LE VOLEUR ET LES QUATRE FEMMES
Ce jugement a été rendu conformément à la « marche dans la voie droite. »
Nota. — Ce coDte nous enseigne que les voleurs étaient autrefois accrochés sur les remparts de la ville, mais qu'ils pouvaient se racheter ou être rachetés de cette peine.
.rf^.'
En ce temps-lfi une petite sala avait été construite dans un certain lieu, afin que les hommes religieux pussent y venir prier chaque jour. Quatre habitants du pays qui étaient des hommes vertueux ne manquaient jamaisd'y venirprier; ils venaientensemble, mais comme ils ne voulaient pas être troublés, soit dans leurs prières, soit dans leurs méditations, ils se plaçaient chacun dans un angle de la sala de manière à se tourner complètement le dos.
Un jour, un baras' vint les prier de lui garder 1000 taëls d'or pendant quelque temps; ils acceptèrent et l'invitèrent à déposer son or au milieu de la sala. Le baras se retira pensant que les 1000 taëls d'or ne pouvaient être confiés à personnes plus honnêtes.
Quelques instants après, les quatre hommes vertueux sortirent ensemble de la sala, mais, alors que trois d'entre eux rentraient dans leur maison, le
' Marchand (¥). — Les Textes khnias (p. moDier diaent : • Un brahmane,,. •)
quatrième revint secrètement à la sala et déroba les 1000 taëls d'or du baras.
Quand cet homme vint le lendemain à !a sala des liommes vertueux, il les trouva priant chacun dans un coin, selon l'habitude qu'ils avaient prise et leur demanda l'or qu'il leur avait coniié.
— Preuez-le au milieu de la sala où vous l'avez déposé, lui dirent les quatre hommes vertueux.
Le baras, qui s'était tenu à la porte, pénétra dans la sala, mais il ne trouva pas les 1000 taéls qu'il y avait placés. Très en colère d'avoir été volé, il accusa les quatre hommes vertueux et les conduisit devant les juges royaux. Les juges étaient très embarrassés d'avoir k procéder contre des hommes qui étaient connus pour leur grande vertu et qui tous les jours venaient prier dans la petite sala ; ils prièrent le roi de vouloir bien juger cette affaire et lui conduisirent
f plaignant et les quatre accusés.
Le roi interrogea le baras, et les quatre hommes fftueux avec beaucoup de soin et une grande habité, mais il ne put obtenir d'eux aucune réponse de rture à éclairer sa religion .
— Le baras, disaient les quatre hommes vertueux nous a priés de garder son or, nous avons consenti à lui rendre ce service, et nous l'avons invité à le déposer au centre de la sala. L'or a disparu, nous ne savon.s pas comment, parce que nous avons pris l'habitude de nous mettre chacun dans un angle de la
Iet de nous tourner le dos,afin de n'être pas trou- A. LsoLâns, Litt. cambodg. 13
blés dans nos prières et dans nos méditations ; jamais nous ne nous retournons pour voir ce qui se passe derrière nous.
Le roi était fort embarrassépour juger cette affaire. Il appela ses ministres, les chefs de la religion et les consulta, mais, après avoir longtemps délibéré, nul ne put dire ce qu'il fallait faire pour retrouver Tor du baras et pour découvrir le voleur. Le roi était très affecté et cette affaire ne lui sortait point de la mémoire; il y pensait à chaque instant et toujours il cherchait les movens de découvrir la vérité.
Ce roi, soucieux de bien gouverner son peuple et de bien juger les affaires graves qui survenaient, avait une fille d'une intelligence rare et d'une beauté superbe. Elle se nommait néang Pichot-SamaV Or, un jour qu'elle voyait le roi son père dans un grand état de tristesse à cause de l'affaire des 1000 taëls d'or du baras, elle lui dit :
— Ne vous inquiétez pas, mon père, à cause de cette affaire et ne soyez plus triste; je vais m'en occuper et je vous assure que je saurai bien découvrir le coupable et For qu'il a pris.
Le roi fut rassuré de suite, car il connaissait le grand esprit de la princesse, sa fille, et il savait qu'elle était très adroite et très juste. -
^ Les Textes khniers donnent à cette princesse le nom de Pichet- Sarey.
- Allez, ma fille, lui dit-il, et faites ce que vous perojrez devoir faire.
Alors néang Piehot-Sama fit appeler les quatre Ibommes vertueux devant elle, et se mît à leur ' raconter l'histoire très ancienne d'une jeunefille qui avait fait ses études avec un homme vertueux :
— Quand elle eut appris tout ce que son professeur pouvait lui enseigner, cette jeune fille, continua la princesse, salua son professeur et se mit -en route pour regagner la maison où sa mère l'atten- Jait. Mais avant de quitter ce professeur, homme vertueux entre tous les hommes, cette jeune fille l'ayant rien à lui oSrir pour le payer du soin qu'il ivait pris de l'instruire, lui avait dit :
Mon cher professeur, je suis trop pauvre pour vous ^ire un cadeau: je n'ai rien, rien que moi-même, >crmettez-moi de venir une nuit prochaine vous rouver dans votre maison. Vous coucherez avec moi ) reconnaîtrai par mes caresses tout le bien que pous m'avez fait.
Le professeur qui était un homme vertueux, iccepta celte rétribution future des leçons qu'il tvait données. La jeune fille étant parvenue chez iJle, sa mère qui l'attendait depuis si longtemps la laria de suite à un jeune homme qui l'aimait tendrement depuis plusieurs années et auquel elle avait été promise.
Tout se passa bien pendant la cérémonie du pariage, mais, lanuit venue, la jeune lille refusa de
coucher avec son mari, et de suivre en cela la coutume ancienne qui veut que la femme devienne en cette première nuit l'épouse intime de Thomme qui Ta choisie. Le matin venu, elle pria son mari de Tautoriser à venir rendre visite à son professeur, et le mari l'autorisa.
S'étant mise en route, cette jeune femme fit la rencontre d'un tigre très affamé, qui voulait la dévorer.
— Laissez-moi passer, lui dit-elle, car je vais rendre à mon professeur la visite que je lui ai promise. Laissez-moi passer et je vous promets de revenir me mettre à votre disposition, aussitôt que j'aurai donné à mon professeur ce que j'ai promis de lui donner.
Le tigre affamé, touché de compassion pour cette jeune femme, la laissa passer sans lui faire aucun mal.
Un peu plus loin, elle fit la rencontre d'un voleur qui voulait la dépouiller de ses bijoux.
