant entendu ces paroles, embrassa le prince, et, pleurant de grosses larmes de joie, elle disait:
— C'est moi qui suis la S(«ur de voire père. Je ne l'ai quitté que parce qu'un yak m'a violemment enlevée de son palais pour m'amener en ce pays où je suis seule [de ma race].
Ayant ainsi parlé, elle baisa la tête du prince son neveu et l'interrogea:
* Fleur épanouie.
* La leçon préc^^dentc donne Téal.
* Royaume de Oda-Banh-Cbal.
LE SATRA DR PRftA-SANG-SftL-ClIRY 253
— Mes frères sont-ils demeurés en bonne santé ? Parlez-moi des mandarins et des habitants.
Le prince Prôa-Sang-Sêl-Chey parla en ces termes à sa tante :
— Mes parcnLs et les mandarins du royaume sont en bonne santé. Ils sont heureux, mais moi j'ai beaucoup souiTert depuis que j'ai quitté notre royaume. J'ai traverse les grandes forêts, j'ai monté et descendu sept monlagnes et j'ai traversé sept grands bassins*. J'ai rencontré desgaroudas, des nagas, des yaksa» des pi tliayaksa* nombreux sur toutes les routes.
La tante l'interrompit pour dire :
— Vous files bien petit; lorsque vous avez rencontré les grands yalcsa qui sont grands comme les yaksa du mont Soniérou-Réach. n'avcz-vous point eu pour, mon fils?
Le prince répondit & sa tante:
— Je n'ai pas peur des grands yaksa. Je les regarde comme on regarde des poulets et je les compare à la salive que Ton crache a terre. Ce sont eux qui ont peur de moi. Je suis petit, mais j*ai la puissance et la force du bon diamant. C'est pour cette raison, ma chère buito, (|ue je suis venu vous chercher, suivant les ordres de mon père.
* Pioliablcnient loji sept monUgneu et 1m iepl roera oonconlriquoft qui entourent le mont M<^rou.
* Kn 8an»crit-pâli l'ir/ii, fantômes, ombre, revenants, et l'oArna, agrès.
254 JATAKA DU BOUDDFIA
— Ne parlez pas comme cela, mon Tils, les yaksa sont grands et forts, et je n'ai point encore vu avec mes yeux les effets de votre puissance.
Sang-Sèl-Chey, ayant ainsi entendu parler sa tante, lui répondit :
— Ne craignez rien, chère tante; puisque vous ne croyez pas [à ma puissance], je vais tirer avec mon arc afni que vous en voyiez les effets.
Alors le roi décocha une flèche avec son arc. Le bruit que fit cet arc magique [en lançant la floche] fut si fort, que la terre de toute la région trembla et parut devoir se fendre et se creuser.
— Connaissez- vous ma puissance maintenant?
Pensez-vous que je puis lutter avec les yaksa? Mou intention est de ne pas vous laisser entre les mains du Kàmpang; je veux le tuer et vous emmener en notre pays.
Néang Kessa-Montéa, voyant la puissance de son neveu, se mit à le flatter en disant :
— O Sang-Sèl-Chey, mon fils, écoulez-moi. II faut que vous sachiez une chose que je no vous ai pas dite. Je suis Tépouso du yak depuis le temps au(|uel il m'a volée; ce n'est pas tout : j'ai de lui une fille, [je ne puis vous suivre]. Vous allez retourner au palais de mon frère, vous vous prosternerez devant lui, et vous lui direz que je suis ici en bonne santé, que je vis très paisible et que vous avez vu tout cela avec vos yeux.
LE SATRA DE PRéA-SANG-SftL-CHEY 255
Le prince se (&cha eu entendant parler ainsi sa tante, et il dit :
— Vous ne regrettez donc pas votre famille, que vous abandonnez la race à laquelle vous appartenez ? Mon père vous considère comme sa propre mère. [Depuis qu'il vous a perdue], il vit plonge dans la tristesse et dans la douleur, il mange sans bonheur. Si vous ne changez pas d*avis, si vous continuez d'aimer le yak, je ne vous quitte pas. J'attendrai ici prè^ de vous que vous consentiez à me suivre en notre pays.
Néang Kessa-Montêa, ayant écouté les paroles de son neveu, lui ré)>ondit :
— Eh! mon malheureux fils, vous devez écouler mos paroles : je n'abandonne pas notre race non plus que votre |K3re, mais je suis très embarrassée. Nul, parmi les hommes, n'a jamais quitté son amante sans mille regrets. Ayoz pitié de moi et retournez près de mon frère ; ditos-lui cpio vous n'avez pas pu me retrouver.
I^ prince, ayant entiMidu ainsi parler sa tante, répondit :
— ("f'st a c^use de vous, ma Uuilc, que j'ai pris la peine de venir jus(|u*ici, sans jamais m'épargner. Je ne pîus pas. jo ne veux p:i8 faire ce c|ue vous dites, parce (|ue je ne veux pas retourner près de mon |)ère satns vous ramener a lui, parce que je ne veux pas mentir et lui dire que je ne vous ai pas trouvée. L'ordre qu*il m'a donné est formel et précis; je dois
256 JATAKA DU BOUDDHA
obéir et ne jamais mentir. Vous devriez avoir le caractère de mon père ; pourquoi ètes-vous différente? Vous vous plaisez avec le yak et vous le reconnaissez pour votre protecteur. Vous n'observez plus les préceptes sacrés et vous avez oublié les divins enseignements. Vous êtes devenue une femme qui fréquente le yak. On peut vous comparer tous les deux au bœuf aveugle et au bouvier fou. Vous vous figurez être paisible ici et vous ne voyez pas venir la douleur et l'affliction. Le Bouddha a prêché, il a principalement recommandé d'observer les préceptes et de faire l'aumône. Vous n'observez plus rien et vous ne faites pas raumône. Vous refusez do veiiir en notre pays afin do demeurer toujours avec le yak. Après votre mort, vous serez malheureuse dans un lieu d'enfer.
