‹ Cambodge: contes et légendes recucillis et pub. en françaisChapitre 11 sur 34 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

siir. Il finit par arrivera Bénarès où son père vîenl de mourir, y est proclamé roi et répand ses largesses sur tout le pays. L'épouse adultère, traînant avec elle son complice, allait de lieu en lieu pour recueillir des aumônes; elle vient à Bénarès pour profiter des libéralités du roi. Mais celui-ci reconnaît les deux scélérats et les bannit de son royaume. Ce prince vertueux qui écbappe par miracle à des machinations perfides est le Bodhisattva, le futur Bouddha.

Assurément cette légende pàlie ne coïncide pas avec la légende cambodgienne ; mais il y a des traits communs à l'une et à l'autre ; la ressemblance va même quelquefois jusqu'aux noms propres. Et il est permis de dire que le récit cambodgien s'est inspiré du Jâlaka193, quoiqu'il y ait certainement mêlé des données prises ailleurs. Préa-Sang-Sèl-Chey, iils de Baiani-méa {fleur épanouie), et qui, à un certain moment, se cache dans des feuilles de Bafam-méu, est Paduma (lotus), le Bodhisattva, précipité du haut d'une montagne comme le prince cambodgien, non pas, il est vrai, par des frères qu'il a obligés et qui |p trahissent, mais par une épouse traîtresse qui s'unit â un miséraiile pour répondre à ses bienfaits par un assassinat. Il est sauvé par un Godha-râdja

XXir CONTES ET Lp;GENDES

dont le nom se retrouve i\ peine altéré sous la double forme du nom cambodgien du père de Préa-Sang- Sèl-Chey, savoir Kottaruck-Codarach. Mais, il y a aussi des emprunts faits â d'antres textes, telle est la rencontre de quatre kénor, qui se trouve dans d'autres Jàtakas. D'un autre côte, le combat du Yak avec Préa-Sang-Sél-Cliey rappelle des exploits guerriers du Mahâbharata.

J'ai signalé les rapprochements qui m'ont frappé dès l'abord : je suis convaincu qu'une étude plus complète permettrait d'en faire d'autres. Mais ceux qui précèdent sulHsenl pour démontrer ce que l'on pouvait deviner ou supposer d'avance, — l'iiispiratinn indienne de ces contes, lis attestent en même temps une véritable liberté dans la façon dont les données indiennes sont traitées et, par conséquent, une certaine originalité. Le public saura gré à M. Leclére de lui avoir donné ce spécimen de la littérature cambodgienne, et les indianistes lui seront reconnaissants de leur avoir révélé celte forme nouvelle du développement du génie indien.

Leo^ FEKR.

LITTERATURE CAMRODGIENNE

PRKMIl'K!; PAKTIK

LE SATKA DU RUI CHÉA-LY Lorsque Préa-bat-Chèa-Ly ' vint au monde' après être demeuré dis lunaisons dans le sein de sa mère, c'était daus la soirée du Ihnay Préa-Hos' le 15^ jour de la lune croissante du mois de Pisacli' de l'année Rnka\

' Pri'a. du pàli/jo/'o, ti'i.'sgi'.iii(l, saint, sacié; bat, do pâli padu, base; Chca-l i/, nom ppupre. En pûli Jâli (ou Djâli). ' Dans le royaume de Srey-PhyrL^a,

* Thnay ou thgnaii, mot cambudgii»n signifiant ii jour » et «soleil «; Prèa,iia pili/jora, très grand, saint, sacré: et lios. nom de la planète Jupiter.

* lin sanscrit Vâiçâk/ia, nom d'ane constellation, le deaiième mois de l'année indo-uauibodgienne.

' Année de la l'oule.

A, Leclère. Lilt. camhocig. 1

La jeune Métry-Tévi ' vint au monde la même année, à la même heure du thnay Atut' qui se trouvait être le ll> jour de la lune décroissante du mois de Pisack.

Lorsque le prince Cliéa-Ly eut atteint l'âge de seize ans, son père, Préa-bat-srey-Saah-Cliey' donna l'ordre d'amener néang Métry-Tévi ', afin de la marier au jeune prince, son fils. Chéa-Ly obéit â son père et épousa Métry-Tévi, puis il monta sur le trône.

Le nouveau roi avait vingt et un ans quand sa femme. Préa-Métry, étant enceinte depuis dix lunaisons, accoucha d'un fils auquel on donna le nom de Chéa-Ly qui était le nom de son père, un thnay Pouf du mois Chef de l'année de Mùsanh '.

' Mélnj, nom propre; Téci,iv. pâli deei, épouae d'un dieu, nymphe céleste, âpouse d'un roi ; titre qui se trouve très souvent dans le titre des princesses camiiodgiennes. Peut-âtFe en pâli Metti-deei et en sanscrit Maitri-deei. Dana ces deux langues r^erf désigne une reine, comme der.a désigne un roi. Les textes p&lts donnent à cette princesse le nom de Kanliûjinâ.

* Atut, nom p&li du sokil ; jour du soleil.

' Sreji, en pâli restitué f ri, bienheureux ; Sanh-Cheij, nom propre. Ce nom en pâli est Sanjai/a.

* Néanij (mot cambodgien), madame, femme, fille.

' Paul, nom de la planète Mercure; en pâli restitué Budka.