— Laissez-moi mes bijoux, lui dit-elle, j'en ai besoin, car je vais rendre à mon professeur la visite que je lui ai promise. Il faut que je sois belle afin qu'il soit heureux; mes bijoux parent ma beauté. Laissez-moi passer et je vous promets de revenir vous remettre mes bijoux quand j'aurai rendu à mon professeur la visite que je lui dois.
Le voleur fut, comme le tigre, touché de compassion, et il laissa à la jeune femme les bijoux qu'elle portait.
Parvenue à la maison de son professeur, la jeune femme lui dit :
— Me voici, mon cher professeur, j'ai promis autrefois de venir passer une nuit avec vous, afin de vous marquer toute ma reconnaissance par mes
t caresses. Me voici votre épouse pour une nuit. — Je suis heureux de vous voir, ma chère élève, lui dit le professeur, et surtout de voir comment vous savez tenir les promesses que vous faites. Je suis bien heureux d'avoir formé une élève telle que vous, de l'avoir instruite et d'avoir fait d'elle une femme qui tient sa parole. J'admire votre beauté et votre fraîcheur, mais je ne veux pas vous aimer d'amour parce que vous êtes une femme admirable. Allez donc retrouver votre mari, ma chère élève et devenez son épouse aimante et adorée. J'admire votre beauté et je suis payé des peines que j'ai eues avoua instruire par les qualités du cœur que je découvre en vous. Allez.
La jeune femme se mit on route pour regagner la maison où son mari l'attendait avec impatience. Elle ne rencontra ni le voleur auquel elle avait promis ses bijoux, ni le tigre auquel elle avait promis sa chair et son sang.
— Eh bien, continua la princesse, eu s'adressant
aux quatre hommes vertueux, quelles pensées vous
suggère l'histoire que je viens de vous raconter?
L'un des quatre hommes vertueux répondit qu'il
■ trouvait que le mari s'était comporté comme un bon
cœur, puisqu'il avait autorisé sa femme demeurée vierge, puisqu'une l'avait pas encore charneilement épousée, à s'en aller toute seule rendre visite à son ancien professeur, sans même lui demander l'objet de cette visite.
Le second homme vertueux répondit qu'il trouvait que le tigre étaitunbon animal puisqu'il avait écouté la jeune femme et l'avait laissée continuer sa route, bien qu'il fût affamé.
Le troisième homme vertueux répondit que toute sa sympathie allait au voleur qui, sur la prière de la jeune femme, n'avait pas voulu la dépouiller des bijoux qu'elle portait.
Le quatrième homme vertueux répondit qu'il admirait beaucoup le professeur qui, voyant une agréable nourriture dans son plateau, ne s'était pas précipité sur elle pour la manger.
Ces quatre réponses différentes ayant été faites à la princesse par les quatre liommes vertueux, néang Pichot-Sama réfléchit un instant et pesa rapidement dans son cœur les quatre opinions qui venaient d'être émises devant elle :
— Certainement, dit-elle dans son cœur, le Maha-Rusey, l'homme vertueux, qui admire le bon cœur du tigre est un homme capable de commettre un péché; celui quiadmire le voleur est un homme au cœur mauvais et capable de désirer le bien d'autrui; celui qui considère la conduite du professeur comme étant très louable est un concupiscent
"LES QtlATRK HOMMES VERTUEUX 199
bien capable de ne pas imiter la conduite du professeur et de désirer la femme d'autmi. Le plus honnête est sans contredit celui qui approuve la confiance du mari et qui loue son grand cœur.
Ayant ainsi tout pesé dans son cœur, la princesse É/adressant aux quatre hommes vertueux, leur dit : I — Je serai la femme de celui d'entre vous qui 'pourra me donner le plus d'or.
Celui des hommes vertueux qui avait loué la conduite du voleur et que la princesse soupçonnait dans son cœur, celui-là tressaillit en lui-même. 11 rentra chez lui, prit les 1,000 taèls d'or qu'il avait enterrés et cachés, et les apportai la princesse, car il était persuadé qu'il n'avait plus rien à craindre et qu'il était appelé par sa destinée à devenir l'époux de tnéang Pichot-Sama.
Voilà le voleur, dit la princesse, voici l'homme
'ertueux, le Maha-Rusey, qui a volé l'or du baras ;
c'est bien celui que je soupçonnais, celui qui louait
si fort le voleur de n'avoir pas dépouillé la jeune
femme des bijoux qu'elle portait. C'est un homme
qui a le cœur méchant.
Alors, elle le livraaus juges, puis ayant prévenule
il son père, elle fit venir le baras et lui remit les
,000 taëls d'or que l'homme vertueux lui avait
apportés.
Ce jugement est dit avoir été rendu conformément
la marche dans la voie droite, sotès tang manang.
Note, — Ce conte doit être une combinaison de deux contes distincts ; l'histoire racontée par la ôlle du roi correspond an 9* récit des Contes du Vètala^ qui est le 10* de la version tamoule. Le traducteur anglais de cette version, Babington, l'a omis, le déclarant unfit for publication. Quant à la manière de découvrir Fauteur d'une soustraction frauduleuse, elle doit se retrouver dans plusieurs récits fictifs sous des formes très diverses, notamment dans le 3" des Contes du Perroquet (Toûti'Nanah), — Léon Feer.
CINQUIÈME PABTIE JATAKA DU BOUDDHA
PRÉA-SANG-SÊL-CHEV
S royaume de Ouda-Banh-Téaf était un grand t beau royaume que gouvernait avec justice et puislance un roi nommé Préa-bat-séna-Kotteracli*. mais il on donnait le titre : « Le plus grand parmi les vis de tous les autres pays, n
Ce puissant monarque avait une sœur aussi belle femme que jolie fille; elle se nommait Kessa-Mon- . Il avait aussi huit femmes ; la première, la pro-
Peut-être Ouda, aujourd'hui Orissa. On trouve à l'épisode Hoivante Ouda-Banh-Chal.
' Du ^li: para, grand; pada, pied, base;séna, armée et Koiara, nom propre; raja, roi. Ce nom-ci parait désignerun roi conquérant; de ses conquêtes lui venait le titre : u Le plus grand parmi les rois de tous les autres pays, o
* Nous verrons plus loia, an chapitre suivant, que ce nom est incomplet- Le nom de cette princesse est Kéo-Ke^sa-So-
'antéa. On trouve aussi quelquefois Kéc-Kessa-Sammantéa.
20a JATAKA Dl' BOCDDHA
porte thom {épouse grande), portait le nom de néang Kessa-Bopha, et la seconde, la propane kandai (épouse du milieu), répondait au nom de Bopha- Kestja; tes six autres femmes, [es profones chong {épouses du. bout), portaient des noms que les hommes ont oublié.