La tante, ayant ainsi entendu parler son neveu» répondit ceci :
— Quand vous m'emmènerez, le yak, mon époux, s'élancera après nous pour me chercher, il ris(|uera sa vie cent fois pour me reprendre, et il vous fera la guerre jusqu'à ce qu'il soit tué. Alors, quand il aura été tué par vous, on dira que j'ai tué mon époux. Le Bouddha n'a-t-il pas enseigné dans les [textes] p&lis que la femme qui tuera son époux souffrira mille tourments dans un lieu d'enfer? Or, si mon époux est tué ii cause de moi, je souffrirai mille peines dans les enfers. Attendez, je proposerai au yak de nous accompagner [en notre pays]. Je connais son carac-
LE SATRA DB PRKA-SANG-sftL-CIIEY 257
tère : il m'aime beaucoup ; depuis que je suis son épouse, je puis lui dire tout ce que je veux sans jamais le fâcher.
Le prince, entendant sa tante lui (aire cette proposition, répondit:
— Le yak ne voudra pas nous accompagner, il ne vouditt p«is écouter vos propos et vous no pourrez plus retourner on notre pays.
Alors néang Kcssa-Montca so mit i\ tlattor son neveu; elle lui donna u manger. Mais^ quand il fut rassasié, le prince que les gentillesses do sa tante n'avaient pas troublé la pressa XrbH vivement de partir immédiatement.
Comme le K&mpang-Yak se promenait dans la forêt, il sentit, de par la puissance de Préa-Sang-Sél- Cliey (|u*il avait mal d la tête ; sosycux éUiicntrouges et douloureux. Malade, il s*inclina vers la terre et Umiha croyant qu'il allait mourir; sous lui les arbres s'éorsisôrunt comme de la poussière et, sur la montagne, la place où il tomba garda la trace de son corps. Il se redressa avec |)eine et s'efTorça en volant de (|uitter la forcH d'Ileml>opéan et de rentrer à son palais. On entendait alors comme un grand bruit d'ora^'e.
A. Lkcl^.hk. Litt, camboily 17
258 JATAKA DU BOUDDHA
L6 prince, ayant entendu ce bruit, demanda :
— Ma tante, quel est donc ce bruit que nous entendons et qui ressemble à celui que fait un grand orage?
La tante répondit:
— Ce bruit annonce le retour de mon époux.
Laissez-moi, mon fils. Je vais flatter le yak et j'obtiendrai peut-être de lui ce que je désire. Taisezvous et cachez-vous silencieux entre les pétales de cette fleur de nénuphar.
Le prince se cacha entre les pétales d'un nénuphar et s'y dissimula assez bien pour que le yak ne le pût voir.
Quand le K&mpang-Yak fut arrivé en son palais, il appela son épouse et lui demanda ses soins, parce qu'il avait un grand mal de tête.
Il disait à sa femme:
— Je sens tout autour de moi l'odeur de l'homme et je me trouve extraordinairement mal. Ma chère épouse, si tu as ici des parents venus pour te voir, dis-le-moi sans mentir.
Alors néang Kessa-Montéa^ ayant entendu le yak lui parler en ces termes, lui dit :
— Vous avez couru après les femmes, depuis ce matin jusqu'à ce soir, et maintenant vous croyez que j'ai ici des parents venus pour me voir. Des Esey, des Pilhayaksa, des Garoudas, desTévodas qui sont des puissances peuvent arriver jusqu'ici, mais comment pouvezvous imaginer que mes parents qui sont
LE SATRA DE PRÉA-SANG-sftL-CIIEY 259
de race humaine, qui ne savent pas voler dans les airs, puissent venir ici? Vous êtes absent [du palais] depuis ce matin, et vous venez en ce moment efTi ontcment me dire que vous avez mal i la tète. Vous êtes astucieux et vous me trompez.
Le I^mpang, ayant entendu son épouse, répondit ainsi :
— Je ne suis pas un menteur. J'ai vraiment mal à la tdte; je ne puis ni la relever ni ta tourner.
Ayant ainsi parlé, le yak tomba à terre, au travers de la porte, et perdit connaissance.
Alors néang Kessa-Montéa, voyant son é|>oux à terre et malade, se mit i le soigner. Elle le tira de son évanouissement et soutint sa marche jus<{u'& son lit. Lorsqu'il fut un peu mieux, elle lui dit:
— Je suis toujours votre épouse. N'êles-vous plus coulent de moi ?
Alors le yak embrassa tendrement son épouse en lui disant :
— Je pense toujours à vous et je vous compare à ma vie. Lorsque je vous quitte un instant, je songe à vous, et malgré moi je suis triste et mal heureux. Ni le jour ni la nuit, je ne puis m'éloigner de vous sans être torturé.
Néang Kéo-So-Montéa répondit:
— Oh! vous n'êtes pointer que disent vos paroles. Vous ne parlez (|u'av<»c votre bouche : toutes vos paroles sont des mensonges d'elironté. En vérité, si on ne vous connaissait pas, on vous croirait D'ordi-
360 JATAKA DU BOUDDHA
nair6, quand vous allez cueillir des fleurs [dans la forôt], vous rentrez de bonne heure. Je ne crois point que vous ayez pensé à moi tout le temps, ainsi que vous le dites. Aujourd'hui, vous avez été avec des femmes, et voilà que vous rentrez tard et malade. Le Kftmpang répondit :
— Oh I mon épouse^ quelles femmes puis-je rencontrer dans la forêt? Je n'en ai pas vu. Si je me suis attardé, c'est parce que j'avais mal à la tôte. Je ne mens pas à cause des femmes. Tous les jours je n'ai de pensées que pour vous.
