UN CONCERT, UN TIGRE
pendant la saison sèche, il voyage sur ses éléphants, ainsi que les enseignes en bois doré qu'on porte devant lui quand il sort à pied dans le village, enfin quelques armes curieuses. Les musiciens attendus s'installent sur des nattes et chacun d'eux prend possession de son instrument. Les harmonicas de bambous, timbales, tambourins, flûtes, violons, etc., dont se servent les Cambodgiens ont été trop souvent décrits pour que j'aie besoin d'en parler plus en détail. La musique semble tout d'abord étrange pour des oreilles européennes, mais on saisit bientôt, au travers des accompagnements donnés par l'orchestration, des motifs gracieux, souvent mélodieux, dont le caractère ne tarde pas à vous intéresser. Prenant bientôt congé de notre aimable hôte indigène, M. Leclère me conduit dans les parties de la ville où les eaux ne sont pas parvenues. La principale avenue est bordée de cases construites sans aucune symétrie. Beaucoup d'entre elles sont accompagnées d'un petit jardin et sans les beaux arbres qui s'y trouvent quelquefois, l'aspect général semblerait pauvre, presque misérable : nous rentrons en pirogue à la résidence, mais à peine étions-nous débarqués que des cris se font entendre dans le fond du jardin. Un jeune milicien apparati en courant vers nous, il est tout en sang. « C'est un tigre qui a failli le dévorer pendant que nous étions dans les hautes herbes, » nous racontent tout émus, les deux camarades qui le suivaient. « La bète s'est élancée sur son dos, le déchirant déjà avec ses .griffes, heureusement que par nos cris nous avons réussi à la faire fuir.. »
M. Leclère visite aussitôt le pauvre garçon. Son dos est en effet tout lacéré par les griffes du tigre et par les morsures profondes faites par lui ; il y a d'autres plaies encore le long de ses cuisses. Les blessures bien lavées et les pansements faits, le courage revient à la pauvre victime quin'avaitdès lors besoin que de quelques jours de repos, pour se remettre de cette effrayante alerte.
Au moment de mon passage à Kompong-Thôm, M. Leclère avait à faire une tournée dans la province ; il eut la gracieuseté de m'offrir l'hospitalité dans sa chaloupe à vapeur et de m'accompagner jusqu'à Kompong-Chen, lieu où recommandé par lui aux gouverneurs cambodgiens, j'aurais toutes les facilités pour continuer ma route. Nous partons à dix heures du soir pour arriver dès l'aurore sur le lac Tonlé-Sap et gagner l'embouchure du Stung-Bang ou Stoung qu'il faut remonter.
Il est fort difficile de trouver sa vraie route au milieu de l'inondation si grandiose qui couvre le pays. Le pilote hésite souvent avant de s'engager dans l'embouchure de la rivière, il se perd ensuite dans le labyrinthe sans fin formé
Planche XVIII
Phototypie Berth.iiM, Paris
SPEAN-TAON (Cambodge) Vue d'une des stèles qui ornaient l'entrée de l'antique pont Khmer.
D'après nature (page 82)