' En sanscrit Tchaitra, le premier mois de l'atinée indocambodgienne.

' Année du Serpent.

LE SATRA DU ROI CHEA-LY 3

Comme le jeune Chéa-Ly commençait à se tenir sur ses petits pieds et à marcher, sa mère, qui était de nouveau devenue enceinte, accoucha d'une fille à laquelle on donna le nom denéang Kang-Ha. On a oublié le mois de la naissance de cette liile, mais on aait que c'était un ihnay penli-ljord ' et un tlinay Cban".

Le roi , pour fêter ces deux naissances, distribua de nombreuses aumônes et donna mfime son éléphant [blanc] qu'il aimait à monter'. Cette distribution

' Jour de pleine iune.

' Lundi; Cban, nom de la lune.

' Le Jataka pâli donne une autre leçon: A cette époque, la BécheresBB dëaolait le royaonio de Kalinga (le Kleng-Kréas du texte cambodgien). Le roi de ce paya ayant entendu dire que Vesaantara, qui riïgnait daus la villede Jetuttara (on Jayalura) possédait un élépbant blane qui avait le pouvoir d'amener la pluie, envoya neu/ brahmanes demander le précieux animal. Quand les neuf brahmanes arrivèrent â Jetuttara, ils trouvèi'ent Veaaantara qui, monté aur tion éléphant bianc, parcourait la ville et distribuait des aumônes au peuple. Ils furent à lui et lai demandèrent pour le roi leur maltj« l'éléphant blanc qu'il montait, u Que ne m 'avez- vous demandé mes yeux ou ma chair, je vous les aurais donnés en aumûne, >> dit-ii, et il leur remit l'éléphant blanc qu'il montait, avec aea harnais qui valaient à eux seuls vingt-quatre lacs du trésor (24 fois KW.OOO pièces de monnaie), en disant: (i Ainsi doit faire le futur Bouddha. •> Les habitants, voyant que l'éléphant blanc qni donnait la pluie quittait le pays, s'ameutèrent et Turent tout en larmes trouver le vieux roi. ils lui demandèrent d'ejiiler son (ils et toute sa famille.

Cette leçon du Jutuka pâli explique ja sédition populaire et

4 LlîGENDES BOUDDHIQUES

d'aumônes eut lieu un thnay Préa-Hos. le lA' jour de la 2' quinzaine du mois de Pisack dans l'année Roka. '

Cependant les homnie<) du royaume de Srey-Phyréas" s'ètant soulevés, se rassemblèrent devant lepalais de l'ancien roi, Srey-Sanh-Cliey. et. niëeontents de son Bis, lui dirent:

— Roi. chassez donc, nous vous eu prions, votre fils et votre petit-fils hors du royaume, conformémémeut à la coutume, depuis le roi Chéa-Chac jusqu'au roi Préa-Malia-Vésân".

— Oh ! dit le roi Srey-Sanh-Chey,voici maintenant que tous les hommes de Sroy-Phyréas sont soulevés contre mon Hls.

Et s'adrcssant aux révoltés, il leur dit :

— Je vais prévenir mon fils afin qu'il sorte du royaume.

Il se retira et envoya des gens dire à son fils ce que le peuple avait demandé. Cesgen.s aviint rempli leur mission, le jeune prince jeurdit :

— Allez, je vous prie, parler au peupli^: demEiu-

contFouve le motif que le («xte eam liodgien met dans la bouche des envoyés du peuple: "... coutormément à la coutume, depuis le roi CbÉa-Chac (un ancien roi probablement) jusqu'au roi Pré3,-Ma,ha-Véaauda (le roi chantable. le roi rilignant)'.

' Année de la Poale.

' Çrl-Piiryâtrafîjaujourd'buiBlcat.dans le noi\l de l'Inde.

' Malia (mot pâli), grand, Vé^nnila nom d'une inoaruation du Bouddha. En pâli Vi-snuiilara.

LE SATRA DU ROI CHÉA-LY 5

dez-lu! de me laisser distribuer encore aujourd'hui des aumônes et dites-lui que je quitterai aprèsdemain le royaume.

C'était le quatorzième jour de la deuxième quinzaine.

Le jeune prince donna l'ordre de préparer les effets qu'il voulait donner en aumônes, et le lendemain qui était un tlmay Soc', 15' jour de la deuxième quinzaine du mois de Pisack, s'étant levé de très bonne heure, s'étant baigné et ayant mangé, il commença dès le matin à distribuer des aumônes. Ayant encore accompli cette bonne tBuvre dans la journée du thnay Sau' qui était le premier jour du mois de Chès',Préa-Vésanda-Chêa-Ly' se rendit avec sa femme, son fils le jeune Chéa-Ly, et sa fille neang Kang-Ha. aupalais duroi Préa-bat-Srey-Sanh-Chey, son pcre, afin de le saluer, ainsi que sa mère, et d'obtenir l'autorisation d'aller se faire bonze sur une montagne nommée Kyry' et d'y élever leur maison.

' Soc, nom de la planète Vénus.

' San, nom de la planète Saturne.

* Dit sanscrit Djnàkhlha, le troisième mob [de do-cambadgienne.

' Vessanlarn-Jàli .

' Je tfouve un pwn plus bas Ki/ry-VangkoC. — sanBCTit-p4U ijii-u monUgne. Cette montagne t Vankagiri " montagne crochue », par les textes pâli Léon Feer.