Ayant entendu le yak parler ainsi, néang Kéo- So-Montéa lui dit :
— Si vous êtes vraiment content de moi, vous pouvez bien accéder à ma demande. Voulez- vous me laisser aller voir mon frère, le voulez- vous?
Le K&mpang répondit :
— Je ne puis vous permettre d'aller voir [votre frère], parce que je ne puis plus vivre heureux sans vous. Lorsque je m'absente [du palais] pour chercher des fleurs, je songe sans cesse à vous.
En parlant ainsi, le yak s'était endormi. Alors, néang Kéo-So-Montéa, voyant qu'il dormait d'un profond sommeil, se mit à le secouer en disant :
— Mon époux, j'ai rêvé que je suis déjà de retour de mon pays, que j'ai vu mon frère et mes cousins. J'étais très heureuse dans mon sommeil, maintenant je suis triste et je pense sans cesse à eux. Ayez pitié de moi, et venez sept jours avec moi voir mon frère
LE SATRA DE PRKA-SANG-SfeL-CHEY 261
et mon pays. Nous reviendrons ensuite. Je ne mens pas, mon cher époux, je vous promots de revenir avec vous sans manquer. Il faut absolument que je voie mon frère, parce que je crois qu*il est plongé dans la tristesse et dans la douleur [à cause de moi]. D'autie part, j'ai grande envie de le voir. Du jour où vous m*avcz prise comme épouse jusqu'à ce que j*aie un enfant, vous no m'avez pas conduite en mon pays; vous devez aujourd'hui m'y accompagner. Le K&mpang lui répondit :
— 11 est inutile, ma chère femme» que vous alliez voir votre frère. Il est dans une situation florissante, toujours heureux avec ses femmes et les dignitaires de son royaume. Si vous m'abandonnez pour aller en votre pays, je demeurerai plongé dans la douleur et dans la tristesse. Je ne me suis jamais fâché contre vous, pourquoi voulez-vou? me quitter et me laisser seul?
Ayant ainsi entendu parler son époux, ncang Kéo- So-MontÔ4i devint triste; elle snntit se briser quelque chose on sa poitrine, à cause de son neveu qui voulait l'obliger A retourner en son pays.
I^ KAmpang continua :
— Mieux vaudrait me tuer que me quitter. Sans vous, je ne pourrai pas vivre.
Alors il s'endormit et bient6t il it>nnaavec le bruit du tonnerre qui s entend au loin.
Fax ce moment, le prince cpii ct-iil dans une Batom-
262 JATAKA DU BOUDDHA
méa^ où il attendait, sortit de cette tieur, s'avança vers le palais et s'approcha de sa tante, en lui disant :
— Que forons-nous maintenant que le yak ne veut pas vous laisser partir?
Néang Kéo-Montéa, voyant son neveu, lui dit :
— Ne soyez pas si impatient, mon Ris, lorsque le yak se réveillera, je lui demanderai de nouveau de me laisser partir.
Le prince répondit à sa tante en ces termes :
— Je ne peux pas attendre encore. Voici que le yak ronfle avec des ronflements assourdissants. On ne sait quand il se réveillera. Vous regrettez le yak et vous ne pensez pas à votre frère. Vous ne parlez ainsi qu'afin de ne pas retourner auprès de lui. Si vous ne consentez pas à me suivre pour revoir mon père, je vous avertis que je serai obligé de vous tirer par les mains hors de ce palais [et de vous emmener de force]. Je vous entraînerai en courant jusque dans notre patrie. Je ne veux plus avoir confiance dans vos paroles.
Lorsque la princesse So-Monlca vit que son neveu était sans pitié pour elle, elle se mit i pleurer à grosses larmes et à embrasser les pieds de son époux.
— mon mari, [disait-elle], je vous aime dans mon cœur, et vous dormez, ignorant que bientôt nos poitrines seront à jamais séparées. Quand vous
* Il est dit plus haut que cette fleur était une fleur de nénn* pbar, un Batom méa^ fleur épanouie.
LB SKTRK DE PaÉ\-SANG-SÊL-CHBY 263
réveillerez-vous* ? Je vis à vos pieds dans ce beau palais^ depuis bien longtemps déjà, et voici qu'aujourd'hui le malheur veut que nous soyons séparés. Époux^ nous avons eu un enfant, une fille, et sans vous je vivrai plongée dans la tristesse et dans la douleur. Oh ! j'ai la poitrine embrasée par la douleur. Je pars et je pense que je ne pourrai plus revenir. Restez, ô mon époux, et adieu, adieu, je vais voir mon frère en son borey*. Je n'ai pas de haine pour vous, ô mon époux, mais je suis dans une situation difficile. A partir d'aujourd'hui nous ne verrons plus nos figures. Vous et moi, nous sommas tombés dans le malheur; on vient rompre nos liens d'amour et de bonheur.
En ce temps, le prince voyant qu'il était tard, s'approcha de sa tante et lui dit :
— Allons, ma tante, dépéchons-nous de partir. Ne perdons pas do temps.
La princesse So-Montéa prit alors son mouchoir, et, regardant le yak qui dormait, elle se mit à pleurer; des sanglots soulevaient sa poitrine. Elle partit, fut jusqu'à la porte [du palais], puis se retournant vers son neveu, elle lui demanda de la laisser retourner prendre dans sa chambre, au pied du lit, des écliarpes qu'elle avait oubliées. Revenue près du lit ou
' AUufiion au nommeil d*uoe Année qui Mi le wmmell bAbiloel des yakBA d'après les Cambodgiens.
* Ro>aunje.
