LES CENT JOURS
Le !•' mars, l'empereur débarque au golfe Juaa.
— Cambronne, dit-il en s'adreisant à son fidèle soldat, je vous confie Tavant-garde de ma plus belle campagne, vous ne tirerez pas un seul coup de fusil, partout vous ne trouverez que des amis, songez que je veux reprendre ma couronne sans répandre une seule goutte de sang.
A cinq heures, le débarquement était terminé.
Napoléon envoya Cambronne à la tète d'une avantgarde à Cannes pour commander des vivres et acheter des chevaux ; et, sac)iant que, pour attirer les gens, il ne faut pas commencer par froisser leurs intérêts, il fit tout payer argent comptant. Les vivres furent en eflfet préparés et quelques mulets, quelques chevaux achetés. Malgré l'ordre de ne laisser sortir personne de Cannes, surtout par la route qui menait à Toulon, un officier de gendarmerie, auquel Cambronne avait proposé d'acheter des chevaux et qui avait feint de vouloir les céder, s'échappa au galop pour aller à Draguignan donner avis au préfet du Var du grand événement qui venait de s'aocomplir. Heureusement pour Napoléon, cet officier ayant remarqué que l'artillerie qu'on avait débarquée était placée sur la route de Toulon, s'en fia aux premières apparences, et alla répandre la nouvelle que l'expédition se dirigeait vers la Provence, c'est-à-dire vers Toulon et Marseille. Il n'en était rien.
Vers le soir, Napoléon s'était approché de Cannes et on lui amena à son bivouac, par suite de Tordre qu'il avait donné d'arrêter toutes les voitures , le duc de Valentinois, prince de Monaco^ passé, comme tant d'hommes du temps, d'un culte à l'autre, de l'Empire à la Restauration. Cambronne, fidèle à la consigne donnée, l'avait obligé de descendre de sa berline armoriée, au débouché de la route d'Aix et l'avait consigné provisoirement à VHôtel de la Poste, L'empereur le fît relâcher sur le champ, l'accueillit avec gaieté et lui demanda où il allait : — Je retourne chez moi, lit le prince. — Et moi aussi, répliqua Napoléon (1).
A ce récit, pourquoi n'ajouterions-nous pas ceux de M. Pevrusse et de M. Pons de l'Hérault, témoins oculaires et dont les mémoires n'ont pas encore été publiés ? Voici ce que raconte M. Peyrusse :
\^^ mars. — Le général Gambromie avec un détachement da grenadiers et de polonais avait été lancé en avant pour intercepter les communications et faire préparer les vivres poiu*
(1) Une lettre du préfet maritime de Tooion, en date da 5 mars, reproduite au Moniteur Universel du jeudi 9 mars 1815, page 271, ajoute les détails suivants à ceux qui sont déjà connus :
« Le détachement qui a occupé Cannes était de 80 hommes, y com- » pris 3 officiers et un tambour. l\ arriva ensuite un général nommé » Cambrone, qui se tint constamment à la tête du détachement » posté à Saint- Pierre, porte de France... Le général Cambrone fit >» arrêter le prince de Monaco qui se trouvait à Cannes, lors du » débarquement, et qui se rendait dans sa principauté. H lui déclara » qu'il était son prisonnier et le fit conduire à son auberge, où il fut » gardé par un caporal, ayant un factionnaire à sa porte. Il fit ensuite > des réquisitions de vivres et ordonna d'iUuminer le devant des « maisons. Toute la ville était sur pied, toutes les rues encombrées ; » quelques questions que fissent le général et ses officiers sttr les » dispositions des habitans à l'égard de Bonaparte, le plus morne n silence fut gardé. »
3,000 hommes, el d'annoncer que S. M. et lo Roi de Naples entraient par Toulon avec un gros de troupes.
Arrivée Cannes où la nouvelle de notre débarquement n*était pas parvenue, le premier acte du général est de faire venir sur la roule tout le pain et toute la viande qu'il put se procurer, et de mettre embargo sur tous le« chevaux de la poste.
Un épisode amusant signale sa marche. Le général trouva, ù VHôtel de la Poste, le duc de Valentinois, prince de Monaco, pour (|ui Ton faisait les apprêts de son entrée dans sa principauté de Monaco. 11 fut consigné dans son logement jusqu'à l'arrivée de sa Majesté, et tous les chevaux do la poste mis en ré(iuisition pour le service de l'expédition. Le Prince était muet d'étonnement, il ne tarda pas à s'ai)ercevoir qu'il était momentanément prisonnier.
