‹ CambronneChapitre 15 sur 73 · ORDRE DU 29 MAI · texte numérisé non relu

ORDRE DU 29 MAI

— Le Général Cambronne aura le commandement de la place de Porto-Ferrajo. Il aura également le commandement do (laissé en blanc) (H); II sera chargé : lo d'arroter le service de la place et de veiller à ce qu'il se fasse avec la plus grandb^

(1) CoriYspoiiclaiicc de Napoléon, 11° 21669.

(2). Bihlioth»'M|uo de Carcassonne. Catalogue des manuscrits, 260 (85:J8). Nous devons cette pièce et bien d'autres encore à Tobligeance de M. hard, bihliolhccairo, qui les a cherchées et copiées pour nous^

{'i). Longone, sans d» utc.

régularité ; — S*» il présidera le Conseil de santé a6n do veiller à ce que les lois de santé pour les bâtiments qui sont en quarantaine, soient exécutées ; — 3o il veillera à tout ce qui est police et sûreté ; en conséquence, aucun individu ne débarquera à Porto-F. qu'il n'ait une carte de sûreté de lui, qu'il n'ait fait visiter, et qu'il ne connaisse ce qui le conduit dans l'ile ; enfin il sera chargé de tout ce qui est relatif à l'administration de la Garde.

Il sera fait choix d'un Capitaine de la Garde pour faire les fonctions de commandant d'armes. Ce choix sera soumis à mon approbation. Le général Cambronne rendra compte de tout au Gouvernement. Le capitaine Raoul fera les fonctions do Directeur du Génie.

Les soldats avaient conservé Tuniforme français, mais ils avaient pris la cocarde elboise, blanche et rouge, semée d'abeilles d'or. Napoléon avait adopté pour ses nouvelles armes un ancien écusson de rîle, datant de Cosrae l^^ : d'argent à la bande de gueules chargée de trois abeilles d'or.

La petite armée était forte d'environ 1600 hommes. Aux termes de l'art. XVII du traité de Fontainebleau, Napoléon n'avait été autorisé à emmener dans sa nouvelle résidence que 400 hommes de bonne volonté. Mais les grenadiers et chasseurs s'étant présentés en plus grand nombre, les généraux Petit et Cambronne avaient cédé à leurs prières et les avaient désignés pour partir (i).

Par ailleurs, que faisait Cambronne? Il correspondait avec sa mère, s'inquiétant de sa santé qui laissait souvent à désirer, recevant d'elle des détails sur l'administration de sa petite fortune qu'elle gérait en son absence, lui parlant de sa sœur Justine et songeant au jour où il la reverrait, où il reverrait la France. Comme s'il avait eu le

(1) 18 15 y par Henri Houssaye, page 148.

pressentiment que plus tard il aurait à s'assurer la protec* tion de ses anciens chefs, de ses compagnons d'armes, il écrivait au comte Curial qui commandait à Nancy une lettre où il se réclamait de sa bienveillance, dans le cas où il quitterait le service de Napoléon, afin d'obtenir la permission de rentrer à Nantes et d'aller passer auprès de sa vieille mère le restant de ses jours.

Comme on l'a vu, c'est à lui que l'Empereur avait confié la surveillance de la police :

— Cambronne, lui dit-il un jour, tu m'es dévoué, veille dans l'île à notre conservation ; tu n'es pas courtisan, tu ne me cacheras rien. — Sire, je n'en inventerai pas de nouvelles pour vous en donner, mais je promets de vous dii^ tout ce que je saurai, ne fût-ce pas même agréable à savoir. — C'est ainsi que je le veux, répondit Napoléon (1).

Les renseignements sur Cambronne pendant son séjour à Porto-Ferrajo sont trop rares pour que nous n'empruntions pas à V Histoire de Napoléon à l'tle d'Elbe par Pons de l'Hérault, encore inédite dans les manuscrits de la bibliothèque de Carcassonne (â) les lignes suivantes :

Vïi jour un vaisseau de guerre napolitain qui était dans le voisinage de Tile, envova des officiers à terre pour saluer l'Empereur et pour deinanderdes ordres. Ce vaisseau allait à Naples. Le général Cambronne, ce brave qui est le modèle de rhonneor et (le la fidélité, et dont nos derniers ne veux conserveront encore le souvenir des paroles qui consacrent Tun des plus mémorables traits de la bataille de \N'aterloo, La Garde meurt et ne se rend pas, le général Cambronne qui ne peut point supporter même l'idée d'une trahison, reçut assez mal ces envoyés et les fit repartir de

^1) Le Breton du 22 juillet 1848.

