‹ Cambodge et JavaChapitre 4 sur 98 · SAIGON · texte numérisé non relu

SAIGON

développement. Malgré tous ces progrès, les nouveaux débarqués souhaiteraient comme moi sans doute, que la tranquillité, le calme administratif qui régnent toujours dans Saigon, soient remplacés par un peu plus de mouvement commercial. C'est toujours seulement à Cholon, le célèbre quartier Chinois, qu'on trouve un centre industriel, le plus curieux qu'on puisse voir dans le pays. Le commerce y semble en pleine prospérité.

De Saïgon, pour gagner Phnom-Penh, les moyens de transport sont devenus fort pratiques. La Compagnie des messageries fluviales, fondée depuis l'année 1872, possède des bateaux à vapeur confortables qui vous mènent dans la ville du roi Norodom en trente-huit heures environ. Le voyageur, s'il le désire, peut s'épargner une nuit sur les deux qu'il doit passer sur le Mékong en prenant le train de chemin de fer qui quitte Saïgon le matin pour le conduire en trois heures, à travers les rizières et une campagne luxuriante, jusqu'à la ville de Mytho. Le steamer de la compagnie, parti la veille au soir de Saïgon, y parvient après votre arrivée, et séjourne toujours quelques moments pour donner aux passagers le temps d'embarquer.

On fondait de grandes espérances sur ce chemin de fer qui devait faire une concurrence sérieuse à la navigation fluviale, aussi la déception a été grande. Les voyageurs seuls, heureux de gagner du temps, aiment à se servir de cette nouvelle ligne. Le transit par eau restant toujours à meilleur marché, les maisons de commerce Européennes et Chinoises continuent à se servir de leurs jonques, qui partent du lieu de production, pour parvenir par les arroyos dans les entrepôts de Saïgon, sans avoir les ennuis de débarquer plusieurs fois leurs marchandises. Aussi les belles recettes attendues ne sont pas venues jusqu'à présent balancer les grosses dépenses sacrifiées pour la création de cette voie nouvelle.

Mytho était, il y a peu d'années encore, un lieu des plus malsains. Aujourd'hui, les marécages d'alentour ont été comblés ; les chaussées principales surélevées, et plantées d'arbres, sont devenues de belles avenues sous les ombrages desquelles on peut se promener à l'abri du soleil. Le quartier Européen, peu important il est vrai, est charmant avec ses habitations confortables et ses jolis jardins. Nos colons, grâce à l'initiative de leur administrateur, ont su faire de leur petite ville un séjour agréable.

Le commencement de septembre, époque qu'on m'avait conseillé de choisir pour exécuter mon voyage au Cambodge, est la saison des hautes eaux. Le Mékong sorti de son lit, s'étend fort loin dans les champs, inondant le pays. Les berges élevées qui bordent le fleuve durant la saison sèche, sont complètement cachées

MYTHO 3

sous les eaux. Les maisons des villages, huttes primitives construites sur pilotis, quelques rizières et des champs de bananiers entourés d'arbres, émergent au-dessus de cette nappe d'eau immense. Le courant très rapide indique seul l'endroit où se trouve le véritable lit du fleuve dont les détours sont nombreux.

La chaleur du jour est étouffante, mais sur le beau steamer le Battambang, grâce à sa vitesse, on peut jouir d'une fraîcheur relative. Quelques jeunes daines françaises, habituées depuis plusieurs années au pays, étaient installées sur le pont du bateau. Bien garanties des ardents rayons du soleil par une tente de toile épaisse, à demi couchées dans leur large fauteuil de rotin, elles prenaient gracieusement part à la conversation des autres voyageurs et contemplaient avec eux le panorama des rivages qui à vrai dire est peu pittoresque. Aussi ne tarde-t-il pas à devenir monotone. Son aspect est cependant grandiose en maints endroits et aux heures du coucher du soleil il offre alors un merveilleux spectacle. Phnom- Penh, grande cité d'environ 35000 habitants, est située au point le plus intéressant des bords du Mékong. C'est le lieu qu'on nomme le Chada Much (ou les quatre bras). Le grand fleuve descendant de sa source forme le bras le plus important, un autre communique avec le grand lac Tonlé Sap. Les deux derniers, le Tiengiang et le Ilau-Giang, se dirigent vers la mer en créant un delta considérable. Le Batlambang, luttant contre le courant, approche peu à peu; la ville se développe à vos yeux sur une grande longueur.