M. Pons de THérault entrç dans plus de renseignements :
A deux heures aj)rès-midi, nous jetâmes l'ancre dans le golfe .Juan. Le convoi s'était heureusement réuni ; le débarquement commença de suite ; à cinq heures il était achevé. L'on débarqua aux magasins d<' la comnmne de V.ilauri. Le vent, qui avait été favorable pendant toute la traversée, changea tout à coup du direction. Cela favorisait extrêmement l'Empereur qui fit repartir sur le champ les bâtiments i\\iï nous avaient transportés.
S. M. app(îla le général Cambronne. « Cambronne, lui ditelle, commandez l'avant-garde : elle sera composée de ^40 hommes d'élite ({ue vous choisirez vous-mêmes ; organisez-là ; partez de suite et allez prendre position sur la grande route en avant de Cannes, du cùlê de PYêjus. Vous ne permettrez à personne de passer en delà de votre ligne ; vous laisserez libre tout ce qui viendra en deçà- » Dans ciiuj miimtes le brave général Cambronne était à même d'exécuter les ordres do S. M. Il se rendit au poste qui lui était assigné.
Le général Ctnîbronne est d'un caractère extrêmement violent. et il y avait à craindre que ([uelque contrariété n'excitit son emporlenient naturel ; mais telle est la hrc.o de son dévouement à rKniporour, qu'il était devenu d'une douceur extraordinaire.
et ce n'est pas un des traits les moins remarquables de Tinflucnce de S. M.
...S. M. n'avait aucun rapport du général Gambronne. Le général avait dû voir la municipalité de Cannes et faire quelques dispositions pour les transports. L'Empereur m'ordonna de me rendre à Cannes, d'examiner ce qui s'y passait et de lui conduire les magistrats municipaux ; j'arrivai à Cannes, j'y trouvai la population en mouvement. Cambronne ne s'était point arrêté, il avait seulement traversé la ville pour aller droit au poste où il devait placer son avant-garde. Personne ne savait que Napoléon était au golfe Juan. Les habitants étaient tout étonnés et de l'apparition des cocardes tricolores et des coups de canon qu'ils avaient entendus dans leur voisinage. C'est dans cet état d'étonnementqueje les trouvai, jo me rendis à la maison commune. Le général Cambronne y vint presque aussitôt, et j'en fus bien aise. Nous annonçâmes le retour de l'Empereur; le peuple parut content. M. le Maire, vieillard d'un aspect respectable, nous observa que S. M. se trouvant sur le territoire de Valauri, ce n'était point la municipalité de Cannes qui devait aller à sa rencontre. Nous nous contentâmes de cette raison, et je retournai auprès de l'Empereur.
A quelques jours de là, le colonel Campbell passait à son tour au golfe Juan. Il a consigné ce qu'il y apprit dans un Journal inédit qui fait également partie sous le n^ 259 (8536) des manuscrits de la bibliothèque de Carcassonne. Voici les passages relatifs à Cambronne :
11 mars. — Au golfe Juan, le lieutenant de douanes et le commissaire me racontèrent l'histoire du débarquement de Napoléon. Il descendit à terre le ier mars vers 3 heures de l'après-midi Pendant l'après-midi la musique joua fréquemment l'air : Où peut-on être mieux qu*au sein de sa famille. Il se promenait sous les arbres Le général Bertrand était constamment avec lui.
Le général Cambronne s'avança à cheval sur -la route de Cannes, à 3 ou 4 milles environ. Il donna à entendre qu'il avait 3,000 hommes avec lui et qu'an corps important, d'accord avec
les alliés, était venu par mer à Toulon et à Marseille. Des détachements furent placés de droite et de gauche sur Tespace d'un mille pour empêcher personne de passer.
La nouvelle du débarquement avait fini par se répandre.
Un homme envoyé de Grasse aux nouvelles à Cannes rencontre Tavant-garde à mi-chemin. Cambronne, devinant un espion, l'interpella : — « Vous m'avez Tair bien fatigué:, mon ami. iN'allez pas plus loin. Je vais vous dire tout ce que vous cherchez à savoir. » Gela fait, le général pressa le pas, et, devançant son peloton, entra tout seul à Grasse. On se mit aux fenêtres; quinze cents personnes — « beaucoup de vieilles tôtes et de rubans blancs », dit pittoresquement Cambronne dans un de ses interrogatoires — furent bientôt réunies sur le cours et sur la place du Clavecin (1).
