UN ORFEVRE DU ROI
enfermés, sont tour à tour étalés avec soin sur la feuille de bétel qu'on enroule et qui forme une sorte de chique. Chacun ne peut se lasser, homme ou femme, d'en mâcher une quantité tout le long du jour. Dans les rares intervalles où il oublie d'avoir son bétel dans la bouche, le Cambodgien fume des cigarettes enroulées dans le morceau découpé d'une feuille de bananier (le SlekChèk) ou dans une fine écorce d'un arbre qu'on nomme dans le pays le Sambâk-ïhom. Il bourre aussi, pour varier son caprice, une petite pipe analogue à celles que possèdent les Chinois ou les Japonais. Les pipes enrichies d'ornements d'argent sont rares; elles sont parfois fort originales.
Pour en acquérir une, je devais faire une visite qui ne manquait pas de pittoresque. L'orfèvre demeurait dans un quartier établi sur un sol en contre-bas, complètement inondé par les eaux du Mékong. Il fallait aller en pirogue, mais je fus obligé d'ôter mes souliers et de relever mon pantalon pour faire quelques pas dans l'eau et la boue afin de gagner mon embarcation. Mon guide, court vêtu d'un sampote seulement et allant pieds nus, n'eut pas tant de peines. Il avait l'habitude, pendant la durée de cette, saison comme tous les autres indigènes, de faire journellement ce genre de traversée à gué, pour gagner sa propre demeure. Entrés tous deux dans la pirogue, mon homme armé de sa pagaie, me fait naviguer sous de charmantes allées, véritables voûtes de verdure formées de longues feuilles de bananiers. J'arrive bientôt au pied de la hutte bâtie sur pilotis, la demeure de l'artiste. Il était occupé à la confection d'un bracelet d'or commandé par Sa Majesté Norodom, pour l'une de ses dames favorites. Fort expert dans l'art de repousser les métaux, il voulut bien me montrer comment il exécutait ses œuvres. Si les moyens sont primitifs, il n'en faut pas moins une grande habileté. Il choisit une petite plaquette d'argent assez mince et commence à l'emboutir en lui donnant peu à peu la forme qu'il désire. Toutes les parties concaves de l'objet qu'il vient de créer, boîte ou oiseau, sont remplies avec une pâte composée de résine, de poussières de briques pilées, de cire et d'un peu d'huile de poisson. Le tout constitue un tampon sur lequel s'appuie la plaquette d'argent qu'il se prépare à repousser. L'orfèvre, après cette première préparation, colle sur chaque partie convexe de l'objet qui doit être orné, une petite feuille de papier sur laquelle les dessins sont tracés par avance. A l'aide de son délicat cisclet, il suit minutieusement leurs capricieux contours, en refoulant le métal.
Le petit chef-d'œuvre terminé, on n'a plus qu'à l'exposer au feu afin de faire fondre la cire qui remplissait toutes les parties concaves.
La pipe que l'argentier du roi venait de terminer (voy. page 1), avait été
RUINES DE TA-PROHM (Cambodge Siamois) Fragment.': d'ornements sculptes sur un pilastre des galeries de l'ouest.
D'après nature, (pa^e j^)