Les sis épouses du bout avaient donné au roi chacune un fils. Quand ces six princes eurent atteint l'âge des jeunes gens, on les appela Pram-mouilte- Sdach-Péal'.
Les deux premières femmes semblaient devoir être toujours stériles et le roi désespérait d'avoir jamais un enfant d'elles, lorsqu'elles mirent au monde, le même jour et à la même heure, chacune un enfant.
Celui de la première femme, un garçon, était venu au monde monté sur un coquillage magnifique*; il . tenait dans sa main droite un sabre* portant les insignes de la royauté, dans sa main gauche un arc admirablement fait qu'on reconnut pour l'arc de toute Hcience et une flèche aiguë comme l'épine du Krassaing\ On lui donna à quinze ans le nom de
' Les sis princes royaux.
' L'eacargot Sang.
' Au chapitre suivant ce sabre est nomme le n glaive sacré, l'arme merveilleuse, o C'est le Prèo-Khan.
' Nom d'un arbrisseau épineux qui fournit le bois avec lequel on fabrique les cacbets cambodgiens.
PRKA-SANG-SÈI-CHlîY 203
Sang-Sél-Chey parce que sa science était plus grande que celle de tous les autres hommes.
L'enfant de la seconde femme avait la forme d'un m et avait acquis une si grande vigueur, qu'on li^ imma Réach-Sey'.
Cependant, le roi très surpris et voulant savoir lel avenir ces deux jeunes gens, ses fils, réservaient ^ royaume, fit demander son astrologue et lui dit : Voyez, voici les deux enfants que mes deux ■emièresfemmesm'ont donnés il y a bientôt dix-huit ans et voici les six garçons que \es propanes du bout ont eus de moi à peu prés dans le même temps ; étudiez les astres, faites les calculs nécessaires et qui les concernent; quand les mondes vous auront livré leurs secrets, venez me dire si le royaume a
Ïaelque chose à redouter de mes huit enfants, si la ÂÏssance des deus derniers est un mauvais présage, 'L'astrologue royal étant sorti du palais, rassembla ses confrères et, avec eux, monta sur la plus haute tour de l'observatoire pour y interroger les astres. Quand ils eurent fait les calculs longs et ditHciles que l'astrologie exige, ils redescendirent à terre et celui que le roi avait fait appeler se présenta au palais, porteur de la réponse. Cette réponse [écrite avec un poinçon surune feuille de latanier]' était ainsi conçue:
■ Roi des lions. Il faudrait ici Réack-chra-Sr;/, le ra (Voyez l'épisode suivant.) ' Le palmier qui fournil les feuilles sur leBquelles i
-TATAKA DU BOUDDHA
« Roi puissant et redoutable, le plus grand parmi les rois de tous tes autres pays, nous avons interrogé les astres, voici leur réponse : « L'enEant de la » première femme régnera sur plusieurs royaumes k M la fois et plusieurs rois le reconnaîtront pour leur » raaitre. L'enfant de la seconde femme, le Lion, » sera aussi puissant que son frère. Quant aux six w autres princes, nés des six autres épouses du bout, " ils ne sont bons h rien et ne seront jamais rien. »
Malheureusement, le roi dormait quand l'astrologue arriva au palais, et nul parmi les mandarins chargés de veiller sur son sommeil et de prendre garde que le silence fut troublé autour de l'appartement royal, n'osa encourir sa colère en le réveillant. L'astrologue attendit quelques instants, mais, voyant que le sommeil du roi se prolongeait, il s'en fut rejoindre ses collègues et les informer de son inutile démarche.
Cependant, la nouvelle que l'astrologue s'était présenté au palais pour y porter ta réponse des astres s'était répandue et les six femmes du bout, très inquiètes déjà, s'étaient prises à trembler pour leurs enfants. Elles choisiront parmi leurs suivantes une femme très habile dans l'art d'apprendre les nouvelles et l'envoyèrent aux renseignements.
— Il faut, lui avaient^elles dit, que vous nous
eat nommé trèang par les Cambodgie.
nommés otla par les orienta liâtes.
Ces renillets sont
PRÉA-SANG-SÈL-CIIEY 305
disiez quelle est la prédiction que les astrologues ont écrite sur une feuille de latanier avec un poinçon de fer forgé et que l'un d'eux aurait déjà remise au roi, si celui-ci ne s'était endormi d'un très profond sommeil.
La femme habile s'en fut trouver les astrologues et se mit à parler avec eux de cent choses, puis de cent choses encore; au milieu de ce flux de paroles. les astrologues laissèrent échapper leur secret, et, quand la suivante les quitta, elle était aussi savante qu'eux. Elle fut vivement rejoindre les six femmes du bout :
— Voilà que je sais tout, leur dît elle.
Et elle leur raconta ee que les astres avaient révélé aux astrologues.
Les six femmes se consultèrent un instant et dirent :
— Il faut corrompre les astrologues avec de l'or et de l'argent, car il faut qu'ils disent que nos fils seront appelés à gouverner chacun un royaume, qu'ils sont gens de puissance et de brillant avenir; il faut qu'ils disent au roi que Sang-Sél-Chey, fils de la première femme, et Réacli-Sey, fils de la deuxième femme, sont des monstres venus au monde d'une manière très extraordinaire et qu'ils anéantiront le royaume si on ne les en chasse pas, eux et leurs mères, sur l'heure même.
Alors, elles rassemblèrent assez d'or pour en faire aie boule grosse comme une noix de coco très mûre,
206 JATAKA nu BOUDDHA
et assez d'argent pnur en faire un bloc pesant le poids d'un homme, puis elles chargèrent la femme habile de prendre avec elle deux esclavesetde porter ces préijents aux astrologues.
Ceus-ci . gens rapaees et peu soucieux de dire la Téritéau roi, acceptèrent les présents des six femmes du bout, et, sur une autre feuille de latanier. ils écrivirent avec leur poinçon de fer forgé une seconde prédiction absolument contraire à la première.
Ceci fait, le chef des astrologues se rendit au palais, où le roi, réveillé depuis un instant déjà, l'attendait avec une grande impatience.
— Voici, dit l'astrologue, la réponse des astres. Et il remit au roi la feuille de latanier qu'il avait
apportée.