264 JATAKA DU BOUDDHA
dormait le yak, elle le pinça très fort afin de le réveiller, mais, en vain, le yak ne sortit point de son profond sommeil. Alors elle pleura on disant :
Eh! mon pauvre et cher époux, nous avons l'habitude de nous réjouir ensemble. Depuis que nous sommes époux, vous ne m'avez jamais quittée et voilà qu'il me faut vous abandonner. Oh ! quel bonheur serait le mien si je pouvais mourir en ce moment et renaître pour une autre existence ; cela vaudrait mieux pour moi que de rester vivante loin de mon époux .
Cependant le prince Sang-Sél-Chey s'adressant à sa tante, lui disait :
— A quoi pensez-vous? Quel malheur vous arrive? Alors, la princesse sortit rapidement du palais,
puis, s'arrétant, elle dit à son neveu :
— Attendez-moi ici, mon cher neveu, j'ai oublié mon épingle.
Elle rentra de nouveau au palais, très triste, pleurant, la poitrine oppressée h se briser sous l'effort des sanglots. Parvenue près du lit de son époux, elle se mit à lui parler, à se plaindre, mais le yak dormait et ne faisait aucun mouvement.
Le prince attendait au dehors et s'impatientait. Il disait :
— Ma tante, partons vite; si nous attendons encore un peu le yak se réveillera. Partons tout de suite.
La princesse entendit les appels de son neveu et
LK 8ATRA l)K PUKA-SANCÎ-SKLCHEY 205
ses sanglots redoublèrent. Elle sortit, mais comme elle allait franchir la porto du palais, elle s'arrêta ])0ur dire à son neveu :
— Attendez, A mon fils, attendez-moi ici un instant. Voici que j'ai encore oublie les bijoux d'oreille que j'ai déposés sur mon lit. Il faut absolument que je retourne les prendre. Je ne puis abandonner des objets aussi précieux.
Disant ainsi, elle retourna rejoindre son époux.
Il dormait encore et ne paraissait pas devoir bien- U'>t se rcvoillor. Alors, elle pleura de nouveau des larmes (|ui brûlaient et coulaient abondantes et pressées sur ses joues. Une douleur intérieure la courbait sur la rouclie du yak ; elle soutirait comme si on lui eût arniché le foie par poignées; elle souffrait à moiu'ir. Se traînant vers la porte en songeant à son époux, elle dit :
— ma porte. lors(|ue mon époux sera réveillé, tu lui (liras que je suis partie pour retourner on mon pays: t<i lui diras de ne plus penser à moi.
Cependant le Préa-Sang-Sél-Choy, trouvant que sa tante mettait beaucoup de temps à sortir du palais, lui cria :
— Si vous regrettez toujours le yak, si vous refusez de me suivre encore, chère tante, je serai obligé d aller à vous et de vous couper la tôte. Alors, cette tète, je la porterai à mon père, afin de lui montrer que je suis venu ici. Votre tête témoignera que je suisnrri\<' jusfprau cliâlraudu ^ak.
266 JATAKA DU BOUDDHA
Surprise d'entendre son neveu la menacer, la princesse lui dit :
— Mon fils, voulez-vous me conduire en votre pays ou bien voulez-vous me tuer? Dites-moi quelle est votre intention.
— En vérité, ma tante, je vais vous tuer ainsi que je viens de vous le dire si vous refusez plus longtemps de me suivre. Si au contraire vous me suivez de bonne volonté en notre pays, je vous conduirai à mon père, conformément aux ordres royaux qu'il a donnés.
Alors, ayant fait monter la princesse près de lui, sur le colimaçon Sang, il l'entraîna dans la nuit loin du palais jusqu'à une distance de trois juchV Ayant rencontré un très beau temple en pierres couvertes de sculptures magnifiques et de diamants brillant des plus vives couleurs, il s'y arrêta pour manger les aliments que les célestes avaient transformés*. Après le repas, il dit à sa tante :
— Demeurez dans ce temple. Je vais aller combattre le Kâmpang. Jo viendrai vous rejoindre quand je l'aurai tué.
* Da p&li Joyana, environ 16 kilomètres.
* Un lettré me dit qae les oélestes, ou anges du paradis d'Indra, ont la puissance de transformer tous les objets qu'ils rencontrent et qui ne sont pas des aliments, les pierres par exemple, en vivres succulents et en toutes choses qu'ils désirent.
LE SATRA DK PRKA-SANG-SKI,-CIIKY 267
En entendant ces paroles de son neveu, la princesse fut prise de pitio pour son époux; elle adressa ces paroles à son neveu :
— Mon fils, j'ai beaucoup rénéclii. Je ne veux pas que vous alliez tuer le yak, car je crains que ce meurtre vous porte malheur.
Le prince Préa-Sang-Sêl-Chcy ayant entendu les paroles de sa tante qui voulait Tempèclier de tuer le yak, lui dit :
— J'ai la force de me contenir, mais le yak n'aura pas celle de résister à sa haine et à ses désirs.
Étant ensuite descendu du temple, il prit une dalle de pierre et l'appliqua sur la |>orte qu'il avait au prôaUable fermée avec soin. Ceci fait, il marcha hardiment, fièrement, sans rien craindre.
A ce m^nie instant, le Kàmpang dormait profondément, et ses ronflements ébranlaient la terre. I-e prince Préa-Sang-Sél-('liey kc dirigea en droite ligne vers le palais du yak.
Y étant parvenu, il entra dans la cour extérieure du palais et pou.ssa la porte. Il pénétra dans la chambre qui précédait celle du yak et souleva le rideau [qui servait de port^j afin de le chercher. Il reconnut qu'il dormait. Il prit son glaive sacré et lui traiirha la léle.
