CAMPAGNE DE FRANCE
Les soldats de la Sainte-Alliance ont franchi le Rhinr et inondé les plaines de TAube et de la Marne. De Paris» TEmpereur prépare sa campagne et distribue à chacun ses fonctions, comme on peut en juger par la pièce suivante (1) :
Au Palais des Thuileries, le 21 décembre 1813.
ORDRE L*Etat-Major de rinfanterie de la Garde sera composé ainsi qu'il suit :
Article premier. — Vieille Garde.
Les deux Divisions de la Vieille Garde seront coipmandées par le Général de division comte Priant.
ire Division.
Général de division Commandant : le comte Priant, Colonel
dos Grenadiers à pied.
Chef d'Etat-Major : le Chef d'escadron Priant.
! Petit, Major du icr régiment de- Grenadiers à pied.
■ Cambronne, d** du 1er régiment de Chasseurs à pied.
NAPOLÉON
Ces ordres furent transmis à qui de droit. A la même époque nous trouvons Cambronne à Namur avec Mortier duc de Trévise, qui commande la division de la Garder
(1) Archives Nationales, AF. IV. 839, plaquette 6742. (Minutes des décrets).
puis à Reims le 25 décembre, à Charleville le 31 (1), à Langres le 12 janvier 1814, il se replie le 16 à Chaumont devant les forces autrichiennes et le 20, à Bar-sur-Aube.
Le 24, le prince de Schwarzenberg paraît aux portes de la petite cité avec plus de trente mille hommes, mais la Vieille Garde est là sous les ordres de Mortier et de Priant et, malgré son infériorité numérique, elle n*hésite pas à commencer Tattaquc par une décharge à mitraille. Deux fois nous repoussons les Autrichiens du village de Fontaines, deux fois ils y reviennent avec des renforts.
Cambronne, à la tète de son régiment, fait des prodiges de valeur : une balle le blesse à la cuisse droite. Il continue
(l) L'ne pièce de la richissimô collection d'autographes Labouchère (Bibliothèque publique de Nantes, tome 7, page 60)) nous permet de fixer cette date. C'est une lettre de Cambronne au duc de Feltre. En voici le texte inédit jusqu'ici:
« A Son Excellence le duc de Feltre, » Monseigneur, » Je vous prie d'avoir la bonté de vouloir bien me faire envoyer les cartes topographiques du pays où la Garde est susceptible de se porter dans cette guerre.
» Si j'avais pu me les procurer à Paris, je ne me serais pas permisde vous importuner.
» J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,
Le Général de brigade.
Le Baron CAMBRONNE.
Major du !«'' régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde.
» Charlesville, le 31 décembre 1813 ».
La lettre fut enregistrée sous le numéro 21; visée et il y fut donné suite, à en juger par la mention suivante, écrite en marge :
« Renvoyé à M. Lépine pour rendre compte et donner l'empire, les étapes, carte générale de Ferrari, les postes de Hollande et d' Ailemage en deux feuilles ».
Croyait-on donc avoir encore besoin des cartes d'Allemagne et de Hollande ?
pourtant la charge commencée, mais la douleur Tarréte, il tombe et deux de ses hommes remportent hors du champ de bataille . Le soir, il fait panser sa blessure & Troyes.
Le voilà [)our quelques semaines éloigné des champs * de bataille où Napoléon semble avoir ramené la victoire avec lui. Vainqueur à Saint-Dizier, à Champ-Aubert, à Montmirail, à Vaux-Champs, à Montereau, à Méry, qui sait s'il n'eût pas culbuté l'étranger hors du territoire, sans la stupide capitulation du*général Moreau à Soissons. Il court à Craonne ressaisir la fortune. Nous sommes au 7 mars. Cette fois, Cambronne, à peine remis de sa blessure, est des nôtres. Contre 50.000 alliés, nous n'avons que trente mille hommes^ dont les deux tiers sont des recrues à peine instruites. La gauche est prise d'une panique que la voix puissante de Ney ne parvient pas & arrêter ; la droite, sous les ordres de Victor, tient bon, ce ne sont pourtant que des conscrits de la veille, des c Marie-Louise », comme on les appelait. Mais ne fmiront-ils pas par céder devant cette pluie de mitraille ? et ne leur viendra-t-on pas en aide ?