6 LÉGENDKS BOUDDHIQUES

Le père et la mare de Chéa-Ly, voyant que leurs onfanlséUioiit venus les saluer, ne purent demeurer devanteux Siins pleurer sur le sort malheureux qui les attendait.

Chéa-Ly et les siens ayant salué le roi et la reine reprirent la route de leur palais, préparèrent tout pour le départ très rapidement, et enfin s'acheminèrent vers le nord-ouest du royaume.

En ce tempa-lâ. il y avait quatre préam'qnise mirent à leur poursuite pour leur demander en aumône les chevaux attelés aux voitures qui les portaient. Le roi exilé leur donna ses chevaux, et la nouvelle de ce bienfait monta jusqu'aux oreilles de Préa-En'. Alors Préa-En envoya un Tévobot' avec l'ordre de se transformer en animaux pour que le roi charitable pût atteler ses voitures et continuer sa route.

Peu de temps après, quatre autres mendiants survinrent et demandèrent au roi qu'il leur fit l'aumône de ses voitures. Le roi dit à sa femme ;

— Nous irons à pied, car il faut que je donne encore mes voitures.

Ayant donné ses voitures aux préam mendiantSj

' Anges du paradis d'Indra, — Te dieu, Hpiitttt, fils; oeodputta, " fila di Sion est très employée dans les texUs f

du pâli Deoa ». Cette esprea- - Léon Feee.

LE SATRA DU R0[ CHEA-LY 7

le roi exilé prit Chéa-Ly sur son dos et néang Métry porta sa fîUe Kang-Ha sur sa hanche. Etant parvenus dans le royaume du roi de Chet-Taréas', ils se reposèrent une nuit dans une sala', et le lendemain matin, qui était le 2" jour du mois de Chès, et un thnay Atut, ils Eurent saluer le roi de Chet-Taréas, et lui dirent :

— Roij nous vous remercions de l'hospitalité que vous nous avez donnée dans votre sala, et nous venons vous saluer, car nous allons partir,

S'étant mis en route, ils traversèrent une forêt et arrivèrent à la montagne de Kyry-Vongkot, où le roi exilé avait résolu de se livrer aux pratiques de l'ascétisme dans une sala que le Prëa-Veèssakam' avait fait élever pour y loger la famille royale. Voulant faire encore une fois l'aumône, Chéa-Ly donna sa femme et ses deux enfants aux brahmanes mendiants, afin d'obtenir un jour d'être un Bouddha'.

' Probablement AAcc/K5(ra, royaume qui était sittié à l'oneat traoo de celui de Pftryàtra. La, ville cle Sanjaya est appelée en p&ll Jetuttara.

* Salle de repas, caravansérail.

* Un des nom» de Viava«arma, en pâli Viîsakamo, l'ange architecte du paradis d'Indra.

' Les faits racontas dans ce paragraphe sont à quelques détails près, ceux qui compoBent le Jâtaka 547, le dernier de toQB.— Léon Féer.

LÉGENDES BOL*t)DIUQL*i:&

Mais laissons cette histoire pour le moment bT racontons l'histoire de Chu-Choc ou Chu-Clioc-

Le père de Chu-Choc s'appelait Koléac-Préam ' et sa mère se nommait Fréam-Ney': on connaissait son oncle maternel sous le nom de Kous-Préam et sa tante sous celui de Achérey-Préam-Ney' ; le frère de son père portait le nom de Koyol-Préam, et sa

' Ce personnage est le brahmane Jùjaka du Jalaka pâli. — D'après les Jataka pâli, c'est à ce vieux brahmane et non à quatre brahmanes qae Vessantara appelé ici Chéa-Ly fJâti) donne en aumûne ses deux enfants, Chéa-Ly (Jâlil etKang-ha [Kanhn-Jiita). C'est ce Chu-Choc [Jnjaka) qui leur inflige les mauvais traitements auxquels il est fait allusion aux paragraphes IV et qui (ont l'objet d'un autre récit cambodgien qui fait pleurer ceux qui l'entândent. Je donnerai plus tard ce récit.

' Le mot Prèam me parait ici le mot indiquant la caste des 2iru/(nift'ifE à laquelle appartenait toute cette famille. Les Indous disent « le brahmane » et " la brahmine d,

' Ce mot ne peut être le nom de la mère de Chu-Choc, i! est le mot brahiiine (femme brahmane) altéré. Le nom de cette femme que n'a pointconservé notre teste devait précéder le nom de la caste à laquelle elle appartenait.

' Ac/ierfi/-Pràain-yey, houri-brahmane.

LE SATRA DU ROI CHEALY 9

femme celui de néang Kyry-Prëam-Ney. Toute cette famille de préara habitait le royaume de Péaren- Nosey ' .

Le père de Chu-Choc étant devenu vieux, sa femme Cbanty-Préam-Ney devint enceinte et accoucha le dixième mois de sa grossesse d'un enfant màie auquel on donna le nom de Cliu-Choc : cette naissance eut lieu un thnay Sau' le Q'jour de la deuxième quinzaine du mois de. ... de l'année Khôl' vers sept heures du soir.

Chu-Choc, ayant grandi et son père et sa mère étant morts, s'en fut habiter avec son grand-oncle. C'est chez ce grand-oncle qu'il se maria.