Le roi, ayant lu ce que les astrologues y avaient gravé, parut très affecté, mais comme il y allait de la tranquillité du royaume et de son avenir, il fit appeler la première et la seconde femme, et leur dit :
— Les prédictions des astrologues m'ont appris que vos en fants et vous-mêmes faisiez courir un grand danger à mon royaume; je suis obligé de vous en chasser, allez-vous-en avec vos enfants et tâchez de gagner votre vie. Je ne veux plus jamais entendre parler de vous.
Les pauvres femmes accompagnées de Sang-Sèl- Chcy et de Réach-Sey quittèrent le palais. Elles marchèrent longtemps, pendant plusieurs semaines,
PRliA-SANG-SÈL-CHRY
■ par les routes inondées, et parvinrent à franchir la rfrontière de rOuda-Banh-Téal, le royaume du plus
grancT parmi les rois.
Enfin, ayant encore marché pendant trois jours,
elles se trouvèrent à la lisière d'une immense forôt
I qu'un sentier traversait. Elles s'y engagèrent et pe tardèrent pas à arriver au centre d'une belle clairière.
II faut nous arrêter ici, dit l'ancienne propane Vioin, cet endroit est beau et personne ne viendra nous y trouver; nos fils pourront y développer leur science et leurs forces, en attendant que leurdestinée s'accomplisse.
Et de suite, les deux femmes et les deux jeunes [hommes se mirent à travailler la terre pour y semer f.du paddy, du maïs, des concombres, des citrouilles Ldestinès à assurer leur existence,
En ce temps-là, il arriva qu'un yak terrible, roi d'un Iroyaume peuplé de yak' connu par sa force redoutarble et son habileté dans l'art de la lutte et delà guerre, [s'introduisit dans le royaume. Le Kampàng', telétait
* Eq pàli restitoé Yakkhsa; en sanscrit Yakkha. ' Bd pâli restitué Kunibhaiula C?) sorte d'ogre, [ Yakkha ou ogres.
208 JATAKA DU BOUDDHA
son titre.avait fait la guerre à tous les rois, non dans le but de conquérir sur eux les royaumesqu'ils gouvernaient, mais seulement afin de montrer sa bravoure et de satisfaire sa passion pour le carnage. Il se proposait, selon son habitude, d'attaquer la capitale et de provoquer Préa-bat-séna-Kotterach, lorsqu'il fit la rencontre de Kessa-Montéa, la Jolie sœur du roi, qui se rendait au bain avec ses suivantes. Elle lui parut si jolie, si majestueuse, si noble dans sa démarche, qu'il sentit nallre en son cœur le désir de l'avoir'en sa possession et'd'en faire son épouse. Ne songeant ^plus qu'il était venu' près de la capitale dans l'intention de faîre'la guerre, il se jeta sur la princesse et, la saisissant dans ses robustes bras, il prit sa course et l'emporta dans son royaume.
La nouvelle de cet enlèvement ne tarda pas à se répandre dans la capitale^et dans le palais; le vieux roi, qui'aimait beaucoup'sa sœur, tomba dans un grand embarras, nesachantque faire pour reprendre au yak la pauvre princesse : il foiinait des projets, dressait des plans de bataille,''puis, persuadé de son impuissance, il les abandonnait pour pleurer et se lamenter si fortque ses cris perçaient les 'murs de son palais et arrivai ent^jusqu'aux oreilles du peuple. La ville' et le royaume tout entier étaient dans la désolation.
Enfin, un jour qu'il avait plus pleuré qug de coutume, Préa-bat-séna-Kotterach fit venir les six fils des six propanes chong :
PRÉA-SANG-SÈL-CHEY 209
— Mes enfants, leur dit-il, voilà que le KàmpaDg a enlevé Kessa-Montéa. votre tante, et qu'il l'a emmenée dans son royaume, au sein de sa capitale. Elle y vit depuis douze années, renfermoe dans son palais merveilleux. Je vou3 ai choisis pour aller arracher Kessa-Monléa de ses bras; allez attaquer le yak et enlevez-lui la princesse. Si vous le battez et parvenez à ramener ici ma chère sœur, je vous donnerai tous mes palais, tous mes trésors, et ma couronne royale sera la récompense suprême de votre courage et de votre habileté.
Les six Sdach-Péal. ayant promis au vieux roi de remplir la mission qu'il venait de leur confier et de lui ramener la belle princesee, se rendirent près de leurs mères pour les saluer.
— Vous serez vaincus et tués par le Kâmpang, dirent les six femmes aux Sdach-Péal, car c'est un guerrier habite et très fort.
— Que faire alors, demandèrent les six Sdach- Péal , car nous avons reçu l'ordre du roi notre père d'aller délivrer la princesse, notre lanle?
— Allez trouver Sang-Sèl-Chey, qui habite avec sa mère, son frère et sa belle-mère dans la grande foret qui est au nord du royaume, et priez-le de vou» accompagner, car lui seul est capable de vaincre le yak : s'il refuse d'aller avec vous, voua lui direz que le roi son père et le vôtre vous a donné l'ordre de l'aller chercher et qu'il sera puni de la peine de mort ^ refuse d^obéir aux ordres du roi- Alors il voussuî-
i. Lia. eambodg. 14
210 JATAKA DU BOUDDHA
vra et, avec lui, vous irez attaquer le yak. Le combat engagé, vous quitterez le champ de bataille et laisserez seuls en présence le yak et Sang-Sêl-Chey. Si votre frère n'est pas tué dans cette lutte, et s'il parvient à délivrer la princesse Kessa-Montéa, vous vous jetterez sur lui à l 'improviste ou pendant qu'il dormira et vous le tuerez. Ceci fait, vous amènerez votre tante au roi votre père et la lui présenterez. Il croira que vous êtes ses libérateurs et vous aurez ses palais, ses trésors et son royaume. Si, au contraire, Sang-Sêl-Chey est tué par le yak pendant le combat, vous reviendrez ici, et vous direz au roi que vous avez poursuivi le yak, mais que vous n'avez pu savoir ce qu'il était devenu.
Les six Sdach-Péal, ayant reçu ces conseils de leurs mères, et les ayant saluées selon la coutume, prirent la route du Nord et s'en furent trouver Sang- Sêl-Chey.
— Notre très jeune frère, lui dirent-ils, notre père nous a donné l'ordre d'aller combattre le Kâmpang qui a enlevé notre tante, la belle Kessa- Montéa, et il a commandé que vous veniez avec nous. Si vous refusez de nous accompagner et de prendre part à la lutte, nous avons reçu l'ordre de vous couper la tête et de la porter à notre père.
