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LA FOUET, LES ACCIDENTS

deaux aux bonzes et aux notables des hameaux dans lesquels je devais passer.

A partir de Dong, le voyage continue toujours au travers des épaisses forêts ou des clairières marécageuses pendant quatre journées. Les chemins à peine tracés sont souvent perdus absolument sous l'épaisse végétation. Les hommes coupent des arbrisseaux, des petits arbres quelquefois, pour permettre à nos bœufs de passer avec les chariots qu'ils traînent. Ce sont aussi de nombreux ruisseaux, devenus rivières en cette saison (septembre et octobre) qu'il faut passer à gué. Les accidents sont fréquents et causent de longs retards ; les chariots versent souvent, presque brisés dans les ornières, autant de précipices, quelquefois une roue ou l'essieu d'une voiture sont rompus à la suite d'un choc terrible. Le défilé des chariots est alors interrompu pendant le temps que les hommes vont chercher dans la forêt la pièce de bois nécessaire pour la réparation qu'ils font sur place, ou la tige de rotin qui rattachera quelque pièce mal assujettie. Ces chariots sont construits uniquement en bois, tout objet de fer y est inconnu. Les assemblages sont arrêtés par des chevilles de bois, les moindres liens sont faits avec du rotin. Tout cela est très primitif, mais dans les chemins des forêts cambodgiennes, une voiture perfectionnée résisterait encore moins à des cahots perpétuels et les réparations seraient chose impossible dans ces lieux déserts. Des arrêts successifs retardent notre marche ; nous ne pouvons, dès le premier jour, gagner le hameau, l'étape habituelle des rares voyageurs. Il faut camper dans la forêt et dormir sous le ciel étoile. Les hommes vont chercher le bois nécessaire à la cuisson de leur riz et se préparent à se régaler de la chair d'un iguane qu'ils ont trouvé en chemin. Ils me l'apportent, enchantés de leur chasse improvisée ; l'animal avait près d'un mètre de longueur. C'est un mets succulent, me dit mon interprète; il est certain qu'ils l'ont tous dévoré du meilleur appétit. Pendant ce temps, nos buffles dételés et laissés en liberté mangent près de nous une herbe épaisse et tendre. Os patients animaux vont ensuite prendre dans le plus proche marécage, un bain prolongé, ne laissant souvent voir au-dessus des eaux que leur museau. Ils resteraient ainsi, s'ils pouvaient satisfaire leur caprice, des journées entières, pour éviter les piqûres des mouches qui les harcèlent continuellement et aussi pour être plus au frais. Pendant une de ces haltes faites dans la forêt, j'ai pu faire le dessin du bain des buffles (voy. page 75).

La nuit vient, le campement est bientôt illuminé par quelques torches faites de feuilles de palmier, enveloppant des tiges enduites de résine et maintenues avec des cordelettes de rotin. C'est la torche cambodgienne qui, une fois fixée à une branche de bois plantée en terre, est capable de vous éclairer pendant une partie

72 LES KOUYS A ANKKON

de la nuit. La pluie ou de violents orages en cette saison retardent souvent notre pérégrination ; les grandes feuilles des palmiers servent alors de parapluie à mes conducteurs et d'abri pour faire la cuisine (voy. page 26), tandis que je puis m-' étendre sur mes nattes, sous la bâche en roseaux de mon chariot, pour rêver à loisir ou pour écrire mes notes de voyage en m'asseyant à la turque. Notre troisième journée en forêt a été féconde en malheurs. Mon interprète a eu une secousse tellement violente dans sa voiture, par suite de l'essieu qui s'est rompu, qu'il en est resté quelques heures tout indisposé, puis mon tour est venu. Une roue de mon chariot en se détachant de l'essieu, est venue s'arc-bouter sur l'appui où je tenais ma main, et mon doigt emprisonné entre les pièces de bois, ne pouvait être dégagé malgré mes efforts. La douleur me fait pousser un cri, mes hommes accourent enfin pour me délivrer, mais mon ongle était complètement arraché et ma main couverte de sang. Mon cuisinier a ramassé l'ongle sanglant tombé sur le gazon et m'a demandé de le conserver en souvenir de moi ! Malgré ma souffrance momentanée, je n'ai pu m'empôcher de rire, à la pensée que cet homme avait le désir de mettre mon ongle à côté des griffes de tigre, dont il fait, m'a-t-il dit, une grande collection dans la hutte qu'il possède avec sa femme à Phnom-Penh.

Malgré ces péripéties, le voyage se continue lentement, nous arrivons au petit hameau de Ankron, notre dernière étape avant d'arriver près des ruines de Préa-Khane.

Ce hameau minuscule se compose de six ou sept huttes au plus, il est habité par des sauvages, les Kouys, qu'on rencontre aussi dans plusieurs endroits des forêts qui couvrent la province de Kompong-Soaï.

Le royaume du Cambodge possède encore actuellement d'assez nombreuses tribus de sauvages qui vivent parsemés dans les parties peu explorées de son territoire. Les Samrès, dont nous avons déjà parlé, sont surtout clans les régions d'Angkor-Thom. Ils sont paresseux et ne travaillent que juste ce qu'il faut pour satisfaire aux besoins de leur existence. L es Pors sont groupés dans la province de Pursat, ce sont des montagnards assez industrieux. Ils font même un certain commerce avec les belles pirogues qu'ils savent tailler dans le tronc de leurs grands arbres. Les Phnongs vivent sur la rive gauche du Mékong, au nord, près de la frontière du Laos. Les Prous, les Rodés, les Canchos, etc., viennent ensuite. M. Leclère, le résident de France à Kompong-Thôm, qui est resté longtemps dans le pays, me disait que ces tribus ont un langage très différent, quoique vivant quelquefois très voisines les unes des autres. Il pense qu'elles formaient

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