Lorsque ce grand-oncle mourut, la maison devint la propriété du jeune frère du défunt et Chu-Choc demeura avec son petit-oncle.

Vers cette époque, un grand incendie détruisit beaucoup de maisons du royaume de Parêan-No.sey. La "maison que Chu-Choc habitait fut détruite et sa femme périt dans les flammes.

Chu-Choc, se trouvant veuf, quitta le royaume de

' Bdrfînasi, aujourd'hui Bénarés. On trouve plus loin la leçon Paréan-Naseï/. C'est de ce royaume, si on en croit la traditioD recueillie par DnuflarE de Lagrée, i^ue seraient venus les Chhvéa-Préam qui s'établirent au Cambodge on ne sait an juste à quelle époque (Voy. Ej'plornf'Ons cl Mi:-.v'ijns c/r Doudarl de Lagrée, 1883, p. 10).

' Jour de Saturne, le samedi.

' Année du Tigre

LEGENDES BOUDDHrQUES

Parëan-Nosey et alla habiter avec un ami le royaume de Kleng-Kréas'. Comme il était devenu vieux, il alla tous les jours demander l'aumône et put ainsi amasser 100 taéis d'or ' qu'il confia à un préam, son ami', puis il partit.

Le préam ami de Cliu-Clioc était riche, mais peu de temps après que Chu-Choc lui eut confié son or, il perdit ses biens et fut ruiné. Alors, un jour, il dit à sa femme :

— Puisque nous sommes dans le besoin et que Chu- Choc nous aeontiélOO t-afilsd'or, nous pouvons les employer. Quand 11 reviendra nous les demander, nous trouverons certainement le moyen de les lui rendre.

Et il dépensa les 100 ta^ls d'or. Quand Chu- Choc revint, il réclama son or, mais comme on ne pouvait le lui rendre, le mari et la femme, après s'être concertés, lui donnèrent leur fille Amitthi-Da' en mariage, sous la condition qull ne leur réclamerait pas les tOO taëls d'or qu'ils lui devaient.

Chu-Choc partit et emmena sa femme dans un

' Aa/ini?a, nom cambodgien d'un peuplade J'Inde méridionale, le plus bavard des peuples, me dit un leUri>.

' Le taél d'or équivaut à 37 grammes 50 d'or.

' Un peu plus loin nous trouvons que ee préam portait le nom de KoE-Ea-Préam (sommet d'Indra brahmane) et quesa femme se nommait néang Mony-Fréam-Ney.

* Ea pâli AmiUatà.

LE SATRA DU ROI CHKAl.Y 11

pays nommé Tol-Vit-Krem {?), qui n'est pas très éloifïDpdu royaiimo do Kleng-Kréas.

Le père de Ainit-thi-Da. la femine de Chu-Choc, s'appelait Kol-En-Préam et sa femme portait le nom de néang Mony-Préam-Ney .

Le roi qui régnait dans le pays de Tol-Vit-Krem se nommait Prêam-Léa-Baiiol-Réach et sa femme était néang Mantéa-Mony-Tôvy .

Ce roi demanda un jour à ses gens :

— Comment' se fait-il que la jolie hlle Amit-1lii- Da soit devenue l'épouse de Chu-Choc qui est laid et très vieux?

On lui répondit :

C'est parce que, dans une existence précédente, cette jolie tille a cueilli une fleur de lotus et l'a offerte flétrie au Bouddha alors qu'il faisait déjà nuit, qu'une autre fois, elle a cueilli une fleur de lotus très belle et l'a otïerte de très grand matin au Bouddha'. Aussi, ajouta-t-on, elle a aujourd'hui un homme viens et laid ; mais après la mort de Chu- Choc, elle retournera chez ses parents et y trouvera un mari jeune qui portera le nom de Hem- Préam .

C'est pour cela qu'il ne faut jamais prendre des fleurs qui sont déjà flétries pour les présenter au Bouddha. Si celui qui commet la faute est un

' Le Bouddha qui a précédé Gautama.

homme, il aura une vieille femme comme épouse, si celle qui commet la faute est une femme, elle aura pour mari un vieux homme comme Chu-Choc.

Revenons, maintenant que nous avons raconté l'histoire de Chu-Choc et de sa jeune femme, à l'histoire du roi charitable.

Chéa-Ly donna ses enfants aux mendiants un thnay Pouf et le lendemain, qui était le premier jour de la deuxième quinzaine du mois de Méac-Asé ' de l'année Roka il leur donna aussi sa femme '.

Les préam mendiants qui avaient reçu en aumône la femme et les enfants de Chéa-Ly, les emmenèrent chez eux et les gardèrent. Environ deux ans après, un jour de l'année Kor (année du Cochon), le matin d'nn thnay Fout du mois de Méac-Asé, ils firent la rencontre' du j^rand-pèrc des enfants, le roi Prêa

' .lourde Mercure, merc^r ' Neuvième mois iJj i'an .nscrit Mar;ia!iriclitt.

' Le Ja(ti/,-a pâli dit que idra, qui avait pris lit lort iBsi la leçon que donne ut 1 Cambodge.

' Le Jaiaka pâli parle a

e roi charitable donna sa femme à e d'un brahmane mendiant. C'eat récit qui ma été verbalement fait

nsi de cette rencontre: le brah-

LE SATRA DU ROI CHÉA-LY

bat-srey-Saah-Chey. qui les acheta ainsi que leur mère ' .