268 JATAKA DU BOUDDHA
Le K&mpang, sentant qu'on lui coupait la tète donna un si terrible coup do pied dans la muraille que celle-ci s'écroula et qu'il tomba à terre [de sur le lit où il était couché). Bien que sa tôte fût à terre, il eut la force de prononcer quelques formules magiques qui, de suite, le transformèrent en sept KAmpang-Yaksa, si gros et si grands qu'on ne peut les comparer à d'autres yaksa. Ces sept yaksa étaient si furieux et si irrités qu'ils faisaient les plus affreuses grimaces et se mordaient les lèvres. Trapus et ramassés sur eux-mêmes, ils sautaient et menaçaient le jeune prince. Celui-ci les attaqua tous les sept avec son glaive enchanté et les tua. Mais ils avaient à peine expiré, qu'ils renaissaient d'euxmêmes au nombre de 49 yaksa. Le prince les attaqua encore et les tua, mais alors ils reparurent au nombre de 343 Kàmpang. Le prince les attaqua encore et avec son arme enchantée il les tua, mais ils renaquirent au nombre de 2,401. Le prince les tua encore; ils reparurent au nombre de 19,847; il les attaqua et les tua, ils furent 117,849 yaksa terriblement armés, qui entouraient le prince et tourbillonnaient autour de lui comme les mouches quand elles attaquent un éléphant. Le prince les attaqua et les tua, mais alors ils renaquirent d'eux-mêmes au nombre de 822,843 yaksa. Le prince avait huit fois vaincu le Kàmpang- Yak et l'avait tué huit fois.
A ce moment, les Kâmpang-Yak récitèrent des formules magiques et de suite ils devinrent un yak gros
LE SATRA DR PRÉA-SANG-SftL-CHBY 269
comme le mont Soroé^ ; ce yak [qui n'était autre que le Kàmpang], s'envola vers les montagnes du Chakralaval* pour appeler tous les yak à son secours, et disait :
— Eh I tous les yaksa qui vous trouvez dans la forât Hombopéan, vous qui avez Thabitude de combattre, venez vite, parce que quelqu'un est venu voler mon épouse. Je vais vous conduire à la iK>ursuite du ravisseur, car il faut absolument que nous Tarrétions.
I^s yaksa furent heureux d'être appelés par le Kàmpang et de suite ils se rassemblërcnten très grand nombre. Il en arrivait sans cesse et bientôt ils furent si nombreux que la terre fut sur le point de se renverser. Ils s'élevèrent dans l'air en poussant leur cri de guerre et la lumière du soleil en fut obscurcie.
Revenons maintenant au prince San^ Sél-Choy.
Voyant qu'il avait vaincu tous les yaksa, il retourna au temple où il avait laissé sn tante. Ayant enlevé la pierre qui fermait la porte, il |>énétradans rintérieur du temple et,y trouvant sa tante» il lui dit:
^ S4)m«'Miu, le mont Mt^ruu, le pic central île l'Ilimalaya. ■ Kn \ïk\\ rt^Ui^é ÇuMKnratapahhaio, l«»« ha uten montagnes qui enserrent le monde des hommee et lui servent de limite! .
270 JATAKA. DU BOUDDHA
— Ma tante, j'ai plusieurs fois tué le K&mpang- Yak, mais chaque fois il est rené de lui-même sept fois plus nombreux. Quand il a eu reconnu que ma valeur était grande, il a battu en retraite pour se retirer en son pays.
La tante répondit :
— Mon fils, si le yak n'est pas mort, croyez-moi, il reviendra sans retard, car, dans la forêt d'Hembopéan, il y a beaucoup de yaksaqui sont des guerriers fameux.
Le roi lui répondit :
— Je n'ai rien & craindre des yaksa.
Pendant ce temps, le Kâmpang ne pouvant prévenir le Préa-Van-Réach, son frère, parce qu'il était encore endormi, faisait battre le tam-tam de guerre et rassemblait ses soldats.
Le Khon-Pech et le Krey-Set, chefs de guerre, marchaient au milieu de leurs guerriers, fiers et sans crainte aucune. Le Khon-Pech qui a remporté plusieurs victoires forme l'avant-garde avec un corps d'armée qui remplit quinze mers (?) ; le Kray-Set forme l'aile droite avec un corps d'armée qui remplit quatre mers. Tous ces guerries sont armés d'armes terribles. Le Khon-Yong forme l'aile gauche avec un corps d'armée qui remplit quatre mers. Quant au Khon-Yo, il commande cent milliards (muys en cot) de yaksa forts et robustes, exercés et adroits. Au milieu d'eux marche l'éléphant qui sert de monture au KAmpang.
LE SATRA DE PRÉA-SANG-SÊL-CHBY 271
Les yaksa se sont transformés par leur puissance en animaux de toutes sortes. Voici comment : La tdte de l'un ressemble au Réach-Chéa-Scy <, mais le corps est resté yak ; l'autre a la tête d'un Kocli-sa\ mais le corps est resté yak. C'est en récitant des formules magiques qu'ils peuvent ainsi se transformer.
Parmi les guerriers yaksa, les uns montent des bœufs, les autres ont des tigres pour montures.
Le KAm])ang-Yak a la tête ceinte d'une couronne incrustée de pierres précieuses et de magnifiques décorations aux couleurs éclatantes. Il est monté sur Télépliant Mekliala, qui est plus haut sur les cieux que le mont Mérou.
A ce moment même, les célestes, au paradis» apprenant (|ue le Kàmpang marchait avec une armée, étaient remplis de .stupeur; ils quittaient leur paradis pour s'enfuir. La lune et le soleil effrayés perdaient Tesprit à la vue de l'armée des yaksa qui s'avançait pour faire la gtterre.
Cependant, le KAmpang faisait sonner des conques marines et faisait pousncr trois cris de guerre par tous ses soldats ; et, partout, au sein des corps d'année on battait le tam-tam des combats.
Kt^uit parvenu devant son palais, le Kàmpang-
• SoiUïcIe lion mythologique. Ce Rèarh^chèn-Sey auquel les Yakfta tran^iforinè** resMemblent.itaraltfttre le fr^rede PréaSâng- .Vl Cli««y, qui, dan^ le conte préc/^lenLefll appela lUaeliScy.