— J'irai avec vous attaquer le yak, répondit le
ieune prince ; cet ordre du roi mon père est le pre- ' mier qu'il me donne et je veux y obéir. Attendez ici un instant, car je dois prévenir ma mère et la saluer avant de partir.
t Pendant que les six Sdacli-Pèal se réjouissaient avoir réussi dans leur mission, le jeune prince s'en it prévenir sa mère, sa belle-mère et son frère. — Réach-Sey, mon frère, lui dit-il, vous allez resr avec ma mère et la vôtre ; prenez bien soin de néang Kessa-Bopha, afin qu'il ne lui arrive pas malheur pendant mon iibsence et qu'elle ne manque ^^de rien. Si j'ai le dessous dans la lutte que je vais ^H^voir avec le Kàmpang, je banderai mon arc sacré ^^Bt je vous adresserai ma Qèche, afin qu'elle vous ^""prévienne que je suis en danger. Dans ce cas, vous partiien de suite et vous viendrez à mon secours. Ayant fait ces recommandations et pris congé de
I a famille, Sang-Sél Cbey monta, sur \eKhi/ân-Sang, î colimaçon sur lequel il était venu au monde, il 'arma du Thnur-Sar ' , du Préa-Khan (le sabre acre) et prit avec les six Sdacli-Poal la route qui onduisaitcbez le Kàmpang. Ils traversèrent de compagnie des plaines nombreuses et larges, des forêts profondes et lénébreuses, puis ils arrivèrent au bord / d'un grand fleuve, où soufflaient des vents terribles, ^BjAt qui roulait des vagues énormes. Pas nno maison
' Kn pâli restitué iihuni
magique, saint, :
JATAKA DU BOUDDHA
ne se voyait sur les rives et nul moyen de passer autrement qu'à la nage ne s'offrait aux princes.
— Mettons-nous à l'eau, dit Sang-Sôl-Chey et nageons vigoureusement.
— Nous ne sommes pas assez bons nageurs, dirent les six Sdacli-Pêal, pour aSronter par un vent aussi
violent un fleuve aussi impétueux.
— Eb bien! dit le brave Sang-Sêl-Chey, je passerai seul; restez sur cette rive, mes frères; allez vous cacher sur le sommet de la montagne que vous voyez là-bas et veuillez m'y attendre. J'irai seul combattre le yak qui a enlevé notre tante, la belle Kessa-Montéa, et je la délivrerai.
Ayant ainsi parlé, il monta sur le colimaçon S et passa le lleuve; puis il traversa encore beaucoup de plaines et beaucoup de vallées, plusieurs grandes forêts et de nombreux cours d'eau, sans taire aucune mauvaise rencontre. Mais à mesure qu'il avançaii, les habitants devenaient plus rares, et bientôt il n'en rencontra plus; alors ne pouvant se renseigner sur la route qu'il devait suivre pour arriver à la demeure du yak ravisseur, et comme il était au milieu d'une vaste forôt, il s'égara. Autour de lui retentissaient les cris des oiseaux et ceux des bêtes féroces, tigres, panthères et éléphants sauvages. Aucun sentier autre que celui qu'il avait suivi n'indiquait qu'on pût sor-
PRÉA-SANG-SKL-CHEY 313
tir de cette forêt, et aucun être humain ne paraissait avoir été plus loin. Cependant, comme il examinait
Iavec soin la petite clairière au centre de laquelle il se trouvait, il reconnut la sente que suivaient les kénar' de cette forêt. Comme elle était du côté opposé à celui par où il était venu, et bien qu'elle fût assez difficile à suivre. Sang-Sél-Chey s'y engagea. Il marchait depuis une demi-heure environ, ne se lassant point d'avancer, lorsqu'il parvint à une magnifique pagode nommée Konhéa. dans laquelle Lquatre très jolies femmes kénor priaieut. Ces femmes liétaient d'une si grande beauté et se ressemblaient Ktant qu'on ne pouvait les distinguer l'une des autres, trouver sur elles ou dans leurs manières, dans beur voix ou dans leur caractère, la plus petite chose ■cjut les différenciât.
Le jeune prince, à leur vue, sentit qu'il les aimait [ans son cœur. Il s'approcha d'elles, et les caressant kvec de douces paroles, i! leur dit:
- Très chères crémon*, pourquoi habitez-vous
' Hommes et (emmes moitii^ humainB moitié oiseaux. La partie supérieure du corps en! celled'un bomme ou d'une femme et la partie inférieure celle d'un oiseau. — Kénor parait correspondre aa saosci-ït Kinnara, Kinnari an fcminin, littéralement n est-ce an homme i», (temi-dieus et demi-déesse» an service de Kuv<.'ra, le dieu des richesses. Je dois cependant faire observer que les Kinnara sont des êtres ayant on corps humain et une tële de cheval.
' Demoiselles.
.tataka. du bouddha
un endroit aussi isolé, loin des villages et des autres liabitants du paj's? Voulez-vnus me donner l'hospitalité et me pernaettre de reposer chez vous? L'une des kénor lui répondit:
— Je suis heureuse de vous accorder ce que vous me demandez et je voudrais vous donner davantage. Me voulez-vous prendre pour épouse et m'aimer comme un lioraine aime sa femme, et j'irai partout où vous irez?
Une autre kénor prit ensuite la parole et lui dit :
— Non, prenez-moi pour votre épouse, préférezmoi à ma compagne, je vous serai très dévouée et vous ne regretterez jamais do m'avoir choisie.
— Ne prenez ni celle-ci, ni cette autre, dit la troisième kénor, demeurez avec moi; je vous ferai le plus heureux des hommes.
— C'est moi qu'il faut prendre pour femme, dit la ("[uatrièmo kénor; je vous aimerai beaucoup et ma pensée sera toujours occupée de vous. Elle vous suivra partout où vous irez, alors même que je ne pourrais vous accompagner de mon corps.
Le jeune prince, surpris des propositions que lui faisaient Ips kénor, les regardait curieusement et ses yeux allaient de l'une à l'autre, mais il ne répondait à aucune. Alors elles se disputèrent à son sujetj cherchant à l'entraîner, et faisant ce quelles pouvaient pour allumer l'amour en son cœur.
Très contrarié et honteux d'être ainsi l'objet d'une dispute aussi extraordinaire, aussi impie, le jeune
PRftA-SANfi-SÈL-CHEY 215
prince sortit de la pagode des kénor et s'enfuit par le premier sentier qu'il aperçut.
