‹ CambronneChapitre 11 sur 73 · D'AUSTERLITZ A PULTUSK · texte numérisé non relu

D'AUSTERLITZ A PULTUSK

Le 88® de ligne, dans les rangs duquel Gambronne allait se distinguer, avait déjà de magnifiques états de service. II avait fait de 1798 à 1801, la campagne d'Egypte sous Bonaparte et comptait au nombre des régiments que quarante siècles avaient contemplés du haut des Pyramides. Il s'était battu, à Alexandrie, aux Pyramides, à Sédiman, dans la Haute-Egypte, sous les ordres des gçné" raux Desaix, Priant et Belliard et, comme il n'y avait guère plus de quatre ans qu'il était revenu en France, on pouvait admirer encore six cents hommes au moins du régiment qui portaient sur leurs figures bronzées les stigmates glorieux du soleil d'Afrique.

Il avait alors pour colonel le baron Curial et était fort de 1595 hommes (1). Classons-le , pendant que nous y sommes; il faisait partie du 5® corps d'armée, maréchal

Lannes, division Suchet, brigade Claparède.

(1) CURIAL (Philibert- Jean -Baptiste -François -Joseph, comte), général français, 1776-1829, entra comme volontaire dans la Légion des Allobroges, fit les campagnes d'Italie et d'Egypte, se distingua k Austerlitz, devint colonel-major des fusiliers de la Garde, général de brigade pour sa conduite à Eylau et à Friedland, général de division à Essling. A Hanau (1813), avec quatre bataillons de la Vieille Garde, il cubutta les Bavarois commandés par Wrède. Il se signala dans la campagne de France, notamment à Vauchamps et à Craonne. Après l'abdication de l'Empereur, il fit adhésion au gouvernement de Louis XVIII, revint, pendant les Cent-Jours, sous les drapeaux de Napoléon et combattit à Waterloo. Il rentra en grâce à la deuxième Restauration, siégea à la Chambre des Pairs, fit la guerre d'Espagne (1823), et mourut d'une chute faite au sacre de Charles X.

La campagne de 1805 est restée mémorable entre toytes. Gambronne assista à la capitulation d'Ulm, et le â décembre suivant, il voyait se lever le soleil d'Austerlitz. Le corps de Lannes était placé à la gauche de la ligne française, à cheval sur la route de Briinn, en face de l'aile droite de Tarmée austro-russe commandée par Bagration, à cheval sur la route d'Olmûtz.

Tandis que, suivant les ordres de l'empereur, les divisions de Soult enfoncent le centre ennemi et cherchent à prendre à revers les colonnes de gauche aux ordres de Buxhowden, le 5<5 corps, après avoir vicorieusement soutenu les attaques redoublées de la cavalerie de Bagration, avait à son tour marché en avant, appuyé par la cavalerie de Murât. Une charge brillante de cuirassiers et de dragons culbute Tennemi; le village de Blazowitz, défendu par 1200 Russes, est enlevé par Tinfanterie de Lannes, et Bagration bat en retraite sur Olmûtz. Il n'était qu'onze heures du matin et le sort de la journée était déjà décidé en notre faveur.

Gambronne, qui s'y était admirablement battu, y perdit son frère Gonstant , sous-lieutenant au 46« de ligne , tué sur le champ de bataille. Ge sont là les inévitables douleurs de la guerre, bella matribus deiestaia.

Une lettre inédite de Gambronne, qui nous a été obligeamment communiquée par M. Lefebure d'Ay, petitfils du destinataire, trouve ici sa place. Elle est curieuse à plus d un titre. L'enveloppe, qui fait corps avec la lettre, porte cette mention :

GRANDE ARMÉE. A Monsieur,

Monsieur Lefebure-Cambronne, fils,

à Saint-Quentin.

Voici le texte de la lettre avec son orthographe :

Gambronne, chef de Bataillon au 88^ régiment, Membre de la Légion d'honneur.

Je suis on no peut plus reconnaissant de Tintérêt que vous montrez pour moi, ainsi que tous mes parents : ce souvenir me sera éternel ; si je suis assez heureux en revenant de Paris me rendante Boulogne, de passer dans votre voisinage, je compte aller vous en remercier de bouche. Je désire non seulement faire votre connoissance, mais encore pouvoir acquérir votre amitié. Dites mille choses honsctcs à tous nos parents, assurez-les de mes respects.

