ARRIVEE A BATAVIA
chinois et des indigènes, enfin le quartier moderne où se trouvent les habitations
confortables des colons européens, les administrations civiles et militaires, les cercles et magasins élégants, etc. A la gare on trouve aisément des voitures du pays qu'on nomme des dos à dos. Elles ne sont guère commodes, on y est mal assis et la position du voyageur qui tourne le dos au cocher est peu agréable. Ces voitures sont aimées cependant des habitants de Batavia, et c'est dans l'une d'elle que je parcours d'abord la longue suite peu intéressante des premiers faubourgs et les anciens quartiers, viennent ensuite de belles avenues d'arbres longeant le canal et des villas élégantes perdues sous les ombrages ; c'est le Batavia moderne L'hôtel de Java, dirigé par des Français, m'ouvre ses portes, j'ai une belle chambre bien confortable avec la jouissance d'une partie des grands portiques qui encadrent de jolis jardins. Sans la pluie ce serait charmant, heureusement ces grandes eaux qui tombent des nuages sont intermittentes, et leurs intervalles sont suffisants pour qu'on puisse se permettre d'assez longues visites dans la ville. La chaleur ne reste pas moins très forte et malgré les costumes légers de toile blanche que les hommes portent en ce pays, tout comme ils le font aux Indes, elle nous accable souvent. Une température presque habituelle de 32° à 3o°, avec l'humidité chaude qu'il faut supporter, ne laisse pas d'être le plus souvent assez pénible. Les dames européennes en ont pris aussi leur parti et pendant une partie de la journée, le matin principalement, elles adoptent en quelque sorte le costume des femmes indigènes pour être plus à leur aise. Elles portent le sarrong, pièce d'étoffe colorée d'une façon pittoresque qui joue le rôle d'une jupe. Elles ne mettent point de bas, leurs pieds nus sont chaussés de jolies mules brodées d'or, une élégante camisole de mousseline brodée complète ce costume dont l'aspect original charme les yeux. Dans l'après-midi, les toilettes européennes sont remises par les clames pour faire des promenades en voiture ou pour les visites. Beaucoup d'entre elles, après le coucher du soleil, sortent en cheveux, le chapeau étant jugé trop chaud et fort gênant.
Le sarrong est fabriqué par les indigènes et aussi par les Chinois qui sont installés depuis longtemps dans le pays. Le commerce en est important et occupe une quantité de pauvres gens qui ne vivent que de cette intéressante industrie. La fabrication de cette étoffe est toute spéciale, et son origine est très ancienne. Elle nécessite une main-d'œuvre considérable, mais le salaire des ouvriers qui y sont employés est si minime que le prix en reste peu élevé. Les sarrongs que les dames d'Europe seules ont l'habitude de porter arrivent à coûter relativement une somme plus importante à cause du soin exceptionnel
FABRICATION DES SARRONGS.
qu'on met à exécuter les dessins, à étudier les coloris et à faire les teintures. L'ouvrier commence par étaler devant lui l'étoffe qu'il veut décorer ; c'est une sorte de calicot de provenance européenne généralement, dont la qualité est variable, suivant le prix futur de l'objet. Il trace premièrement sur la toile par un léger trait le dessin qui sera l'ornement du sarrong. Cette opération faite, il s'agit de recouvrir tout le tracé d'une légère couche de cire fondue. Il emploie pour cela un instrument tout spécial fort simple d'ailleurs (voy. ci-dessous). L'objet est en cuivre, c'est un petit réservoir (0m,02 de longueur environ) dont le fond est muni d'un léger tube recourbé à son extrémité. Quelquefois, pour faire des tracés plus épais, ce réservoir possède deux de ces tubes très rapprochés l'un au-dessus de l'autre. L'extrémité opposée aux petits tubes sert à fixer
l'instrument dans un manche de bambou.
La cire bouillante remplit le réservoir et coule goutte à goutte en s'échappant de ce conduit pour recouvrir exactement tout le dessin. L'opération, grâce à la main exercée de l'ouvrier, se fait encore assez rapidement. Un réchaud toujours allumé sur lequel sont posés à la fois un assez grand nombre de ces petits réservoirs est placé auprès de celui qui travaille. Il a toujours ainsi, sans perte de temps, sa provision de cire bouillante toute liquide. L'étoffe a été recouverte de cire sur certaines de ses parties tandis que les autres sont restées intactes, c'est alors qu'elle est livrée au teinturier qui la mettra dans un bain de couleur rouge par exemple, faite avec le Manboukou, poudre extraite de l'écorce de l'arbre Morinda citrifolia (famille des Rubiacées). La teinture prend partout sur les parties de l'étoffe où la cire n'a pas été posée. On attend alors que le tout soit bien sec. La cire se détache facilement ensuite après un trempage de deux jours dans l'eau froide. Le dessin qu'elle recouvrait réparaît tout entier, blanc comme le calicot lui-même, et ressortant sur le fond devenu rouge. Les ornements restés blancs doivent-ils être rehaussés de tons bleu indigo ? il faut recouvrir une seconde fois l'étoffe de cire, partout où le bleu ne doit pas paraître sur le dessin et la retremper dans un nouveau bain de teinture. Elle sera maintenant décorée de trois tons, rouge, indigo et blanc. Pour chaque teinte à donner c'est une opération, souvent très délicate par suite
Réservoirs a cire fondue, pour le tracé des dessins sur l'étoffe dite sarrong.
FABRICATION DES SARRONGS
de la finesse des tracés ou de l'abondance des couleurs, à recommencer de la même manière. On conçoit combien sont longs et minutieux tous ces remaniements divers, surtout lorsqu'on considère la décoration étrange et compliquée de ces jolies étoffes. Elles sont toujours pleines de fantaisie et très harmonieuses de couleurs, c'est leur plus grand mérite. La gravure (page 97) montre l'intérieur d'un des ateliers où se dessinent ces sarrongs dont la dimension est environ de deux mètres de longueur sur un mètre de largeur. On les expose pour les faire sécher
Un atelier des dessinateurs de sarrongs a Batavia.
sur des sortes de tréteaux. Des femmes sont souvent employées au tracé des dessins. Nous voyons à gauche sur la gravure ci-dessus l'une d'elles occupée à faire le premier tracé sur le calicot. D'autres étoffes tendues ont reçu une première ou une deuxième teinture, des femmes les recouvrent de cire afin de leur faire donner une nouvelle couleur (voy. pi. XXV, page 111, une reproduction photographique d'un de ces sarrongs) et (page 155) un curieux fragment de ces dessins sur toile représentant des Wajangs (marionnettes, ombres chinoises) simulant une conversation animée avec les gestes expressifs employés dans les pantomimes. Ces étoffes, selon les provinces, ont des tons très variés et des dispositions d'ornements différentes. Aux environs de Batavia, c'est le rouge qui domine, à Djogdja-