* f«:iéplianl.
373 JATAKA DU BOUDDHA
Yak mit pied & terre et fut se placer sur son trône d'or incrusté de pierreries.
Alors le Khon-Pech et le Krey-Set, ses deux chefs de guerre, s'avancèrent et lui parlèrent ainsi :
— Ne vous inquiétez pas ; nous trouverons le moyen de nous emparer du ravisseur. Laissez-nous faire, demeurez en votre palais. Il n'est pas allé bien loin, nous saurons [l'atteindre].
Le K&mpang, ayant entendu ses deux officiers, se prit à espérer ; il était très content et sa figure était joyeuse. Il leur distribua quelques bijoux d'un grand prix, puis il fut s'étendre sur son lit.
Les deux chefs s'étant retirés, firent battre le tam-tam de guerre et pousser trois fois le cri des yaksa. Quand l'armée s'ébranla pour se mettre en route, la terre trembla et fut sur le point de se renverser. Cette marche des yaksa produisit un bruit si terrible qu'il fut entendu dans le temple où le prince Préa~Sang-Sél-Chey se reposait avec sa tante. Les yaksa étant arrivés au temple le cernèrent, car ils étaient bien convaincus que le prince et la princesse y étaient enfermés.
Lorsque néang Kéo-So-Montéa vit l'armée des yaksa, elle fut très effrayée et fut prévenir son neveu. Celui-ci, voyant que sa tante était effrayée, lui dit:
. — Ne vous inquiétez pas, ma tante, je n'ai pas peur des guerriers yaksa, fussent-ils cent fois plus nombreux (|ue ceux qui nous entourent que je les
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vaincrais. Je les vois comme des grains de poussière, ou comme des mouches qui s'atlaqueul û un éléphant. Vous allez voir quelle est la puissance de mon arc. Alors il écrivit quelques mots sur une feuille do ])almior, la fixa & une (lèche et prenant son arc il décocha cette iicche dans la direction du pays de Kcach-Chca-Scy.
A ce moment, le Ilôach-Choa-Sey reçut la lettre (|ue la ilèche du Préa-Sang-Sôl-Chey lui avait apportée. Il apprit en la lisant que le jeune prince et sa lanle ct;iieut en dangi^r. Il reconnnanda aux célosl^s de bien garder les six princes^ [ses frères] et de suite il prit son vol afm de rejoindre le prince.
Alors Sang-Sél-Chey, s étant baigné avec de leau lustrale, ayant mis la couronne de diamants sur sa tête et s'ëtaut couvert de décorations faites de pierres précieuses, parut plus beau que les célestes. Il monta sur le Kéach-Chéa-Sey avec sa tante et, précédé du colimaçon Sang, il s*éleva fiéœnient dans les airs et passa courageusement devant Tarmée des yaksa.
Khon Pech et Kray-Set. apercevant le princ^e et la princf^sse ({ui passaient monU'vs sur le Iléach-Chéa- Sey, envoyèrent des guerriers courageux pour les corneret s emparer d'eux. Mais le prince les frappa
* Ceat-A-dire 1» six prinri^ii, fr^resi de SangSél-Chey, auquel U avail lai^is^ sa monture.
A. l^acxÉfiR, Liit, ratnbodg. 1$
274 JATAKA DU BOUDDHA
avec son glaive enchanté, et leur décocha quelques flèches avec son arc terrible; des milliers et des milliers de yaksa tombaient sous ses coups. Malheureusement ils renaissaient immédiatement et revenaient & l'attaque comme les flots de la mer, sans jamais cesser. Le prince les ayant battus trois fois de suite, ils se dispersèrent.
Le Khon-Pech et le Kray-Set. voyant leurs guerriers abandonner la lutte, entrèrent dans une grande colère et, furieux, leur criaient:
— Eh I les guerriers, vous qui avez l'habitude de combattre, emparez-vous de lui, saisissez-le vivant.
Tout à coup, les yaksa, ayant prononcé a voix basse quelques paroles magiques, se transformèrent en flammes brûlantes qui s'élevaient au travers des airs. Le prince, voyant ces flammes mena(;ante8 qui s'élevaient très haut dans les cieux, envoya le colimaçon Sang les étouffer. Trois mers environ dos yaksa périrent de cette façon, mais autour du prince il restait encore douze mers de yaksa (|ui combattaient avec des armes terribles et qui l'enserraient. Le prince et le Rôach-Chéa-Sey les attaquèrent, et bientôt il ne resta plus devant eux (|ue sept mers de guerriers yaksa ; continuant la lutte, ils détruisirent encore quatre mers de yaksa. Alors il ne restait plus devant eux que trois mers de guerriers ennemis.
Cependant, les deux chefs guerriers, le Klion-Pech et le Kray-Set, voyant passer près d'eux le fameux
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colimaçon Sang, avaient bondi sur lui ot s'étaient emparés de la princesse. Déjà ils l'entraînaient lorsque le prince, les apercevant, s'élanra h leur poursuite et leur reprit sa tante. Tcrriliés do son audace, Klion-lVch et Kray-Set appelèrent leurs guerriers à leur aide et tentèrent do marcher à lui. Sang-Sél-Cliey tira une dernière llèclio avec son arc enchanté et toute larniée des yaksa fut détruite. Il no resta d'elle c|ue les deux chefs de guerre, Khon- Pcch et Kniy-Set; déjà tués plusieurs fois, ces deux Uîrriblos guerriers yaksa éUiient renés et vingt fois étaient revenus au combat. Tués une dernière fois par le colimaçon Sang, ils ne rcna<|uirent point, parce que tués par ce colimaçon, ils ne pouvaient plus renaître.