C'était le 2 mars, Cambronne trouva la population sympathique. Il demanda des vivres à la municipalité.
— Au nom de quel souverain, faites-vous vos réquisitions? interrogea le maire.
— Au nom de l'empereur, souverain de l'île d'Elbe, répondit vivement Cambronne.
— Nous avons aussi un souverain que nous aimons, reprit le maire.
— Je ne me mêle pas de politique, fit encore le général ; je ne viens pas demander si U France a un roi et si elle doit l'aiiner, je ne veux que des vivres.
Le général Gazan, (|ue Cambronne connaissait beaucoup, était î\ Grasse, mais il ne voulut pas recevoir Cambronne qui avait demandé à lui parler, et avait
(l; lSi*> par Henri lloiissayr, p. 21 ;.
même fui, comme à l'approche d'une bande de pestiférés (i).
Le 3 mars, entre dix heures et midi, l'Empereur arriva à Castellane. Les autorités avaient été prévenues le matin par une lettre du maire de Sernon qui annonçait la présence dans sa commune « de l'Empereur Bonaparte (sic) avec une armée » et par ce laconique billet de Cambronne au sous-préfet :
« Monsieur, » Je vous prie de donner des ordres pour fournir de » suite 5000 rations de pain, 5,000 de viande, 5,000 de » vin, 40 charrettes à quatre colliers ou 200 mulets de » bât. S. M. sera à dix heures à Castellane.
» Baron Cambronne, général de brigade,
» Major do la garde impériale. » (2)
Le sous-préfet et le maire crurent devoir satisfaire h cette réquisition. Ils se mirent en mesure de fournir les cinq mille rations et le plus grand nombre possible de mulets et de charrettes.
Le 5 mars, le général Cambronne se présenta devant Sisteron, à la tôte de cent hommes, suivant les uns, de quarante seulement, d'après les autres. Là encore, il dut parlementer avec le maire qui lui refusait les 6.000 ra-
(1) GAZAN do La Peyrière (Honoré-Théophile-Maxin)»?, comte), général Iranrais, né à Grasse (Var) en 176.'>, mort en 1844. entra au set'vicc à l'5 ans. Clief de bataillon en 1794, il défendit le col de Tende contre l,.'>00 Croates. Sa carrière militaire ne finit qu'avec Waterloo. 11 recul le grade de général de division en 1799, le titre de comte en 1808, la pairie en 1831.
Cambronne avait combattu sous ses ordres à Zurich.
(2) Cambronne au sous-préfet de Castellane, 2 mars?. Archives de la guerre.
ti«iis qu'il demandait, soub prétexte qu'il n'irait i lui que douze cents hommes.
— Et que RaveZ'Vons 1 répliqua le général si les gar nisouG qu>- j'ai laissées derrière moi, ne me suiTTont pas !
Et, en disant ces mots, il jeta au maire une bourse dt trois mille francs. — Payez-TOus. Il rougit et répondit ; — Reprenez votre bourse.
LcB habitants de Sisteron s'empressèrent de foomii plus lie vivres que Cambronne n'en avait demandé.
Le maire et le sous-préfet se crurent même obligée d'aller à lit rencontre de Napoléon qui arriva à midi. Quand l'Empereur quitta Sisteron, une ouvrière s'approcha de lui et lui remit un drapeau tricolore qu'elle avait confectionné on moins d'une heure (1).
Le 6, Cambronne alla coucber à la MAre, tandis que Napoléon était venu passer la nuit au bourg de Corps, après s'être emparé des défilés entre Gap et Grenoble.