Les quatre femmes kénor étaient si occupées à se le disputer qu'elles ne virent point le jeune prince quitter la pagode. Quand elles reconnurent qu'il était parti, Sang-Séi-Chey était déjà bien loin sur la roule. Elles s'élevèrent alors dans les airs par leur seule puissance et, étant montées très haut, elles le virent qui s'éloignait rapidement dans la direction de l'Ouest; alors, elles se dirigèrent vers lui, le rattrapèrent en quelques coups d'aiies et s'abattirent à ses pieds. Elles le supplièrent de revenir à la pagode, mai.s en vain; elles l'injurièrent, rien n'y fil; le prince demeura inébranlable dans sa résolution de s'éloigner d'un lieu où quatre femmes se disputaient son cœur. Mais les kénor qui voulaient le ramener chez elles se jetèrent sur lui pour l'entrainer, Sang-Sél-Chey. furieux d'être ainsi violenté, mit le sabre à la main et marcha si résolument contre elles, qu'une grande peur les saisit et qu'elles s'enfuirent.
Quelques jours après, comme il traversait une vaste plaine, il ht la rencontre de plusieurs 1 qui marchaient les uns derrière les autres :
' En sanacril Prêta, en pâli Péta, sortes de monstres voués & la misera et à la souffrance en expiation des pioches qu'ils oot commis au cours d'une existence anlérieure.— Voyez la description que j'en donne dans mon Tre'j'Phoum.
216 JATAKA DU BOUDDHA
— Voilà un homme ! dit Tun d'eux, arrêtons-le et mettons-le dans une cage de fer. Il nous amusera.
Alors les Prêtes se jetèrent sur le jeune prince, mais celui-ci ayant tiré son sabre sacré, les épouvanta si fort qu'ils s'enfuirent et disparurent à ses veux .
Il continua d'avancer, mais comme il venait de traverser un petit bois et d'arriver dans une plaine très vaste au milieu de laquelle s'élevait un gros arbre dont les branches jetaient sur la terre une ombre épaisse, le dom Chhrey, il résolut de s'y reposer "pendant toute la sieste.
Comme il s'était profondément endormi à l'ombre du dom Chhrey, une yak-srey' nommée Asâmmoc-Khay, qui séduisait les jolis garçons ou abusait d'eux quand ils ne voulaient pas laimer, s'approcha" de lui tout doucement afin de ne pas l'éveiller; puis elle le prit dans ses bras, le serra sur son sein et l'embrassa, folle d'amour et de passion.
Quand Sang-Sél-Chey, en se réveillant, se vit entre les mains d'une yak-srey, il bondit sur ses pieds, et, tirant son sabre sacré, il s'écria :
— D'où viens-tu, et pourquoi voulais-tu^ misérable femelle, me réveiller sous tes baisers impurs? Attends, yak-srey, je vais te tuer.
— Je voulais te réveiller et je t'embrassais^ répon-
Yak femelle.
PRÉA-SANG-SÈL-CHEY ^17
dit la yak-srey, parce que je t'aime et que je voulais être aimée par toi.
— Sauve-toi, yak-srey sans honte, si tu crains la mort.
Folle de passion, Asàmmoc-Khay se jeta sur le jeune homme et commença à lutter contre lui; mais dans cette lutte elle fut blessée et, poussant des cris terribles, s'enfuit très loin, par delà les montagnes boisées qui fermaient la vallée.
Débarrassé de cette yak-srey, Sang-Sél-Chey reprit son chemin et continua d avancer vers l'Ouest. Il marcha ainsi deux jours entiers, puis il arriva dans un grand royaume où tous les habitants étaient en fête joyeuse. Ce pays appartenait au frère du Kâmpang, un yak qui habitait un château élevé au milieu d'une immense forêt, et qui dormait trois ans sans se réveiller après trois ans de veille. Il ne tarda pas, ayant appris la route qui menait au palais royal, d'y arriver.
— Ma tante Kessa-Montéa est peut-être ici, se dit-il.
Et il entra, mais il ne trouva que le yak, le roi, frère du Kàmpang, qui dormait. Il tira son sabre et allait lui couper la tête, quand la réflexion Tarréta.
218 JAÏAKA DU BOIÎDDHA
— Ce yak ne m'a rien fait, pensa-t-il; pourquoi le tueraî-je?
Étant sorti du palais, il reprit la route qui de\-ait le conduire au royaume du Kàmpang, le yak ravisseur de la Lelle Kessa-Montéa, sa tante et la sœur du roi, son père.
Enfin, il arriva dans le royaume du Kâmpang.
S'étant informé dans le premier village qu'il rencontra de l'endroit où habitait le roi-yak, il apprit que le ravisseur de Kessa-Montéa habitait avec une femme de race humaine un très beau château-fort construit au milieu d'une magnifique forêt, sur le sommet d'une colline couverte de beaux jardins pleins d'arbres fruitiers et de fleurs.
Ayant appris ces choses et ne doutant pas que la femme de race humaine dont on lui parlait ne fût sa tante, Sang-Sél-Chey pénétra dans la forêt royale et y marcha pendant près de six heures. Le soleil commençait à s'incliner vers l'horizon, lorsqu'il se trouva, au détour d'une longue allée qu'il suivait depuis un instant, en présence d'un magnifique château fortifié.
— Voilà, se dit-il, la forteresse que le yak Kâmpang habite avec ma chère tante. La maison doit être au milieu de la cour intérieure.
Ayant franchi la porte principale que nul yak ne gardait, il fit le tour du jardin, cherchant s'il ne trouverait pas une porte ouverte, et s'il ne pourrait pas, sans donner l'éveil, s'introduire dans la maison du roi.
k-FiAN(~.-SFl,-CHEY
Mais le yak Kàmpang, en sortant pour faire sa promenade habituelle dans un petit bois voisin, ■qu'on appelait Frey-Flinniii-IIenibùpéan', avait relommandë à sa femme de race humaine de bien ■:|ermer la porte derrière lui, afin que personne ne Inpût pénétrer dans le palais, et lu femme avait obéi ■comme elle obéissait toujours.
Ne trouvant aucune porte ouverte, Saog-Sél-Chey
•«'approcha de la maison royale et se mit à frapper
aux portes qu'il rencontrait. Il avait déjà frappé
^plusieurs fois sans qu'on lui répondit, quand une
ifitite fenêtre, ménagée dans une porle, s'ouvrit.
iî'était Kessa-Montéa qui, fatiguée d'entendre
■apper et curieuse de savoir qui osait s'approcher
idu palais du yak-roi, venait regarder.
Surprise de trouver à sa porte un jeune homme f aussi beau, la belle Kessa-Monléa se disait :
- C'est assurément un jeune prince, un fils de ioi ; que vient-il donc cbercber ici?