Alors, le roi père envoya îi son fils Chéa-Ly une troupe de gens et chargea un envoyé de l'inviter à l'evenir dans sou royaume. Chéa-Ly tardant à venir, son pfere, sa mère, sa femme et ses enfants se mirent en route et furent le rejoindre sur la montagne de Kyry-V'ongkot. Cette réunion de ta famille royale sur la montagne eut lieu un matin d'un Ihnay Pout du mois de Bos' de l'année Knr', et le

mane (Chu-Choc ou Jûjaku) qui maltraitait les deux enfants, voyant que deux decas. qui avaieat pris la forme et la figure de leurs përe et mère, étaient venus à leur secours, décida de t«s conduire au roi, leur grand-père. Celui-ei avait eu un songe pendant la unit et les astrologues lui avaient expliqué ces songes en disant que deux enfants viendraient chez lui et qu'il en serait trë» Ijeureux. Le brahmane et les deux enfants étant venus à lui quelques instants après, le roi apprit que les enfants étaient son Qls et sa petite Bile. Il fit de riches présents au brahmane afin de l'amener à lui laisser le prince et la princesse, et lui Bl servir de nombreux mets. Le brahmane ayant mangé avec excès mourut dans la nuit, et celte mort lit rentrer le grand-père en possession de ses petits-enfants.

' Le Jalal:a pâli enseigne que Indra ayant éprouvé le roi charitable et reçu sa femme en anmûne, la lui rendit immédiatement. La leçon cambodgienne dit au contraire que les brahmanes mendiants qui la l'cçurent en aumûne la gardèrent fi qu'elle fut rachetée avec ses enfants par leur grandpère.

' Le dixième mois de l'année indouc et cambodgienne. Du sanscrit Pauc/iu.

' Année du Cochon.

lendemain, les six membres de la famille royale reprirent la route qui conduisait à leur capitale. Escortés d'une grande suite, ils firent peu de temps après leur entrée dans leur royaume de Pichey- Cliet". Le roi Préa-bat-srey-Sanh-Chey abdiqua le pouvoir comme il avait déjà tait une fois et fit couronner son fils. Les habitants du royaume se montrèrent très satisfaits de tout cela, demeurèrent tranquilles, et le roi cliaritable ne cessa jamais de distribuer des aumônes*.

Cinq ans après, l'ancien roi, Préa-bat-srey-Sanli - Chey, quiétait très vieux, tomba gravement malade. La maladie te prit un tlmay Prèa-Hos du mois de Kadek ' de l'année Momé ' mais il vécut encore environ six mois, puisqu'il ne mourut que l'année suivante, un matin du flm.iy Atut du mois de Pisack de l'année Pôk ' Aloi'.s il s'en alla dans le royaume de Dosset' iivec le Prêa-En.

' S'-cij-Pittjrèae.

* Dans le Jniftka pAli, étant rentre dans sa capitale avec sa femme, après le temps d'épreuves pasué dans la forêt, Vea santara y retrouve ses enfants. C'est ainsi que se termine ia récit pAli. Tuul ce qui suit ici paraît étranger au pâli officiel du Veaaantara-Juluka. — Léon Fber.

* Huitième mois de l'année indiiue et cambodgien De. Da saastirit Knrlika.

* Année de la Cliévre.

' Année du Singe.

' Le paradis d'Indra, la Tuaiia. le quatriù-me des six paradis Kanitna où ia formu et les patisions subsistent.

LE SATRA DU ROI CHÉA-LY 15

La reine mère fut très affectée de la mort de son mari et demeura dans une grande tristesse jusqu'à sa mort qui arriva l'iinnée suivante, unthnayAng- Kéar', le quinzième jour de la première quinzaine du mois de l'année Roka*. Ellefutalors rejoindreau royaume de Dosset, le roi son maridontelledemeura la femme aimée.

Au cours de l'année Polc, un thnay Préa-Hos. le quatorzième jour de ta première quinzaine du mois de Pisack, un superbe éléphant [blancj mourut au palais et le roi Chéa-Ly mourut le lendemain qui était un thnay Soc à minuit. Il monta au Ciel à son tour et renaquit dans le corps d'un Tévobot.

Sa femme Préa-Métry-Tévi, qui mourut quelques jours après lui, un thnay Sau, le huitième jour de la deuxième quinzaine du mois de Pisack, monta aussi au ciel et rejoignit son mari.

Le jeune prince Chéa-Ly et sa siiiur nôang Kang- Ha, assistés de tous leurs mandarins, célébrèrent une grande fête et brûlèrent le corps du roi et celui de sa femme.

' Un mardi; An'jheai, nom de la planète Mars.

• Année de la Poule.

' Année du Singis.

' Vcndi-edi, nom de la planèfc Vénus.

Parlons maintenant d'un autre roi et d'un autre royaume :

Ce roi, qui s'appelait Préa-Bat-Tévolong-ka, étant mort sans garçon ni fille pour lui succéder sur le trône, et son cadavre ayant été brûlé en grande cérémonie par les mandarins devant toute la population, un grand conseil siégea dans le palais pendant sept jours. On y reconnut que quand une famille royale est éteinte dans un royaume^ l'usage est de s'adresser à la famille royale d'un autre royaume pour avoir un roi, comme cela a lieu chez les abeilles ; quand la Khmoum-Thom, la grande abeille V, a disparu, les petites abeilles vont en chercher une autre, l'amènent chez elles, puis la nourrissent.