J*ai eu le malheur de perdre mon frère dans cette campagne, il a été tué à la tète de sa compagnie de grenadiers, le courage des officiers français no leur permet pas de rester à leur place, c'est où il y a le plus de dangers qu'ils se portent et c'est ce qui me fait en ce moment verser des pleurs.

Qtuind à moi, je me porte bien ; j'ai eu, à la bataille d'Austerlitz, une balle morte à la fesse et mon cheval tué d'un boulet de canon, il y a eu peu d'affaires dans cette guerre, mais toutes ont presque été pareilles, décisifs et meurtrières. Je ne me suis battu que 2 fois ; il y a des régiments qui ne l'ont pas fait du tout, et il n'y en pas qui l'aient fait 4. Notre armée étoit un torrent à qui rien ne pouvoit résister. Malgré les brigandages qu'ont fait nos traînards, vu nos marches forcées, nous avons été mieux vu que les Russes qui généralement pillaient et brûlaient tout ; les habitants disoient que nous ne leur faisions pas tant de mal que leurs alliés. Cela n'est pas étonnant, ces soldats sont plutôt des sauvages que des hommes, c'est une leçon pour l'Autriche qu'elle paye cher, mais qui, je crois, pourra au moins nous laisser tranquilles 6 ans.

Embrassez vos père et mère pour moi, n'oubliez pas mes jolies

cousines, j'envie le plaisir que vous devez goûter en leur donnant

ces baisers.

Croyez à mon attachement.

Votre Cousin , CAMBRONNE, Chef de Bataillon.

Leonfelden, le 24 janvier, lieu où nous devons encore resterlS jours après lesquels nous devons partir pour France, nous désirons que ce soit plutôt.

On sait quelles furent les conséquences de la bataille d'Austerlitz; les Autrichiens se retirèrent de la coalition et conclurent avec nous le 27 décembre suivant la paix de Presbourg. La grande armée s'en vint camper dans les plaines boisées de la Franconie : le corps de Lannes s'établit aux environs de Cobourg, jolie petite ville, capitale du duché de Saxe-Cobourg-Gotha, célèbre par le séjour qu'y fit Luther en 1530 et par le siège qu'elle soutint en 4635 contre les Impériaux. Cambronne n'y tint garnison que peu de mois. La Prusse avait provoqué l'empereur et la guerre recommençait. Nous retrouvons Cambronne toujours à la tête du !«' bataillon du88« de ligne, toujours dans le 5® corps de la Grande Armée, d*abord au combat de Saalfeld, le 10 octobre 1806 et quelques-jours après, le 14, sur le champ de bataille d'Iéna, en face de l'armée du prince de Hohenlohe.

Commencée à sept heures du matin, l'action durait déjà depuis six heures, sans résultat appréciable, elle était engagée sur toute la ligne, quand Napoléon, qui voulait en finir avant la nuit, fit avancer toutes les troupes qui occupaient le centre de sa ligne de bataille. Là se trouvait Cambronne à la tète de son bataillon, il s'élance au pas de course sous une véritable pluie de mitraille pour prendre position sur un plateau, mais le feu de l'ennemi devient alors de plus en plus meurtrier, les grenadiers n'avancent plus qu'en marchant sur des monceaux de cadavres et bientôt enveloppé dans un brouillard qu'épaissit la fumée de l'artillerie, décimé par les forces dix fois supérieures de l'armée prussienne, il semble que le bataillon chancelle, recule et soit prêt à se débander. Cambronne comprend le danger :

— En avant! s'écrie-t-il, suivez-moi ou j'irai me faire tuer tout seul là haut.

Et il place son chapeau sur la pointe de son épée et l'agite en signe de ralliement. Le bataillon électrisé reprend sa marche en avant, il serre les rangs et tombe à la baïonnette sur les Prussiens qui plient à leur tour, se débandent et nous abandonnent le plateau. Témoin de ce haut fait d'armes, Napoléon tint à féliciter en personne rintrépide chef de bataillon.

— Vous êtes un brave officier, lui dit-il, et je n'oublierai jamais ce que je vous ai vu accomplir.