(2) Bibliothèque de Carcassonne. Section des manuscrits. Papiers de Maliul, n* 288.

suite. S. M. blâma la vivacité du général et voulut réparer attt peu de courtoisie en envoyant à bord du vaisseau, mais il n'était plus temps et il fut impossible de les atteindre.

Une autre fois, c'était la Saint-Napoléon cpi'il sXgissait de célébrer sur la place d'armes de Porto-Ferrajo où une superbe salle de danse avait' été installée. Le 15 août arrivé, des salves d'artillerie sont tirées pendant le discours fait par le curé, qui n'en était pas plus content. Un banquet avait été préparé, on attendait l'Empereur qui finalement lit -dire par un ofQcier d'ordonnance de commencer sans lui. Non seulement on commença sans loi, mais on unit avant qu'il fût arrivé. Au dessert, Bertrand porta une santé à l'honneur et à la fidélité de Napoléon, grand guerrier; Drouot but aux braves et fidèles Grenadiers de Sa Majesté ; Gambronne porta « une santé à l'honneur de vaincre ou mourir pour Sa Majesté » et, détail piquant, le grand vicaire en fit autant.

L'Empereur arriva comme les toasts finissaient. Point n'est besoin de dire si on cria : Vive Napoléon ! (!)

On s'efforçait d'ailleurs de se distraire autant que possible.

£n janvier et en février 1815 il y eut six grands bals, dont trois masqués, au Palais et au Théâtre. L'Empereur avait réglé lui-même l'ordonnance de ces réceptions dans les plus petits détails.

Madame mère, puis la princesse Pauline avaient rejoint l'Empereur, la première le 2 août 1814, la seconde le 30 octobre. Ces deux princesses, le grand-maréchal et ma-

(1) Nous empruntons ces détails à un curieux manuscrit que possède la bibliothèque de Carcassonne (n* 294-140) ; il est intitulé La Vie d« Napoléon pendant son séjour à Vile d'Elbe, par Labadie, adjudant-major de place à Porto-Ferrajo.

dame Bertrand, Drouot, Gambronne, le colonel Mallct, le major Jcrmanowski, le directeur des domaines, Lapi et sirNcil Campbell formaient la société habituelle de Napoléon.

Le colonel Campbell, que nous retrouverons plus tard sur le champ de bataille de Waterloo, était admis dans l'intimité de TEmpereur. Cet officier, Tun des quatre commissaires chargés de conduire Napoléon de Fontainebleau à Fréjus, avait été spécialement désigné, avec le général autrichien KoUer, pour le suivre jusqu'à l'île d'Elbe « afin de lui faciliter les moyens d'installation ». Kollcr. quitta l'île d'Elbe le 14 mai. Une dizaine de jours après, Campbell fit savoir au grand-maréchal qu'il était prêt à partir « si Napoléon ou tout autre attribuait son séjour dans l'île à quelque motif inavoué ». Aux termes du traité de Fontainebleau, l'Empereur devait être libre et maître dans son île, et Campbell n'avait point pour mission — du moins pour mission oiïicielle — de le surveiller. Bertrand ayant répondu à Campbell que l'Empereur a croyait sa présence encore utile, indispensable même et toujours agréable », le commissaire anglais ne se contenta pas de ces paroles. Il exigea un écrit. En conséquence, Bertrand lui adressa le 27 mai une note se terminant par ces mots : (( Je ne puis que réitérer au colonel Campbell combien sa personne et sa présence sont agréables à l'Empereur Napoléon. » C'est ainsi que Campbell resta à l'île d'Elbe où, désormais assuré de n'être plus suspect à Napoléon, il ne manqua pas d'informer le Foreign-Office avec la plus grande conscience de toutes ses actions et de toutes ses paroles. (1)

(1). 1815. par Henri Houssaye, pages 154-liî6.

On connaît les événements qui marquèrent les premières semaines de Tannée 1815. Napoléon qui étouffait dans le cercle de l'île d'Elbe trop étroite pour son ambition, était tenu au courant de l'opposition que rencontrait le gouvernement antipathique des Bourbons. Il résolut d'en tirer parti et à la conquête de l'Europe, il rêva d'ajouter la conquête de la France.

