‹ Cambodge et JavaChapitre 67 sur 98 · LES CRISS MALAIS · texte numérisé non relu

LES CRISS MALAIS

Dalang. Auprès de lui, toutes les marionnettes sont rangées avec ordre dans des boîtes, pour qu'il puisse les faire apparaître selon leur tour, et derrière lui, se trouvent plusieurs rangées de musiciens qui souvent forment un véritable orchestre nommé le gamelan salendro. Dès que le Dalang cesse de parler, la musique commence plus ou moins harmonieuse mais toujours fort bruyante. Quelquefois dans des scènes dramatiques ou guerrières, si la musique a besoin d'être renforcée par

Aspect de quelques Wajangs, marionnettes découpées de Java.

des sons sauvages et effrayants, le Dalang fait mouvoir une crécelle qu'il a à sa portée. De par la convention théâtrale on admet que le bruit de cet instrument peu délicat imite les cris de guerre.

D'un côté du châssis, les dames sont toutes assises, l'une près de l'autre, elles ne voient que les ombres découpées des Wajangs. De l'autre, derrière le Dalang et son orchestre, ce sont les spectateurs du sexe masculin qui eux, contemplent les marionnettes telles qu'elles sont réellement avec leur costume brillant, doré ou argenté, leur coiffure bizarre et leur physionomie ne ressemblant en rien à une figure humaine. Elles ont aussi des bras d'une longueur démesurée que le Dalang sait agiter en tout sens et fort habilement. Ces marionnettes de forme plate puis-

114 REPRÉSENTATION DES WAJANGS

qu'elles sont faites pour être exposées devant un châssis de toile, sont découpées dans du cuir de buffle assez épais, leur hauteur varie entre 50 et 70 centimètres (voy. page 113). La richesse des peintures et dorures qui les décorent indique généralement l'importance du personnage que le Wajang doit représenter lorsqu'il est placé devant son transparent. Les représentations des Wajangs commencent le soir et se continuent souvent fort avant clans la nuit. Les sujets développés par le Dalang se rapportent presque toujours à d'antiques légendes javanaises. En dehors de ces représentations spéciales et assez luxueuses dans leur genre, il en est de plus populaires qui se font pendant le jour et dans la rue ; c'est alors un Dalang ambulant, dontles marionnettes moins riches d'aspect sont découpées simplement dans du papier. Les montures qui font marcher les articulations des jambes et des bras sont dans le premier cas en tiges minces faites de corne et fort délicatement exécutées, clans le deuxième cas cène sont plus que des tiges de bois grossièrement travaillées.

C'est une de ces représentations populaires qu'il m'a été donné de voir clans la principale avenue de Djogdjakarta.

Un marchand chinois aisé avait voulu donner ce spectacle à sa famille et pour atteindre ce but il avait commandé à un Dalang de venir avec ses Wajangs et son orchestre. Le châssis transparent était placé devant les portiques de sa maison et la lumière du soleil, donnant directement sur toute la surface, suffisait amplement pour produire les ombres voulues. Le chinois nous avait aperçus et comprenant mon désir de bien voir les Wajangs, eut l'obligeance de sortir de sa maison pour me faire entrer chez lui, la foule du dehors étant gênante. Je pris place auprès de quelques dames chinoises et de leurs enfants tout en les remerciant chaleureusement, avec l'aide de mon interprète.

De Djogdjakarta aux ruines de Bouro-Boudor la distance à parcourir ne demande pas plus de trois heures et demie environ. On prend selon l'habitude pour ce voyage une voiture à quatre chevaux qui deux fois sur le parcours, sont changés à des relais bien organisés. Le chemin, partout encadré de rizières verdoyantes et de jolis paysages est très fréquenté par de nombreux indigènes des deux sexes qui se rendent d'un village à un autre. Leur aspect pittoresque ajoute un charme de plus à la promenade, on remarque aussi les longues files de curieux chariots traînés par des bœufs. Le climat brûlant du pays a forcé les habitants à imaginer une forme spéciale pour leurs voitures. Ils les ont couvertes d'une originale toiture de chaume sous laquelle ils se mettent à l'abri des ardents rayons de soleil (voy. page 139). La route devient déplus en plus intéressante lorsqu'on approche

cr o

Ul

AGRÉABLE RENCONTHE 115

des ruines qui sont toutes environnées de montagnes. Leurs silhouettes grandioses font rêver.

Autrefois un séjour à Bouro-Boudor était une chose assez compliquée, il fallait une tente pour camper, et des provisions de bouche étaient nécessaires. Aujourd'hui, grâce aux soins du gouvernement hollandais, tout est changé. On trouve près des ruines une maison confortable toujours occupée par un gardien. Il y a des chambres à coucher convenables et propres, un salon et une salle à manger pour les voyageurs. Le gardien a des besognes multiples, il est chargé de la surveillance générale de Bouro-Boudor, doit faire enlever les mauvaises herbes qui croissent dans les ruines et entretenir celles-ci en bon état. Il sait aussi être obligeant pour les touristes et se charge de préparer leur repas selon leur gré. Peu après notre installation avec mon jeune interprète, nous entendons une voiture arriver. Elle contient deux Français avec qui j'avais déjà fait connaissance à Batavia. Nous nous étions donnés rendez-vous à Bouro-Boudor sans penser si bien réussir, mais ces messieurs au lieu de prendre comme nous par mer avaient voulu aller par terre en profitant d'une partie de chemin de fer déjà exécutée qui doit être actuellement tout à fait terminée. Cette nouvelle ligne, des plus utiles, conduit les voyageurs de Buitenzorg à Djogdjakarta et permet maintenant de parcourir l'île dans toute sa longueur jusqu'à la pointe où se trouve la ville et le port de Sourabaja. L'un de mes nouveaux amis M. Eyserric était chargé comme moi d'une mission accordée par M. le ministre de l'instruction publique. Elle concernait la géographie en général; son compagnon M. G. Guérin se contentait de le suivre, heureux de faire en bonne compagnie le tour du monde complet. On est charmé en voyage de se trouver avec d'aimables compatriotes, surtout lorsque par bonheur ils ont comme vous le même désir de bien voir et d'étudier curieusement toutes choses.

Les archéologues s'accordent à dire que la fondation de Bouro-Boudor date du vme siècle de notre ère. Le monument est voué à Bouddha selon toute évidence, mais le culte de Brahma était de beaucoup le plus ancien dans le pays. Il est naturel de penser que malgré la religion nouvelle, les artistes continuaient de se servir pour les monuments, des plans et des formes extérieures primitives qu'ils avaient étudiées depuis longtemps et qu'ils ne savaient encore modifier.

Bouro-Boudor offre dans son ensemble quelques rapports avec les pyramides étagées qu'on voit dans le Cambodge siamois, telles que Piméan-acas et Bapuon situées dans l'enceinte de Angkor-Thom, celles de Mi-Baume, de Préa-rup, etc. Ces pyramides étagées étaient dit-on pour les Khmers comme pour les Javanais

Page 1