Et elle ne se lassait pas de le considérer. Enfin 8'adressant â lui d'un air presque enjoué :
- D'où venez-vous, jeune homme au cœur auda- Spieux, et que venez-vous faire en cet endroit redoutable; personne n'a jamais mis les pieds ici, pas même les rois amis du roi des yak? Vous êtes le
Preu, fopftt, en langue cambodgienne: Phnom, montagne, tolUne. dans la même lani^ue; Hembôpéan, &n p&!i restitua W Hémacan, Himalaya.
220 JATAKA DU BOUDDHA
premier qui foulez ce sol, mais partez, partez tout de suite, sans perdre une seule minute, car si le Kâmpang, mon mari, revenait et vous trouvait ici, il vous étranglerait d'un coup et vous dévorerait.
— Ne craignez rien, jeune et belle femme, et ouvrez-moi cette porte, car j'ai quelque chose de secret et d'agréable à vous dire.
Mais Kessa-Montéa, ne sachant quel était cet homme et ce qu'il voulait, n'osait point céder à sa prière.
— Non, dit-elle, je ne puis vous ouvrir cette porte, parce que mon mari en sortant m'a commandé de la tenir bien fermée.
Alors, Sang-Sêl-Chey pour la rassurer se mit à lui raconter son histoire, sans cependant lui dire son nom ni ceux des personnages dont il parlait, puis étendant ses bras vers elle, il s'écria :
— Je suis votre neveu, Kessa-Montéa, mon père s'appelle Préa-bat-séna-Kottarach, et ma mère se nomme néang Kessa-Bopha. Vous avez été enlevée par le yak Kàmpang et mon père m'envoie vous chercher.
A ces mots, Kessa-Montéa, très émue, ouvrit la porte et se précipita sur son neveu qu'elle embrassa tendrement, puis leurs pleurs coulèrent si fort que bientôt ils tombèrent sur l'herbe verte l'un à côté de l'autre, dans une sorte d'évanouissement produit par les larmes qu'ils avaient répandues ensemble et le bonheur qu'ils avaient de se retrouver.
PRÉA-SANG-SÈL-CHEY
ââl
Ils restèrent assez longtemps dans cetélat. jusqu'à ce que la brise qui soufflait à travers les grands arbres de la forêt et la fraîcheur qu'elle ameaait les eût rappelés à la vie.
Alors, comme Kessa-Montéa n'avait pas cessé d'avoir pour son frère l'amour et l'amitié d'une sœur, et comme elle était heureuse de retrouver son neveu, elle fit entrer Sang-Sél-Chey dans une belle salle toute garnie de tableaux et de sculptures admirables, puis elle se retira pour lui préparer à manger.
Cependant le jour avait écoulé ses heures,
et leKâmpang. qui avait quitté le bois et s'en était
allé par delà les montagnes les plus éloignées de son
royaume, avait, en se promenant ainsi et en volant
avec ses longues ailes qui faisaient un grand bruit,
gagné un grand mal de tête. S'élevant alors très
I haut dans les airs et s'étant orienté, il prit son vol
dans la direction de son palais ; il se sentait si mal
I qu'il perdit un instant la vue et s'en fut tomber sur
une montagne très haute, qui s'écrasa sous lui. Il
[.reprit son vol et franchissant tout d'une traite les
I 7,00U juch qui s'étendaient entre la montagne qu'il
F venait d'écraser et sa résidence, il s'en vint voltiger
su-dessuH de son palais.
jataKa m; bouddha
— Ma tante, dit le jeune piiiice. quel est donc cet épouvantable bruit?
— Mon cher neveu, c'est le bruit que font les ailes du Kâmpang. mon époux. Il rentre de sa promenade. Méfiez-vous de lui , car il est très méchant. Cacbez-vous ici et prenez bien garde qu'il vous voie. Je vais lui parler de mon frère et je vais essayer d'obtenir la permission de l'aller voir.
Et Kessa-Montéa fit cacher son neveu dans une petite pièce à c/ité de la gi'ande salle'. Elle venait û peine de refermer la porte, quand le yat Kàmpang entra :
— Quelle est cette odeur d'borame que je respire ici, criait-il ; où est -il cet homme? 11 faut que je le mange.
— Un homme ici, répondit Kessa-Montéa, comment voulez-vous que j'aie un homme chez moi, vous vous moquez, c'est un rAle que vous jouez. Sûrement, dans votre promenade à la Prey-Hembùpéan, vous avez rencontré des femmes que vous avez aimées; maintenant vous faites semblant d'fitre jaloux et vous venez me faire une scène.
Le yak ne répondit pas' et comme il était encore
' L'épisode de ce conte que je donne au cliapitre snivanl dit que Ketisa- Montra fit cacher son aeveu eotre lea pétales d'nne Beur de lotus,
G parier. le yak, au contraire, proteste
V'piaode dont je v ïec douceur.
PRÉA-SANG-SftL-CHEV
lalade, il s'étendît sur une nalle bien rembourrée et [s'y endormit profondément.
Sa femme, se mit, près de lui et se prit à le
L'ayant réveillé, elle lui dit:
— - Mon bon etchermari, jesuisbien languissante [et je pense toujours à mon cher frère que je n'ai pas vu depuis longtemps. Donnez-moi la permission de 3 quitter pendant quatre mois, et laissez-moi l parlir. Quand j'aurai passé quelques jours avec mon l frère, je reviendrai près de vous et je vous aimerai pl>ien.
Le yak Kâinpang, qui dormait et ne l'entendait , point, ne pouvait lui répondre'.
Ce que voyant, la pauvre femme s'agitait, remuait I couslammenl. faisait, en se retournant, du bruit. ! afin de réveiller son époux, mais celui-ci que son I mal de tête tenait endormi ne se réveillait point.
Kessa-Montéa, quittant ta couche de son mari, ' s'en fut alors trouver son neveu et lui dit :
- J'ai demandé au yali Kâmpang un congé de ' quatre mois, pour aller voir mon frère, mais comme ' il dormait, il ne m'a pas entendue. Atli:ndez qu'il I soit réveillé, el, s'il est de bonne liuuieur, je lui ferai i de nouveau ma demande.
' Uaos l'épiiode suivant, le yak ré|)ond â «on épou>« et ralase l'autorisation ijut lui est deniaudée, |iuiti ee niaàoiU
224 JATAKA DU BOUDDHA
— Non, dit le jeune homme, C'est assez attendre; préparez vos affaires, prenez ce que vous voulez emporter et partons tout de suite.