Alors un vieil Hora* prit la parole et dit :

— Nous allons prendre des chevaux et atteler la voiture ; les chevaux, en prenant d'eux-même une route, nous indiqueront dans quelle direction il convient d'aller chercher un roi puissant qui deviendra notre roi.

^ La reine.

' Hora, astrologue, du pâli Hovapatako qui a le même

sens.

LE SATRA DU ROI CIIUA-LY

Tous ceux qui étaient présents à co conseil acceptèrent la propositidii du vieil Hora et décidèrent qu'on consulterait-immédiatement les chevaux.

La voiture fut attelée avec des chevaux puis abandonnée sans cocher devant la porte du palais; la première journée, les clievaiix rentrèrent au palais. La seconde journée, les chevaux entraînèrent la voiture dans la direction du royaume de Chet-Tada '.

Alors lea Horaset les dignitaires se rassemblèrent de nouveau en conseil, alin de décider ensemble à quel prince du Chet-Tada il convenait d'offrir la couronne du royaume de Tévolong-ka. On décida de cLoisir un prince auquel son père et sa mère auraient fait épouser sa sœur. « C'est à celui-là, fut-il dit, qu'il convient d'offrir le pouvoir suprême. » Et cette décision fut prise parce que les Horas déclarèrent que les calculs auxquels ils s'étaient livrés avaient indiqué cette condition expresse.

— C'est vrai, dirent tous les dignitaires, puisque la voiture a toujours pris la direction du Krong- Pichey-Chet-Tada'.;deus fois, trois foisona retourné la voiture et toujours les chevaux l'ont entraînée dans la même direction. Or, justement, il y a dans ce

' Sren-Phijrvas.

' Srey-Phyrèas, dont le nom complet paraît-Ôtre Krong (royaume) Hivhpu-Chet-Tada-Srv'i-l'lHai, c'est-à-dire en pàlî Çrl-Pàvyô!rû-ÇVri-r(îs(ra, aujourd'hui BirSt, dins l'Inde du Noi'il.

A. Leclère. Lut. camiioihj. 2

royaume de Picliey-Chet-Tada deux enfants qui sont orphelins ; l'aîné, le garçon porte le nom de Chéa-Ly, et la fille sa sœur est nommée néang Kang-Ha. Ce sont les enfants du roi charitable Préa-bat-srey Vissandà qui fut exilé. Ils sont aussi charitables que Tétaient leurs parents.

Tout étant bien convenu, les dignitaires rassemblèrent les troupes et partirent pour le pays qu'habitaient le jeune prince et la jeune princesse auxquels il avait été décidé que le trône serait offert.

Ils marchaient depuis sept longues journées, et ils n'étaient point arrivés ; le pays des princes était si éloigné du royaume de Tévolong-ka qu'il y avait encore de longs jours de marche à faire. Heureusement pour 'eux, pour le prince Chéa-Ly et pour la princesse Kang-Ha, rAmrem-Entréa\ roi des Tévodas', envoya sur terre un Tévoda, avec la mission de raccourcir la route que les délégués et l'armée^ avaient encore à suivre.

Cela permit aux dignitaires et aux troupes d'arriver rapidement dans le pays qu'habitaient ceux qu'ils venaient chercher.

Les chefs purent présenter leurs hommages à Chéa-Ly, et ce prince leur demanda :

— D'où venez-vous, et quel pays est le vôtre ?

^ En pâU restitué Amaro-Indra, dieu Indra.

* En pâU restitué décata, anges.

LE SATRA DU ROI CHliA-LY

Les dignitaires répondirent :

— Prince, nous sommes venus de très loin; notre royaume porte le nom de Tévolong-ka,

— Que venez-Youa faire iei? répliqua le jeune prince.

— Nous venons vous demander de vouloir bien ^tre notre roi.

— Hé 1 mais qu'est donc devenu votre roi, et pourquoi m'invitez-vous ainsi à aller régner dans votre royaume?

— Notre roi est mort sans laisser derrière lui un enfant pour lui succéder sur le trône, répondirent les envoyés. Alors les grands dignitaires se sont rassemblés et ils nous ont envoyé vous inviter à venir régner dans notre royaume. Mais ils exigent que le prince qui montera sur le trône prenne sa propre sieur pour femme. Aucun prince qui n'est le mari de sa sœur ne pourra regnersurnotre royaume'. Or, nous n'avons vu aucun autre prince qui ait une sœur en âge d'étro épousée comme vous avez en ce moment votre jeune sœur.

Le prince Chéa-Ly accepta la couronne que lui oRraient les dignitaires du royaume de Tévolong-ka, puis il dit à sa sœur :

' Voy. dans mes Recherches sur le Droit public des Camboilgiene (pp. 39 et suivantes) ce que j'ai dit du \ -oit d'iSpouaer leurs aœurs dont jmii.saeiit aujourd'hui les roi lu l'Icdo-

su

LMGENDES BOUDDHIQUES

— Ma sœur, les habitants de Tévolong-ka sont venus nous prier de régner dans leur pays, mais ils disent (jue, pour régner dans leur royaume, il faut que le prince quj doit régner prenne pour femme sa propre sœur, la première, r'est-à-dire sa sœur de père et mère.