Trois jours avant de quitter l'île d'Elbe, il ordonne à Cambronnc de se tenir prêt à partir, et, comme pour lui laisser deviner ses desseins : — Où allons-nous, Cambronne? lui dit-il. Cambronne n'avait jamais cherché à pénétrer 4es secrets de son souverain, il ne demanda pas à l'empereui oii il allait, il lui répéta seulement qu'il le suivrait en soldat dévoué, mais il devait se douter que quelque chose de grave se préparait.

En effet, le 25 février 1815, contre son habitude, Napoléon resta enfermé au palais. Il s'occupait de rédiger trois proclamations, les deux premières adressées par lui au Peuple français et à l'Armée, la troisième prétendument adressée par la Garde impériale aux généraux, officiers et soldats de l'armée. Les trois pièces furent imprimées secrètement dans la soirée ou dans la nuit. Dans la Correspondance t ces proclamations prétendues improvisées pendant la traversée et prétendues imprimées pour la première fois à Gap le 6 mars, portent : golfe Jouan 1"'" mars. Or, M. Henri lloussaye rapporte dans son intéressant volume sur 1815 qu'il a découvert aux Archives des Affaires étrangères (Papiers des Bonaparte 1801) les premiers exemplaires imprimés de ces trois proclamations. Ils ne portent pas la mention de golfe Jouan ni de l®*^ mai*s, et ou lit au bas : A Porto-Ferrajo chez Broglia imprimeur du Gouvernement.

Le lendemain 26 février (qui était un dimanche) vers onze heures, Camhronne avertit les adjudants-majors que les troupes mangeraient la soupe à 4 heures et s'emharqueraient à 5. A midi, le bataillon franc et la garde nationale relevèrent les postes occupés par la vieUle garde.

Le soir même, le bataillon des grenadiers s'embarquait à bord de VJnconstant qui portait César et sa fortune. La traversée dura trois jours que Napoléon mit à profit en dictant ses proclamations. La plus célèbre est celle qui est datée du golfe Juan et du 1*' mars. Bien qu'elle n^ porte pas la signature de l'empereur, il n'est pas douteux qu'elle soit son œuvre. Fleury de Chaboulon (i) la lui attribue dans ses Mémoires sur les cent Jours et Napoléon lui-même ne Ta pas désavouée dans ses annotations critiques sur cet ouvrage.

La vérité, c'est que sur le vaisseau qui les ramenait en France, l'empereur avait fait signer à ses lieutenants un appel à l'armée pour engager leurs anciens soldats à se ranger encore une fois sous les aigles impériales. Puis^ les signatures obtenues, Napoléon avait changé les termes de la proclamation^ en y introduisant des injures contre les Bourbons, des allusions violentes contre les hommes que poursuivait son ressentiment et c'est pourtant la pièce ainsi modifiée, nous devrions dire falsifiée, qui fut publiée

(1) Auditeur au Conseil d'Etat, sous-préfet de Chàteau-Salins jusqu'en janvier 1814, puis nommé sous-préfet de Reims quand cette ville fut reprise aux Kusses, Fleury de Chaboulon avait donné s démîBBion au retour des Bouii)ons. Resté fervent admiratear de Napoléon, il résolut, au commencement de 1815, d'aller à Tlle d*£lbet sans peut-être avoir d'abord d'autre pensée que de revoir son ancien souverain ou d*étre employé auprès de lui. Ses Mémoires gur les Cent Jours sont intéressants.

au Monitear avec la signature des officiers qui n'auraient peut-ôtre pas consenti à accepter cette rédaction nouvelle.

En voici le texte, avec l'indication des additions et des cbangemenis faits par l'omp^reui'.

Les généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale aux généraux, officiers et soldats de l'armée :

Soldats et camarades,

Nous voQS avcos conservé votre Empereur malgré les nombreuses embûches qu'on lui a tendues ; nous vous le ramenons au travers des mers, au milieu de mille dangers. Nous avons abordé sur la terre sacrée do la patrie avec la cocarde nationale et Taigle impériale.

Foulez aux pieds la cocarde blanche ; elle est le signe de la honte et du joug imposé par l'étranger et la trahison. Nous aurions inutilement versé notre sang si nous souffrions que les vaincus nous donnassent la loi ! !