A ces mots, Kessa-Montéa se mit à pleurer très fort, car elle aimait beaucoup son mari et ne voulait pas partir sans son autorisation. Puis elle retourna près de lui :
— Réveillez- vous, mon cher mari, réveillezvous tout de suite, car on veut me forcer à vous quitter.
Mais, bien qu'elle le secouât très fort, le yak ne se réveilla point.
— Voyons, êtes-vous prête? disait Sang-Sêl-Chey, il est temps de partir.
— Je ne veux pas quitter mon mari sans le prévenir et sans qu'il autorise mon voyage, disait Kessa- Montéa.
Et elle retournait près du yak, cherchant de nouveau â le réveiller, le piquant avec ses ongles aigus et le mordant avec ses dents. L'ogre demeurait endormi et paraissait ne pas même sentir les blessures que lui. faisait sa femme.
— Ma tante, dit Sang-Sél-Chey, c'est assez ; si vous ne voulez pas m'accompagner et venir retrouver mon père, baissez un peu la tête, pour que je puisse la trancher et la porter au roi qui vous attend.
— Attendez encore, répondit Kessa-Montéa, attendez, mon neveu, je vais aller chercher mon épingle à cheveux qui est restée dans ma chambre
PRftA-SANG-S ÈL-CH EY
je vais essayer de réveiller le yak Kâmpaiig en le tiquant profondément.
Ayant été chercher son épingle à cheveux, elle en liqua son mari en plusieurs endroits du corps, mais sans parvenir à le tirer de son sommeil'.
— Venez, dit Sang-Sôl-Chey, car vous ne parviendrez jamais à réveiller le yak.
Alors elle monta sur lo fameux Khyân-Sang, et partit avec son neveu.
Quand ils furent à une certaine distance du château, sous une sombre charmille', ils s'arrêtèrent et le jeune prince se mit à regarder sur la route pour s'assurer qu'on ne les poursuivait pas.
Cependant, pendant qu'ils s'enfuyaient ainsi, le
LKàmpang s'était réveillé et avait appelé sa femme.
apercevant la porte ouverte, la pensée lui était venue
! Kesaa-Montéa avait pris la fuite, et dans sa
lolère, il avait fait appeler tous les mandarins :
— Rassemblez, leur avait-il dit, tous les guerriers
' Cette Bcène est beaucoup plus vivante, plus touchante, h dans l'épisode que je donne plas loin.
' Dans l'épisode ci-dessous, les deux fugitifs se réfugient 1^ non BOUS une charmille, mais dans an temple de pierre. A. LBCLÂRit, Lut. cambodg. 15
22R JATAKA DU BOUDDHA
et ordonnée à Khon-Pech et à Kray-Sotli ' de partir avec eux à la poursuite de mil femme.
Les deux chefs que le Kâmpang avait désignés étaient deux guerriers habiles qui plusieurs fois avaient remporté de grandes victoires sur les ennemis du royaume. Ils partirent aussitôt qu'ils eurent rassemblé im millier de guerriers.
Comme ils arrivaient devant ta charmille où s'étaient réfugiés les deux fugitifs, ils les aperçurent et l'un d'eux cria:
— Comment, enfant, c'est toi qui as enlevé la femme de notre roi? Allons, rends-la, sinon nous allons te massacrer'.
— Cette femme estma tante, répondit Sang-Sêl- Chey, que ton roi a enlevée à mon roi, son frère. Le Kâmpang est un grand voleur et je ne lui rendrai pas cette femme.
A 'cette injure, Khon-Pech et Kray-Soth, ayant mis l'arme au poing, se précipitèrent avec leurs troupes sur le jeune prince. Avec son sabre sacré, Sang-Sél-Chey les tint longtemps en respect sans tuer l'un d'eux, mais lassé de cette lutte, il les attaqua fi son tour et massacra presque tous les guer-
' Daas l'épisode suivant . ces deuK cbeEs de gaerre sont nommés Khoa-Pech et Kray-Set.
' Les variantes sont nombreuses et très important*». Dans l'épiaocle suivant, aucune parole n'est écliangée entre ies chefs de guerre et le prince.
PRÈA-SANG-SÉL-CHEY 327
riers. Furieux et ne comprenant pas comment un seul homme avait pu tuer tant de yak, les deux chefs reprirent la route du palais et furent raconter au Kâmpang ce qui s'était passé.
— Laissez ce jeune homme emmener sa tante.
dirent^ils, car il est très fort et très habile; il est monté sur le Khyâu-Sang et il est armé du Thiiur- Sar, l'arc sacré de toute science, et nous ne parviendrons jamais à le vaincre.
— Vous voulez donc que les rois, mes voisins, rient de ma lâcheté et me méprisent! s'écria le Kàmpang. Je vais réunir tous mes guerriers et me
I mettre à la poursuite du ravisseur de ma femme. I Alors onbattit le tam-tam de guerre et le cri déraillement fut poussé partout; plus de 100,000 hommes prirent, sous plusieurs chefs, la route que les fugitifs suivaient.
I Cependant Sang-Sél-Chey, ayant mis en déroute 3S deux chefs que le yak avait envoyés après lui, vait conduit sa tante dans un château solitaire perdu au milieu de la brousse, et, ne doutant pas que l'ogre se mettrait en mesure de venger la défaite i deux terribles guerriers, il se prépara à la Histance.
228 jataKa du bouddha
[| apprît le cinquièmo jour que le Kârapang se proposait de l'attaquer iui-mème avec dea milliers et des milliers de guerriers. Inquiet et craignant d'être vaincu, il prit son arc, y mit une flèche à laquelle était attachée une lettre, et la lança dans la direction du pays où demeurait son frère : « Venez vite à mon secours, disait la lettre, car je suis dans le plus grand embarras et à la veille de livrer une terrible bataille ' . a
A la réception de cette lettre, Réacb-Sey alla prévenir ses deux mères et leur dit :
— Mon frère doit prochainement livrer un grand combat aux yak, et il m'a écrit de venir le rejoindre. Voici sa lettre.
— Il faut partir immédiatement, dirent les deux courageuses mères, et aller au secours de votre frère.
Réach-Sey, ayant salué sa mère et celle de son frère, se mit de suite en route, courant aussi vite que le permettaient ses pattes de lion.
Moins d'une demi-journée après son départ, ayant traversé plaines et montagnes, vallées et rivières, il arriva près de son frère et de Kessa-Montéa, leur tante.
Il était temps, car le bruit que faisait l'armée des yak en s'approchant était formidable. Enfin, elle
I n'est pas questii o plus loin.
I de cet appel dans l'épisode que ja