L'armée tout entière ne l'oublia pas davantage et quand, en 1816, Berryer rappelait la belle conduite de Cambronne à la bataille de Zurich, il disait aux juges militaires, compétents entre tous, qui allaient statuer sur son sort:

« Vous avez admiré le général Cambronne, quand dans « les plaines d'Iéna, voulant raffermir contre le danger « ses gens qui chancelaient, il s'élance seul sur le plateau, « sous un feu effroyable d'artillerie et de mousqueterie et <c rallie la troupe par ce froid courage, en faisant éclater « à la fois et sa bravoure et sa volonté ferme de remplir « les ordres de ses chefs. »

Après un repos bien gagné de trois jours sur le champ de bataille, Cambronne, à la tète de son bataillon, parcourt l'Allemagne avec une rapidité extraordinaire. Nous le voyons le 18 octobre à Halle, le 20 à Dessau, puis il traverse Postdam, Spandau, Prentzlau et il arrive à Stettin où il est de ceux qui font des premiers entendre le cri de : Vive l'empereur d'Occident ! Remis de ses fatigues, il franchit la sablonneuse et stérile Poméranie et, en passant par Stargard et Bromberg, il remonte la Vistule jusqu'à Varsovie où il fait son entrée le 1^' décembre suivant. Comme de raison, cette marche triomphale était signalée par autant de combats heureux. Le combat de Halle fut une des plus brillantes affaires de la campagne de 1806 :

- Gi —

Napoléon, à la vue de cette redoutable position fortifiée, disait qu'il aurait hésité, s*il Tavait connue, à attaquer cette ville avec cent mille hommes. A Prentzlau le 25 octobre, c'est le prince de Hohenlohe qui se rend prisonnier avec une vingtaine de mille hommes devant les dragons de Murât et les fantassins du maréchal Lannes qui ont suivi tous les mouvements de notre cavalerie, marchant jour et nuit, sans repos, s'arrôtant à peine pour manger. Il semblait qu'en détachant par avance une partie de la Grande-Armée du côté de la Pologne, Napoléon eût prévu que la Russie allait de nouveau lui déclarer la guerre. A l'heure même où l'empereur quittait Berlin (28 novembre 1806) pour épargner aux Russes la moitié du chemin, la cavalerie de Murât entrait à Varsovie, bientôt suivie de nos vaillants fantassins. L'empereur y arrivait le 16 décembre. Son but était de couper l'armée russe de la mer, pour l'isoler des secours anglais et des Prussiens encore maîtres de Dantzig et de Kœnigsberg. Un dégel inattendu qui survint dans la nuit du 25 décembre, gêna beaucoup les mouvements de l'armée qui s*épuisa en marches lentes et pénibles dans les boues de Pultusk. Enfm, le 26 au matin, les troupes de Lannes débouchent de la forêt de Pultusk et aperçoivent l'armée de Benningsen rangée en bataille contre la ville de ce nom et appuyée par une nombreuse artillerie. Lannes n'a avec lui que quelques pièces de petit calibre traînées avec des efforts inouïs par les chemins partout défoncés. La lutte s'engagea avec un acharnement sauvage ; tout à coup, au milieu d'une bourrasque de neige, le premier bataillon du 88^ de ligne, commandant Cambronne, surpris par la cavalerie russe, avant d'avoir pu se mettre en carré, est rompu et renversé ; mais bientôt rallié par son chef, il se relève et, profitant à

son tour des embarras de la cavalerie russe, tue à coups de baïonnette ces cavaliers plongés, comme nos propres fantassins, dans une mer de boue.

Voici dans le rapport du maréchal Lannes à TEmpereur, la partie qui a trait au 88« :

Pultusk, le 27 décembre 1806.

Sire, je suis arrivé hier avec mon corps d*armée devant Pultusk vers 10 heures. J'ai trouvé l'ennemi établi sur la plaine devant cette ville ; son avant-garde était composée d'environ IS.OOO hommes do cavalerie et de quelques mille Cosaques. J*ai placé la division Suchot sur deux lignes, et celle du général Gazan en arrière, aussi sur deux lignes. Dès que j*ai été formé, j*ai fait attaquer Tavant-garde ennemie par le 17e léger et le 88®. Après quelques charges que nos troupes ont reçues avec beaucoup de sang-froid l'ennemi s'est replié sur son corps de bataille...

L'ennemi a fait porter environ 8.000 hommes d'infanterie et 3 régiments de cavalerie sur ma droite, cherchant à me déborder. Alors j'ai fait marcher sur le pont de droite le restant du 64« et tout le 88e pour lui couper la retraite sur le pont... L'ennemi a été culbuté et est revenu sur le pont dans le plus grand désordre. Si un bataillon du 88e qui a été chargé par la cavalerie, n'eût pas plié, toute cette colonne était prisonnière de guerre.