Il les avait franchis heureusement et s'avançait avec confiance, en voyant l'esprit des populations se manifester autour do lui par des cris continuels de « Vive l'Empereur 1 » l'ourtaut il savait bien que le lendemain serait le Jour décisif, c.tir il rencontrerait pour la première fois un rassemblement de troupes et, de la conduite que tiendrait ce rassemltlcmont, dépondrait le sort de son aventureuse expédition. Tandis qu'il se préparait à prendre quelques heures de repos à Corps, il avait eu soin d'envoyer Cam-
,i) Imirroir. flB Cambronne (Proitt lie Cambrouut). Fabry tlliiiûrain- ilu B<in;ipnrte de l'Ile d'FJlH' à Snin le- Hélène), 39-4Ï. Ce liemiur, très [iiirliitl dans si-s iroiiiniéiiliLin-s, dit que le Mus-préfM nvuit ét<'' <'i>iilr4ii)t |iar Camltroiine d'uUiT iia-ilc*Bnl de t'EmporMir; ■lue ce fut ■ une (lopulace B0«d(iy6e » iiui ai^i'lonia .NapoMon, et que la fuinrnc avait luntcclionnÉ le (lra|ieaii par ordre.
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bronne, avec une avant-garde de 200 hommes, pour s'asr surer du pont de la Bonne et en empêcher la destruction. Les lanciers polonais^, pourvus de chevaux depuis qu'on avait pénétré dans Tintérieur, avaient devancé Cambronne, et franchissant la Bonne étaient venus demander des logements au maire de La Mure. A cette heure, c'est à dire, vers minuit arrivait le bataillon du 5*. Bientôt on se mêla et les lanciers cherchant à fraterniser avec les soldats du 5®, les trouvèrent bien disposés mais gênés par la présence de leurs officiers. Néanmoins il s'établit entre eux de nombreux entretiens et déjà les soldats du 5* inclinaient visiblement vers les lanciers, lorsque le chef de bataillon Lessard survenu presque aussitôt et redoutant pour sa troupe le contact des soldats de l'île d'Elbe résolut de la faire rétrogader et de rebrousser jusqu'au village de La Frey.
De son côté, Cambronne arrivé aussi à La Mure, craignant qu'au milieu de ces pourpalers, un homme pris de vin ne provoquât une collision, ce que Napoléon lui avait recommandé d'éviter, alla chercher ses gens pour ainsi dire un à un, afin de les ramener en deçà de Ponthaut. Ainsi de part et d'autre on abandonna spontanément La Mure. Toutefois le pont de Ponthaut resta au pouvoir de Cambronne.
La nuit se passa de la sorte, l'anxiété la plus vive régnant chez ceux qui étaient chargés d'arrêter Napoléon, comme chez ceux qui le suivaient.
Napoléon lui même qui avait couché à Corps était venu à La Mure où il avait laissé à sa troupe le temps de manger la soupe et s'était ensuite dirigé sur la position où on lui disait que se trouvait un bataillon du 5* de ligne, avec quelques troupes d'artillerie et du génie» dans Tattitode
de gens prêts à se défendre. Les lanciers qui s'étaient repliés lui avaient dit que les officiers semblaient disposés à résister, mais que probablement les soldats ne feraient pas feu. Napoléon regarda quelques temps avec sa lunette la troupe qui était devant lui pour observer sa contenance et sa position. Dans ce moment, survinrent des officiers à la demi-solde, déguisés en bourgeois, qui lui donnèrent des détails sur les sentiments de la troupe chargée de lui barrer le chemin. — L'artillerie et le génie ne tireraient pas^ assuraient-ils. Quant à Tinfanterie, roffîcier qui la commandait, ordonnerait certainement le feu, mais on doutait qu'il fût obéi. — Napoléon après avoir entendu ce rapport, résolut de marcher en avant et de trancher par un acte d'audace une question qui ne pouvait plus être décidée autrement. Il rangea sur la gauche de la route Tavant-garde de Gambronne, sur la droite le gros de sa colonne et en avant la cinquantaine de cavaliers qu'il était parvenu à monter. Puis d'une voix distincte il commanda à ses soldats de mettre l'arme sous le bras gauche, la pointe en bas, et il prescrivit à l'un de ses aides de camp de se porter sur le front du 5«, de lai dire qu'il allait s'avancer, et que ceux qui tireraient répondraient à la France et à la postérité des événements qu'ils auraient amenés (1).