Ce sont d'abord au sud, les vastes bâtiments qui constituent le palais du roi, les maisons cambodgiennes avec leurs jardins plantés de cocotiers, puis vers le nord, la cathédrale avec le village catholique, etc. Une colline verdoyante couronnée par le tope de Phnom-Penh et une pagode Bouddhique aux élégantes silhouettes, s'élève au-dessus des maisons dans la partie centrale de la ville occupée par le quartier des Européens. Nous abordons sur une jetée primitive faite de planches que l'on installe suivant la saison, en se réglant sur le niveau changeant des eaux du Mékong.

Il est bien doux pour un voyageur isolé de se trouver entouré de compatriotes lorsqu'il arrive dans de lointains pays. Ma première visite à Phnom-Penh fut pour le résident M. de Verneville, qui me recommanda à un de mes confrères l'architecte de la ville, M. Fabre. L'hôtel Laval devint ma résidence et bientôt, présenté aux quelques Français qui ont l'habitude de le fréquenter, le considérant comme leur club, me voici presque leur ami. Je les vois d'ailleurs tous prêts à m'obliger. Je dois citer parmi eux, le Dr Pinard, directeur de l'hôpital, qui fut plus tard si bon pour moi, et M. Faraut, bien connu par ses remarquables travaux sur les ruines

4 PHNOM-PENH

Khmères, le collaborateur de M. L. Delaporte, auteur de l'intéressant ouvrage publié en 1880 : le Voyage au Cambodge.

Phnom-Penh, capitale du Cambodge depuis l'année 186(3, est aussi le siège du protectorat Français. Sa population très rnèlée, composée outre les Cambodgiens, de Siamois, d'Annamites, de Chinois, de Malais et de quelques Européens, ne laisse pas que d'être fort pittoresque. Il n'est pas toujours facile de maintenir toutes ces races diverses en parfait accord, aussi le résident actuel a-t-il quelquefois fort à faire auprès du gouvernement du roi Norodom, pour l'aider de ses conseils et le persuader d'agir suivant les lois de la civilisation moderne. Cette ville prend de jour en jour une plus grande importance. On y fait depuis quelques années de grands travaux d'assainissement, en comblant les terrains marécageux et en surélevant les principales avenues ainsi que les talus qui bordent le fleuve. Les nombreuses huttes de bambous recouvertes de chaume, malsaines et dangereuses au point de vue des incendies, sont remplacées graduellement par des maisons en briques que le roi Norodom fait construire pour les louer à ses sujets. On établit des quais, des ponts monumentaux et des arbres sont plantés clans les nouvelles avenues. La ville se transforme ainsi peu à peu et deviendra dans quelques années presque la rivale de Saigon que nos colons français ont su rendre si coquette et si riante d'aspect.

Au point de vue artistique Phnom-Penh n'offre que fort peu d'intérêt. Les palais du roi occupent une surface considérable. Ils se composent d'une série de pavillons reliés souvent par des portiques ou des ailes n'ayant qu'un rez-dechaussée. Sa Majesté habite de préférence avec ses nombreuses femmes les parties du palais construites à la mode Cambodgienne qui sont entourées de jardins. C'est là que les réceptions officielles et les grandes audiences ont lieu. Le roi y fait donner aussi des ballets et des concerts pour tâcher de se distraire de son incurable ennui. La deuxième partie de ce vaste ensemble, comprend les pavillons édifiés à l'européenne, dont l'architecture insignifiante est souvent d'un goût plus que douteux. Ces pavillons sont placés dans de grandes cours, d'autres bâtiments de moindre importance, sont habités par les quelques milliers de personnes attachées à la personne royale.

Phnom-Penh contient plusieurs pagodes Cambodgiennes et Chinoises qui ont leur caractère bien tranché. Parmi les pagodes Cambodgiennes on remarque celle qui appartient au chef des Bonzes et celle des princes royaux. Ce sont des constructions rectangulaires entourées de portiques, surmontées de toitures superposées dont les pignons sont richement ornés de mosaïques faites de

Planche III

Phototypie Bertb.md, P;»

RUINES DE TA-PROHM (Cambodge Siamois) Envahissement de la forci dans une cour intérieure.

D'après nature (page 43)

Page 1