Depuis le peu de msis que les Bourbons régnent, ils vous ont convaincus qu'ils n'ont rien oublié ni rien appris. Ils sont toujours gouvernés par les préjugés ennemis de nos droits et de eenx du peuple.

Ceux qui ont porté les armes contre leur pays, contre nous, sont des héros ! Vous, vous êtes des rebelles à qui Ton veut bien pardonner jusqu'à ce que l'on soit assez consolidé par la formation d'un corps d'année d'émigrés, par l'introduction à Paris d'une garde suisse et par le remplacement successif de nouveaux officiers dans vos rangs. Alors il faudra avoir porté les armes contre la patrie pour pouvoir prétendre aux honneurs et aux récompenses ; il faudra avoir nne naissance conforme à leurs préjugés pour être officier ; le soldat devra toujours être soldat : le peuple aura les charges et eux les honneurs.

Un Viomesnil insulte au vainqueur de Zurich, en se naturalisant français, lui qui avait besoin de trouver dans la démence de

la loi pardon et amnistie. Un Brulart, chouan sicaire de Georges, commande' n os légions ( 1 ) .

En attendant le moment où ils oseraient détruire la Légion d'honneur, ils l'ont donnée à tous les traîtres et l'ont prodiguée pour l'avilir, lis lui ont ôté toutes les prérogatives politiques que nous avions gagnées au prix de notre sang.

Les 400 millions du domaine extraordinaire, sur lesquels étaient assignées nos dotations, qui étaient le patrimoine de l'armée et le prix de nos succès,Jt7« les ont fait porter en Angleterre (2).

Soldats de la grande nation, soldats du grand Napoléon 1 continuerez-vous à être les soldats d'un monarque (3) qui vingt ans fut l'ennemi de la France, et qui se vante de devoir son trône à un prince régent d'Angleterre ?

Tout ce qui a été fait sans le consentement du peuple et le nôtre, et sans nous avoir consultés, est illégitime.

Soldats, la générale bat et nous marchons, courez aux armes, venez vous joindre à votre Empereur et à nos aigles tricolores ; et si ces hommes, aujourd'hui si arrogants et qui ont toujours fui à l'aspect de nos armes, osent nous attendre, quelle plus belle occasion de verser notre sang et de clianter l'hymne de la Victoire !

Soldats des 7^, 8^ et 19^ divisions militaires, garnisons d'Antibes, de Toubn, de Marseille (4), officiers en retraite, vétérans de nos armées, voit^ êtes appelés à l'honneur de donner h premier exemple (5). Venez avec nous conquérir ce trône, palladium de

(1) Cette phrase que nous italiquons fut ajoutée par l'empereur. Quand les juges militaires de Drouot lui présentèrent la proclamation insérée au Journal officiel^ l'inlèpre général la désavoua : «* Ce n'est pas » cette proclamation que j'ai signée, avait-il dit; elle ne contenait ni » provocations personnelles, ni mille autres choses qui s'y trouvent. » Cambronne dut en faire autant, comme on le verra plus loin.

(2) Un autre texte porte : ... le prix de nos sueurs, ils se les sont appropriés,

(3) Variante : — Consentirez- vous à l'être d'un prince qui. . .

(4) et (5) Les lignes italiquees comptent au nombre de celles qui ont été ajoutées par l'empereur.

nos droits et que la postérité dise un jour : « Les étrangers, » secondés par des traîtres^ avaient imposé un joug honteux à » la France ; les braves se sont levés, et les ennemis du peuple, » de l'armée, ont disparu et sont rentrés dans le néant. »

L'original portait comme signature : « le général de » brigade baron Gambronne, major du premier régiment » des chasseurs de la garde. »

Le 28 février, le rétablissement de la cocarde tricolore fut célébré joyeusement à bord. La Garde avait épuisé ses approvisionnements particuliers, mais l'Empereur vint à son secours en donnant l'ordre à ïourtain, son maître d'hôtel, d'étaler toutes les provisions du voyage qu'il se fit un plaisir de distribuer lui-même à ses braves, a Sa » Majesté n'avait pas déjeuné, » raconte Pons de l'Hérault, dans le document que nous avons déjà cité, « nous n'avions » pas déjeuné non plus. Le preux Gambronne lui en » fit l'observation. L'Empereur se. mit à rire et, se • tournant vers les grenadiers, il leur dit : Messieurs les » grognards, le soleil luit également pour tout le monde; » il faut que chacun mange et boive.

» Il y eut un nouveau partage . »

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