Ses ordres donnés, il ébranla sa colonne et marcha eo tète, suivi de Gambronne, Drouot et Bertrand. L'aide de camp envoyé en avant aborda le bataillon, lui répéta les
(1) M II avait raison, hélas ! » écrit M. Thiers à qui nous empruntons les quelques lignes qui précédent, « et ceux qu*il interpellait » ainsi, allaient décider si Waterloo serait inscrit ou non sur les *> pages sanglantes de notre histoire ! »
paroles de TEmpereur et le lui montra de la main qui s'approchait. A cet aspect les soldats du 5« furent saisis d'une anxiété extraordinaire et regardant tantôt Napoléon, tantôt leur chef, semblaient implorer ce dernier pour qu'il ne leur imposât pas un devoir impossible à remplir. Le chef de bataillon les voyant troublés, éperdus, devina bien qu'ils étaient incapables de tenir devant leur ancien mattre et d'une voix ferme, ordonna de battre en retraite. — Que voulez vous que je fasse ? dit-il à un aide de camp du général Marchand qui était en mission auprès de lui ; ils sont pâles comme la mort et tremblent à l'idée de faire feu sur cet homme.
C'est ainsi que le 6 mars, à onze heures du soir, l'empereur entra à Grenoble, après avoir fait en six jours quatre-vingts lieues au travers d'un pays de montagnes très difïicile, accomplissant ainsi une des marches les plus prodigieuses dont l'histoire porte mention.
Le 7 mars^ à 2 heures, l'Empereur passa la revue de toutes les troupes, alors au nombre de 7,000 hommes. Une avant-garde de 4,000 hommes fut formée. Cambronncj en en prenant le commandement, demanda des cartouches.
— Vous n'en aurez pas besoin, général, lui dit l'Empereur, vous ne trouverez que des amis sur toute votre route.
Le 8 mars, après un jour de repos à Grenoble, la petite armée, grossie de la garnison qui s'était jointe à elle, marchait sur Lyon. Cambronne avait pris le commandement du T de ligne (colonel Labedoyère) et du 4« hussards et le 10, Lyon ouvrait ses portes à l'empereur.
Ce fut un enthousiasme indescriptible. Les soldats (dit le récit de M. Peyrusse) s'embrassent avec transport;
plus de âO.OOO citoyens sont rangés sur le quai du Rhône et sur le cours Napoléon. Tous les officiers et soldats d« 24s du 20« et du i3« de dragons crient : Vive l'Empereur! Bientôt il paraît sur le pont de La Guîllotière, entouré des généraux Bertrand, Drouot et Cambronne» et Tair retentit de mille vivats sur leur passage.
A partir de ce jour, Camhronne n'exerça plus de oom> mandement effectif, il était à la disposition de Napoléon, que tantôt il accompagnait, que tantôt il précédait.
Le i3 mars, nous le trouvons à Màcon, donnant l'ordre i M. MagoU inspecteur du télégraphe^ de suivre Tannée de l'empereur, pour se porter au besoin sur la ligne télégraphique et intercepter toute communication avec Lyon, (i)
Le 17, il est à Auxerre, où Napoléon prépare sa marche définitive sur Paris. Le soir, à la table du préfet et dans un cercle plus étroit, composé de Drouot, de Bertrand, de Cambronne, du préfet de l'Yonne, l'empereur parla de son audacieuse entreprise.
— J'ai laissé, dit-il, répandre autour de moi que j'étais d'accord avec les puissances. Il n'en est rien. Je ne sois d'accord avec personne, pas même avec ceux qu'on accuse de conspirer à Paris pour ma cause. J*ai vu de l'île d'Elbe les fautes que l'on commettait et j'ai résolu d'en profiter. Mon entreprise a toutes les apparences d'un acte d'audace extraordinaire, et elle n'est en réalité qu'un acte de raison.
C'est de là que, rejoint par le maréchal Ney, l'emperear
(i) Cet ordre (1 p. in-4«) est signalé dans le catalogue des autographes de M. le marquis de Z, vendus le 34 novembre 1856 (Paris, Gharavay, 1856 in-S») Cest la pièce 62 du catalogue: elle est signée.
La bibliothèque publique de Nantes possède ce catalogue soos le n* 581S9.
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86 dirigea sur Fontainebleau. Il y passait en revue dans la cour du palais un régiment de lanciers, quand la garde de rtle d'Elbe et une partie de son armée, embarquées à Auxerre sur des bateaux qui les avaient conduites à Fossart, arrivèrent pleines d'entrain.