La jeune fille ayant écouté les paroles que son frère lui rapportait, et saciiant bien quel était le désir du prince, répondit :

— Mon frère, si vous désirez monter sur le trône du royaume de Tévolong-ka, et si voua voulez prendre votre sœur pour première épouse, j'y consens. Je me plie à votre désir avec une grande joie, parce que je vous aime dans mon cœur.

L'Amren-Entréa, ayant appris que le prince et la princesse acceptaient de se marier ensemble et d'aller régner dans le royaume de Tévolong-ka, dit à son épouse :

— Puisque les deux orphelins du roi charitable ont consenti à cette union, il nous faut les aider dans leur voyage.

Et il donna l'ordre au Préa-Vissakam' d'aller préparer et raccourcir la route que devaient suivre le jeune couple et sa suite nombreuse.

En outre, un tévobot, le nommé Kuot-Kuot, se transforma en un simple voyageur parcourant les

' En pâli restitué, 17; d'Iadra.

l'arcliiWi^te du paradis

LE SATRA DU HOl CH^A-LY

bois et les forèls. Sous c^tte transformation il li la rencontre du cortège royal, demanda à voir Chéa- Ly et lui Rt présent du magnifique éléphant blanc qu'il montait. Cette mission remplie, le tévobot retourna au ciel et le prince donna à son éléphant blanc le nom de Clianh-Yéa-Néak-Kén-Koch-Sa' comme si cet éléphant était l'éléphant de son père qui était mort un jour avant son maître.

Los troupes qui étaient venues de Tovolong-ka et la population du Chey-Chet-Tanoko", quand elles surent que le roi avait accepté d'aller régner dans le royaume de Tovolong-ka, préparèrent tout ce qui était nécessaire pour accompagner le jeune roi; chaque muk-nghéa' dut fournir 300,000 hommes.

Les hommes venus de Tévolong-ka étaient au nombre d'environ 18 millions. Si nombreuse était la population des deux royaumes qu'on ne put jamais savoir le nombre des hommes.

Quand tout fut préparé, les dignitaires furent trouver le jeune prince et lui dirent :

— Luong', nous sommes prêts à partir.

Chéa-Ly et la princesse Kang-Ha, ayant en effet vu que tout était prêt pour le départ, sortirent de leur palais et le prince ordonna de frapper les

' Koch-Chèa-Sa, éléphant, mots qui tigureiit encore le tUre du mandarin des êléptmiits à Phnom-Fenh. ' NouK avons trouva plus liaut Pwknfi-Chot-Tada. ' Mandarin, noble, leudalaire.

' Roi.

32 LÉGENDHS BOUDDHIQUES

gongs afin de donner le signal de la mise en route.

Chéa-Ly monta sur l'éléphant blanc et néang Kan{,'-Ha dans une voiture qui portait le nom de Ros-Rot', et tout s'ébranla dans la direction du royaume de Tévolong-ka.

Le bruit de cette marcbc monta jusqu'au ciel et Préa-En-Cosey", sa femme srey Sach-Da' et toutes leurs suites descendirent sur la terre pour accompagner le jeune roi.

Les tévobots sur la route se transformaient en châteaux magnifiques afin que toute cette immense foule pût reposer la nuit.

D'autres tévobots et des tévodas, étant descendus du ciel dans le royaume de Tcvolong-ka, se joignirent aux habitants pour construire le palais splendide qu'on voulait remettre au roi en le couronnant.

Le palais était construit et préparé^ quand la troupe amena dans le royaume le roi et sa sœur. Les femmes du ciel, c'est- à-dire les néang srey Sach-Da ainsi que les femmes Tevokaqua' se rangèrent der-

^ fîos(î); roi, en pâli restitué rn//f«, char; en cambodgien, rotei/, voiture, char.

' Ea pâli restitaé Pnrn (très grand] ; Tnrira-Kosii/o. — Kosiija, est un des noms d'Indra. Il est quelquefois employé seul pour désigner le dieu du ciel, mais le plus Kouvent les Cambodgiens le joignent au mot Indra.

' Shoc-Chèda, femmes célestes.

' Peut-être Déea-Kanya. fille de Dieu,

! PATRA nu ROI CHKA-LY

rière la princesse Kang-Ha; le Somdacli-Amrœum ' et les autres tévobols et tévodas se mirent à la suite du prince Chéa-Ly.

Lorsque le prince et la princesse eurent pris possession du palais, le Hora indiqua le jour favorable à la cérémonie de l'investiture du nouveau rui.

Ce jour-là étant venu, devant tout le monde, la cérémonie eut lieu au milieu do l'enthousiasme général: il y eut des amusements de toute sorte, etméme des danseurs Robatn-Rom', des théâtres chinois et des théâtres annamites'.

Alors le prince Chéa-Ly toucha la main de la princesse sa sœur, et celle-ci serra tendrement les doigts du prince en signe de leur union.

Le jeune roi prit le nom de Préa-Chau-Chéa-Ly- Kouma' et la princesse Kaag-Ha celui de Préa-Âk- Mehé-Sey-Tepy-Than=,

' ladra.

' riobani est un titre qui se donne encore aux chefs des danseurs royaux au Cambodge. Rom, danse.