Ces deux grands chefs de guerre venaient à peine de tomber que les corps d'armée des ailes gauche et droite arrivaient sur le champ de baUiille et cernaient le prince Sang-Sôl-Chey, la princesse Kessa- Montéa, le Uéach-Chéa- Sey et le colimaçon Sang. Le roi, voyant ces miuvcaux combatt^uitH armés de lourds bâtons et d arcs t<;rriblcs, envov a le colimaçon Sang les combattre et se dirigea vers le temple aviNî sa tante. I^»s yaksa s'étant jet4»s nombreux devant lui et voulant rompérlit*r de passer, il tua six mers d'entre eux et ooniluisitsa tante dans la salle ou déj:i il l'avait laissée une fois. Il ne rest;iit plus de toute l'armée des yaksu (pie deux miMsde braves et hardis guerriers.
276 JATAKA DU BOUDDHA
C'est alors qu'un chef de yaksa se transforma en un beau jeune homme et vint demander au roi son glaive sacré afin de combattre pour lui. Sang-Sèl- Chey devina la ruse du monstre et, d'un seul coup de son arme terrible, il lui trancha la tête; à l'instant même, le beau jeune homme reprit sa forme primitive de yak.
Quelques instants après, le Var-Yong, voyant que beaucoup de ses guerriers étaient morts, que l'armée des yaksa était vaincue, se transforma en vieillard tenant le colimaçon Sang. S'étant approché du prince, il lui parla ainsi :
— Je viens vous ramener le colimaçon Sang qui est plein de vigueur et de force dans les combats.
Mais le roi, comprenant qu'il avait affaire à un yak transformé en vieillard lui trancha la tête avec son glaive sacré.De suite le vieillard, reprit sa forme de yak gros et gras. Quelques instants après, l'armée des yaksa avait disparu.
La princesse, ayant vu avec quelle puissance et quelle vigueur le prince avait vaincu l'armée des yaksa, heureuse et fiëre, baignait son neveu avec de l'eau parfumée et lui servait les vivres (|ue les célestes avaient transformés pour lui.
Parlons maintenant du Vor-Avet. Ce chef d'armée, voyant que les guerriers yaksa et leurs chefs étaient
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morts ou blesses en très grand nombre, courut, prévenir le Kànipang. Il se prosterna devant le Kànipang-Yak et lui dit ces paroles :
— L'armcc des yaksa n'a pu vaincre. Le ravisseur est d'une vigueur et d'une puissance incomparables. Il est monté sur un Réach-Chéa-Sey et le colimaçon Sang lui sert d'avanl-garde. Il a détruit vos corps d'armée et tué un nombre énorme de vos guerriers yaksa.
Le KAmpang, ayant entendu les paroles du Vor- Avct, son chef d'armée, tomba dans une grande tristesse. Il réfléchit un instant et alors il eut lionte de son hésitation i\ combattre. Il songeait à part lui :
— La mort est préférable à la vie quand on est vaincu; ma gloire ancienne [si je vivais encore] ne sortirait pas de mon souvenir et je serais malheureux toujours.
Cette réllcxion faite, il sortit de la salle du trône et appela sos guerriers. Les yaksa, ayant entendu le roi qui les appelait, sortirent de leurs maisons et accoururent près du Kàmpang. C'étaient des gens vigoureux, robustes, gras et gros comme des montagnes. Le Ki\mpang on forma une grande armée, et de suite il les condui.sit au temple (|ue le prince habitait.
Comme il y arrivait, il aperçut Sang-SélChey qui était assis sur une natte près de sa femme. Alors il entra dans une grande colère. On le vit qui se frappait la poitrine, qui se prenait les bras, qui les mon* trait du doigt et qui trépignait de rage. Ses yeux
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brillaient comme des charbons ardents. Il ordonna aux yaksa de cerner 1(5 temple et de pousser trois fois le cri de guerre. La terre en trembla et parut sur le point de se renverser ou de s'ouvrir. Ces yaksa armés d'armes terribles pénétrèrent dans le temple et s'avancèrent dans l'intention de s'emparer du prince.
La princesse, voyant que rarmco des yaksa avait envahi le temple, était terrifiée. Elle parla en ces termes à son neveu:
— O Sang-Sél-Chey, mon neveu, j'ai peur. Savons-nous si nous pourrons jamais parvenir en notre pays ou si nous serons tués par Tarmée des yaksa?
Le prince répondit c^ sa tante:
— N'ayez pas peur; je suis la. Je vous salue et je vais combattre les yaksa. Demeurez en cet endroit sans bouger.
Emmenez-moi avec vous, disait la tante à son neveu. S'il survient quelque dilliculté, je serai près de vous. Si vous no voulez pas m'emmener avec vous, et si vous me laissez seule ici, je retiendrai mon haleine jusqu'à ce que je meure et je ne songerai plus à [conserver] ma personne.
Alors le prince consentit & emmener sa tante, et tous les deux monteront sur le Kcach-(^liéa-Sey et s'envolèrent au milieu des airs, toujours précédés de lem- avant-garde, le colimaçon Sang.
Le Kâmpang, roi des yaksa, les vit [mrtir sur leur superbe monture et passer au travers des airs. Il
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enti*a dans une si violente colère qu'il sentit le feu intérieur (|ui Innihiit sa poitrine* et qu'il crut qu'il allait vomir du sang. Il lan<;a 1rs c^rps d'armée a lour poursuite.
Quand rarniéc des yaksa eut rejoint le prince, les guerriers battirent le tambour de guerre et poussèrent dos cris terribles et assourdissants. I.e ciel «H^iit obscurci par la multitude des nèclies que les yaksa lanyaiont au prince afm de Tempôcher de passer. Mais Sang-Sôl-Cliey et sa tante» montes sur le IWach- Cliôa-Sry, pass:iicnt invtilii<M*ables outre les lli^'lios lancôcs par les yaksa. (juand le prince fut arrivé au sommet d'une monUigne, il s'arrêta, puis s'adressant à sa Uuite, il lui dit :
— Olui (|ui commande l'armée des yakssi, est le Kûmpang, votre époux; il est monto sur 1 éléphant Mékliala. C'est lui qui pousse l'armée des yaksa vers nous.