Napoléon l'a compris : il fait alors avancer la Vieille Garde commandée par Priant au secours des deux ailes qui menacent de plier sous les efforts de la division russe de Winzingerode. Elle l'aborde à la baïonnette, la serre de près et déjà la refoule, quand à son tour l'ennemi reçoit des renforts.
Le général Cambronne qui jusque là a guidé l'attaque avec le plus grand succès, ne se sent pas effrayé de ce nouveau déploiement de forces : « Tenez bon, dit-il au capitaine Heuillet placé en extrême avant-garde avec deux compagnies du 2^ régiment des chasseurs à pied de
la Vieille-Garde, tenez bon, nous ne pouvons pas tarder à recevoir du renfort d'aiUeurs ; en attendant, restez où vous êtes et n'allez pas plu^ loin ».
Au même instant, toutes les masses «nDemies se préoipitent sur nos grognards. Le capitaine Heuillet, qui fait le coup de feu comme ses soldats, tombe frappé d'une balle qui lui traverse le corps. Cambronne, dans la mêlée, a reçu deuT blessures, l'une à la cuisse droite, l'autre au côté gaucbe. Il se relève, une balle lui traverse le bras gauche. Le capitaine et le général arrivent en même temps à Tambulance, mais Cambronne repousse le chirurgien-major qui s'empressait autour de lui : — Je ne suis pas pressé, major, lui dit-il, pansez d'abord le capitaine Heuillet, il mérite d'être secouru avant mei.
Belle parole qui honore à la fois Cambronne et :1e capitaine Heuillet !
Notre artillerie réussit enfin à nous assurer le succès. L'infanterie russe de Saoken et de Woronzow nous abandonne le terrain.
Telle fut la sanglante bataille de Craonne où personne ne fit de prisonniers et où le maréchal Victor, les généraux Groucby, Laferrière, Cambronne, Bigarré, Boyer, Sparre, Kozier et le capitaine Heuillet furent blessés, où il n'y eut pas moins de douze raille hommes mis hors de combat.
Paris était le but suprême que visaient les alliés, mais les glorieux débris de la Grande-Armée s'étaient promis de tout faire, pour le défendre jusqu'à la mort. Mortier occupe les hauteurs de Montmartre : Cambronne est auprès de lui, à la tête de ses intrépides chasseurs et, le 30 mars, la bataille s'engage avec une ardeur, une rage nouvelle de part et d'autre. A peine remis de ses blessures
reçues à Craonne, Gambronne est atteint de nouveau d'un coup de feu à la cuisse droite. Il lutte pourtant encore jusqu'à rheure où il faut bien en arriver à signer, le désespoir au cœur, la capitulation de Paris.
Les généraux, le cœur navré, se retirent ensuite vers la dernière retraite de Tcmpereur, vers Fontainebleau.
Rien de désolant comme le récit de ces dernières pages d'une grande histoire. Tout s'écroule, tout s'effondre à la fois ; à côté des dévouements rares et qui se consument en efforts impuissants, que de défections, que d'ingratitudes lamentables î II semble que l'idée de patrie, de défense nationale, incarnée encore et quand même par l'Empereur malgré ses fautes, ait déserté les cœurs les plus braves et les meilleurs esprits, et que la France épuisée par vingt ans de guerres, se soit affaissée à la porte ^e Glichy et sur les hauteurs de Montmartre, pour ne plus se relever.
Heureusement, quelques officiers, quelques poignées de soldats n'ont pas abandonné le glorieux chef d'hier et ils sont demeurés dans nos annales comme le symbole de la fidélité à la cause des vaincus.