*•... des théairea chinois et annamites» eal, une adjonction cambodgienne assurt^meut, car, bien que le texte pâli de toute cette partie n'ait pas encore été trouva, il est bien certain qu'il ne peut parler des théâtres chinois et annamites que les Indiens ne connaissaient guère.

' ParaipkVi), très haut; chaa (cambodK-), chef; JdH, nom propre en pâli; Koumâra (pâli), jeune prince.

' Ah en pâli restitué eka, première; Mcliê-Se!/, titre de la première femme d'un roi ; Tcpn, en pâli restitué Deoi; Tkan, lieu, et par extension, royaume.

24 LKC.ENDES BOUDDHIQUES

Le nouveau roi et sa femme setrouvèrent investis d'une si grande puissance et d'une si grande autorité que celle des tévodas ne pouvait pas se comparer à la leur, parce qu'ils étaient d une bonté magnifique.

La cérémonie du couronnement dura trois mois, depuis le mois Bos jusqu'au mois Cliet, et après la cérémonie^ tous ceux qui y avaient assisté vinrent saluer le roi et la reine avant de retourner dans leur pays.

Le jeune roi et sa femme, suivant les saisons, habitaient des palais différents.

Néang Kang-Ha un peu plus tard devint enceinte et mit au monde un garçon auquel on donna le nom de Chau-Sy-Héac-Kouma.

Il y avait alors au palais une très belle servante. Le roi la vit et la trouva si jolie qu'il l'aima.

Oubliant que lorsqu'il habitait le royaume de Chet- Tada^ quand les dignitaires venus de Tévolong-ka lui avaient offert la couronne, il était allé consulter sa sœur, au sujet de la condition mise à son couronnement; oubliant que sa sœur avait consenti à devenir sa femme sous la condition qu'il ne prendrait pas dans l'avenir une autre femme sans son consentement à elle, et qu'il avait accepté cette condition et pris l'engagement formel de ne jamais la contrarier à ce sujet, le roi Chéa-Ly s'approcha de la belle servante et lui proposa de passer la nuit avec elle. La servante accéda au désir du prince et se donna à lui.

Or, il arriva que la reine qui, dans cette même

LE SATUA DU ROI CHÉA-l.Y

nuit, avait quitté sa couche pour rejoindre son mari, apprit que le roi s'était épris d'amour pour la servante et reposait près d'elle.

La jalousie envaliit tout son cœur et, 1res malheureuse, des paroles de colère s'échappèrent de ses lèvres quand elle revit son mari :

— Hé! mon mari,dit^elle,c'estdo[ic ainsi que vous tenez la promesse que voua m'avez faite au commencement ; vous venez de manquer à vos engagements. Cela est-il bien?

LeroiChéa-Ly, qui aimait la belle servante, ne répondit pas un mot aux reproches que sa femme lui faisait devaut toutes les femmes de la cour; il paraissait lionteiix, mais^ pendant la nuit, pris de colère, il se leva et fut la frapper devant toutes ses femmes. La pauvre reine, honteuse d'avoir été frappée par son mari devant les femmes de sa suite, pleura beaucoup dans cette nuit. Le matin elle dit au roi qu'elle étaithonteuse d'avoir été frappée à cause d'une servante, puis elle se mit encore à lui parier des promes.ses qu'il lui avait faites autrefois :

— Hé! mon frère, pour un amour mauvais votre cœur s'est égaré. Ne vous souvenez-vous donc plus de l'amour que vous avez eu pour Kang-Ha qui avait un cœur plein d'amour pour vous; pour Kang-Ha qu'on a refusée aux autres princes de peur que ces princes n'aient pas assez d'amour pour elle?Aujourd'hui que vous avez votre sœur pour femme, qu'elle est devenue la reine de votre royaume, que tout le

26 I-ÉGKNDES HOUDDHIQUES

monde sait qu'elle est la bien-aimwe du roiCliéa-Ly, vous la frappez publiquement devant les autres femmes, Cela me fait perdre tout mon bonheur. S'il s'agissait d'autres gens que nous, on pourrait dire : <i Voilà une femme qui a eu le malheur de prendre comme mari cet hommc-lii. n Mais, que peut-on dire de nous, quand on sait que le mari est le propre frère de sa femme, que je suis votre sœur et votre épouse? Vous êtes sans pitié pour Kang-Ha et vous la couvrez de confusion. Vous avez donc oublié que nous étions deux orphelins lorsque nous avons quitté la montagne de Kyry-Vongkot? Nous étions seuls, vous, mon frère, et moi votre sœur. En ce temps-là, pourquoi m'aimiez-vous et pourquoi ne faisiez-vous jamais rien qui pût me déplaire? Vous disiez alors : H Que ne suis-je venu au monde dans le corps d'une femme ! » et vous ne vous mettiez jamais en colère contre moi. Olil si vous avez oublié ce temps-là, je n'ai plus rien ii dire. Mais si vous ne l'avez pas oublié, vous devez vous rappeler que lorsque notre père nous a donnés en aumône aux mendiants, lespréam' nous ont attaché les mains ensemble et qu'ils m'ont une fois battue à me tuer. Pourquoi en ce temps aviezvous le cœur bon pour moi et ])leuriez-vousàcauS6 de votre sœur? l',;urquoi, quand vous vîtes le préara prendre le bâton et le lever pour m'en frapper, tour-

Page 1