— Oui, c'est le Kftmpang, dit la princesse.
Tout à coup, le KAmpang parut à leurs yeux. La
princosso se prosterna devant lui.
— Voleur, criait le KAmpang, en s'adros.sant au
* Iah Cambodgiens croii^nt que la chakur du oorp« est caawV par un véritable fru inl^rîeur, entrrlonu |>ar Ion alimenta qu'on abftorbe et avivé par les vents qui soufDeni A l'inti^rieur et qui sont a^pirt^ et expiras par la bouche. Quand le feu rente nans alimenta, parce qu'on ne lui a rif'n fait parvenir par la (>oiirhe. il conHume tous les organes qui sont renfermés dans la |>oitrine. — \oy. dann la Urrur értrtUtJJ'/m* {V semestre iHîl-l) mon article *ur VAnafttmie che: ica Cnmhoihjiens,
prince, voleur de femmes. DoCi viens-tu? Comment t'.ippelles-tu? Tu as volé ma femme. Où veux-tu la
conduire?
— Je me nomme Sang-Sél-Chey, répondit le prince, je suis fils du Séna-Codarach, grand roi puissant du monde des hommes; ta femme est ma tante. J'ai reçu du roi Tordre de venir la chercher en ton pays et de la conduire en notre royaume. Je n'ai pas cru devoir te la demander.
Le Kàmpangdit au prince :
— Si tu dis vrai, pourquoi ne t'es-tu pas adressé à moi? Pourquoi ne m'as-tu pas demandé ta tante? Tu n'avais rien à craindre. Je suis ton oncle, et tuas manqué à toutes les convenances et tes paroles sont insolentes. Tu ne sais donc pas que je suis le Kàmpang et que tous les célestes du paradis ont peur de moi? Les Garoudas, les Tévodas qui sont sur les montagnes et hors des montagnes sont soumis à ma puissance. Toi, tu es un voleur que je vais tuer.
Le prince, ayant entendu parler le KAmpang, lui répondit :
— yak repoussant et orgueilleux, tu dis que tu es puissant par-dessus toutes les télés et que tous les célestes ont peur de toi. Eh bien ! apprends que moi je n'ai pas peur de toi et que tu ne peux te comparer à moi. Tu vas retourner [en ton palais], parce que cela est préférable à ht lutte, crois-moi ; si tu restes ici, si tu refuses de quitter ces lieux, je te tuerai sans retard.
LE SATIIA DlC IMIKA-SANG-SKL-CHEY 281
— Jo n'ai pas peur de loi, répondit lo Kànipang- Yak. Si jo dois mourir ici, j'y mourrai. Je no songe pas à ma personne. Je ne psirtirai pas. Tu es un petit enfant et je t'écraserai entre mes mains.
— Eh ! yak repoussant, ne perdons pas davantage de temps à causer. Allons combattre sur la montagne Yukanlhor*. si tu es un yjik courageux.
Et le prince Sang-Si^l-Chey se rendit sur le mont Yukanthor: le KAmpang l'y suivit avec toute son armée, en disant :
— Eh! vilain petit voleur de fenmies. tues encore trop jeune [pour te mesurer avec moi), ^'ois donc cx)mme je suis fort; je suis aussi grand que la montagne. Tu es de race humaine, tu ne pourras jamais lutter avec nous (|ui sommes de la race des yaksa.Tu vas certainement périr*
I/î prince, ayant entendu les injures du K;imp.ing, lui dit :
— Tu es vraiment fier de ta grande taille qui rappelle crlle du mont Mérou, et tu es bien méprisant pour moi en me trou\ant trop petit |H>ur combatiro. C'est vrai, je suis petit, mais je suis plus puissant que le diamant qui, tu le sais, peut détruire uno grande montagne de pierre. (Vesl vrai, tu es gmnd, mais tu es comme un avcMigle cpii se met en voyage et qui ne sait où il va, qui ne peut ni éviter les mau-
culairp qui cul la plus proche du mont Mérou.
282 JATAiCA DU BOUDDHA
vais chemins ni choisir les bons; crois-moi tu seras certainement tué tout à Theuro par mes mains. Tu veux lutter avec moi et, avec tes yaksa, tu es comme une troupe de mouches qui tourbillonnent autour d'une torche et qui se brûlent et se détruisent à sa flamme, parce (|u'elles ignorent la nature destructive du feu.
Le Kàmpang, ayant entendu ces paroles du prince, lui dit:
— Kh ! vilaine race d'homme, écoute-moi : Tu os un homme, c'est-à-dire un poisson de rivièrcqui veut se comparer à un poisson do mer, c'est-a-dirc un ver
luisant qui veut se comparer à la lune, c'est-à-dire un poisson qui veut se comparer h un dragon.
En parlant ainsi, le Kàmpang, roi des géants, entre dans une grande et terrible colère contre le prince Sang-Sêl-Chey. Alors frappant le sol avec ses pieds il tire son épôe de guerre et s'avance vers lui. Le prince demeure intrépide et, tirant son glaive, fait un pas vers le Kàmpang pour le tuer, mais à ce moment noang Kéo-Kessa-So-Montca* se jeta entre les deux combattants, s'adressant à son époux, le roi des géants, elle lui dit:
— Vous êtes le plus puissant des rois des géants, et votre vîileur surpasse (la valeur de) toutes les
* Cette leçon parait donner le nom complet de la tante da prince Sang-Sôl-Cbey.