G2 LES POISSONS DU SRA
jusqu'aux genoux, et circulent parmi les fleurs aquatiques sous lesquelles ils trouvent d'innombrables petits poissons. Ils les guettent armés de leur long couteau, et leur donnent un léger coup sur la tète, qui suffit pour les étourdir et les tuer. Pour me distraire, je prenais souvent part à cette pèche d'un genre original et certainement peu connu, sans cependant être assez adroit pour faire des victimes. Il faut, en effet, une grande habitude pour ne pas manquer son coup, mais je savais profiter de l'expérience de mes compagnons qui me procuraient une friture, d'ailleurs fort inférieure. Ces poissons du Sra sacré ont des arêtes dures, nombreuses et une chair peu savoureuse. En ce pays, au milieu des forêts, il faut savoir se contenter des présents que les dieux Brahma, Siva ou Bouddha, je ne saurais dire lequel, veulent bien vous envoyer.
La nuit tombée, j'allais quelquefois faire une visite au chef des Bonzes, dans sa hutte primitive. Grâce à mon interprète, nous pouvions causer ensemble des ruines d'Angkor et des quelques jeunes enfants dont il dirigeait l'éducation. Cet homme bienveillant me conduisait ensuite chez ses voisins, les bonzes artistes, pour me faire donner un concert d'instruments. Je passais ainsi de courtes soirées agréables et très pittoresques chez ces braves gens, avant de regagner ma demeure aérienne sur pilotis.
A la fin de novembre où j'étais alors, les eaux du Sra commençaient à se retirer et l'air devenait sans cloute malsain; je n'y prenais pas garde, mais un jour, en dessinant une Tévada céleste dans les galeries duCûc-moha-réach, je me sentis pris d'un frisson. C'était la fièvre malarienne qui s'emparait de moi. Avec ma provision de quinine j'ai pu la surmonter quelques jours, mais il a fallu bientôt quitter Angkor. Les voyages en voiture à bœufs et en barque ne sont pas faits pour les personnes souffrantes, il était temps pour moi d'atteindre Phnom-Penh et de gagner enfin l'hôpital où je restai près de cinq semaines.
Baconter les tristes journées qu'un touriste passe à lutter contre la fièvre, serait bien morose; j'ai tâché d'oublier, d'ailleurs, ces vilains moments, pour ne me souvenir que du secours efficace que me prêta M. Pinard, le plus aimable docteur qu'on puisse connaître, et des soins que les sœurs dévouées ne m'épargnèrent pas. Comme je l'ai dit dans ma préface, je devais commencer par mes excursions en Cambodge siamois, je continuerai par celles que j'ai faites aux frontières cambodgiennes.
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