... Nous nous sommes battus depuis 10 heures du matin jusqu'à 6 heures du soir dans la boue jusqu'à mi-cuisse. 11 a fallu toute la force et le courage de nos soldats pour résister. Votre Majesté a vu la journée qu'il a fait, le vont et la grùle renversaient nos soldats...

Toute l'infanterie a supérieurement servi (1), et si une partie d'un bataillon du 88» a cédé un instant, c'est que la pluie et le mauvais temps l'ont empoché de voir assez tôt le mouvement de la cavalerie qui l'a surpris... Je puis assurer à Votre Majesté que

(1) Le 88' souffrit beaucoup le 26 décembre. D'après la situation au 30 décembre, il y avait à cette date 94*) homn>es de troupe présents au corps, mais il faut compter aussi quelque fort détachement, sans quoi il aurait eu SOU hommes hors de combat ce jour-là.

depuis que je fais la guerre, je n*ai pas vu do combat aussi acharné que celui d'hier. Nos baïonnettes se sont croisées plusieurs fois avec celles de l'ennemi (i).

D'autre part, voici ce que disent de la même bataille les Mémoires du chancelier Pasquier (Tome 1 , p. 297) :

« Ce notait qu'après des combats sanglants qu'il avait if été possible de s'établir sur la rive droite de la Vistule ; D l'affaire de Pultusk surtout avait été fort acharnée ; » l'armée française y avait éprouvé des pertes considé- > râbles ; elle s'était pour la première fois trouvée aux » prises en même temps avec les glaces et avec les » soldats du nord, et il avait fallu toute la vigueur des » maréchaux ^lannes et Davout pour un succès qui n'était » guère constaté que par la retraite de l'ennemi, retraite » opérée pendant la nuit ».

Il fallut suspendre les opérations devant l'impraticabilité du terrain et tandis que l'ennemi battait en retraite sur le Pregel, prendre ses quartiers d'hiver à Varsovie. Le !«' janvier 1807, Napoléon y rentre avec sa garde, furieuse de cette courte campagne où, contrairement à leurs habitudes, ces vieux soldats n'ont pas brûlé une seule amorce. C'est alors que l'empereur leur décerna le pittoresque sobriquet de grognards qui leur est resté depuis.

Cambronne s'était trop distingué pour ne pas obtenir la juste récompense de ses services. « Par décret rendu au » camp impérial de Varsovie Te 16 janvier 1807, S. M. » nommait officier dans la Légion d'Honneur, M.^Cam-

(1) Nous empruiitonâ ce rapport à rintéressante Campagne de Pologne en 1806 du capitaine P. Foucarl, du 26« bataillon de chasseurs à pied.

» bronne, chef de bataillon au 88» de régiment d'infan- » terie » (1).

Bientôt la campagne de Pologne recommence, illustrée par les batailles glorieuses, mais sanglantes d'Eylau et de Friedland. Cambronuc n'y assista pas, il était campé sur les bords de la Narew, un des affluents de la Vistule, mais qui sait s'il n'eût pas préféré les hasards des combats aux souffrances inouïes dé cette première partie de la campagne de Pologne. Vivre pendant près de quatre mois, sans se déshabiller, au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-de-vie, parfois sans pain, ne se nourrissant que de viande et de pommes de terre, et il n'y en avait pas tous les jours, faisant des marches et des contremarches inutiles, harcelés par de continuelles escarmouches, telle fut l'existence du 88« de ligne jusqu'à la paix de Tilsitt (25 Juin 1807).

Depuis cette époque jusqu'en septembre 1808, c'est-àdire pendant plus d'un an, le 5® corps de la Grande-Armée occupa les environs de Breslau, capitale de la Haute-Silésie, sans que nous ayons rien de spécial à noter concernant Cambronne.

Nous devons à l'obligeance de M. Gustave Bord, communication d'une lettre du conseil d'administration du 88® de ligne au pied de laquelle figure la signature de Cambronne et qui porte la date de Trebnitz en Silésie 4 juin 1808. Elle a trait aux difficultés de change du billon. C'est une lettre purement administrative et qui n'offre d'intéressant que les indications de date et de lieu.

(1) Moniteur Universel du 16 mars 1807, page 291. La minute du décret figure aux archives nationales A F IV 235, plaquette lolO.

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