Bien que Cambronne n'eût pas la renommée retentissante de la plupart des généraux de l'empire, le gouvernement de Louis XVIII ne s'était pas moins préoccupé de l'influence qu'il pourrait exercer sur les troupes envoyées contre l'usurpateur. Les cbefs de corps s'en inquiétaient ; c'est ainsi que le colonel du 43® de ligne écrivait au ministre de la guerre le maréchal duc de Trévise, la lettre inédite que voici (1) :
n mars 1815.
Monsieur le maréchal^ le général Cambronne qai est venu de nie d*Elbe avec Bonaparte, a servi autrefois dans le ci devant 46« régiment, devenu aujourd'hui 43«, qui est en garnison à Arras. Quoique Votre Excellence n'ait rien tiré de ce corps, j'ai cru devoir toujours lui donner cet avis, pour qu*en aucun cas il ne soit mis en contact avec les troupes de Bonaparte et pour qu'il soit mis à l'abri de l'influence que le générai Cambronne pourrait y avoir conservée.
Il en avait été de même de l'ancien 88* de ligne, devenu le 75*. Un des bataillons de ce régiment était envoyé à Chàlons, mais ordre avait été donné, à cause de Cambronne, c de ne pas le mettre en contact avec les troupes » de Bonaparte et de veiller plus particulièrement aux » manœuvres qui pourraient être employées pour le » corrompre. »
Mais déjà Louis XYIII s'apprêtait à reprendre le chemin de l'exil.
(1) Archives de la guerre*
Nous n'avons pas à raconter Thistoirc bien connue de rentrée de l'empereur à Paris dans la soirée du 20 mars. Dès le lendemain, Napoléon passsa la revue de toutes les troupes qui composaient alors la garnison de la capitale, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. C'est peodant cette revue que le général Cambronne et des ofBciers de la garde du bataillon de l'He d'Elbe parurent avec les antiennes aigles de la garde.
— Voilà, s'écria l'empereur, voilà les officiers do bataillon qui m'a accompagné dans mon malheur. Ils sont tous mes amis. Ils étaient chers à mon cœur t Toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les différents régiments de l'armée, car dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments... £n les aimant, c'est vous tous, soldats de toute l'armée française, que j'ainaais. Ils vous rapportent ces aigles ! qu'elles vous servent de point de ralliement t En les donnant à la garde, je les donne à toute l'armée.
La trahison et des circonstances malheureuses les avaient couvertes d'un voile funèbre ; mais, grâce au peuple français et à vous, elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouveront toujours et partout où l'intérêt de la patrie les appellera ; que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n'en puissent jamais soutenir les regards.
Nous le jurons, s'écrièrent avec enthousiasme tous les soldats.
Est-il vrai, comme l'ont prétendu quelques écrivains» que Napoléon se montra peu reconnaisant envers ses anciens compagnons de l'île d'Elbe ? Il n'en serait rien, en tout cas, du moins quant à Cambronne, qui fut alors comblé d'honneurs.
Par décret du i*' avril signé au palais des Tuileries, il avait été nommé comte de l'Empire (1). Par autre décret /du même jour, il était promu grand officier de la Légion d'honneur (2). Quelques jours après, le 10 avril, nouveau «décret accordant sur le domaine extraordinaire de l'Empereur aux officiers qui Tont accompagné à Tisle d'Elbe, des dotations transmissibles à leurs enfants. Gambronne est le seul qui y figure pour une dotation de 4,000 fr., tandis que les autres dotations varient de 500 à 2,000 fr. (3). Le 13, pour faire suite au décret d'organisation de la garde impériale, nouveau décret qui nomme Gambronne major aux chasseurs à pied (1*^ régiment) (4).
Le môme jour, 13 avril 1815, Drouot écrivait à Gambronne que l'Empereur avait décidé qu'il avait droit aux trois mois de gratification accordée à la garde venue de l'Hc d'Elbe. C'était une somme de trois mille francs, ainsi .qu'il résulte de l'état qui en fut dressé quelques jours après et dont voici le texte môme :
Nous, commissaire des guerres, faisant fonctions de sousinspecteur do la garde impériale venant do fisle d*Elbo, avons arrêté le présent étal à la somme de trois mille francs, montant •de la gratification accordée î\ M. le général Cambronne.
Paris, le 18 avril 1815.
La Cour.
Ces distinctions honorifiques lui furent reprochées au cours de son procès.
(1) Archives nationales (minutes des décrets). AF IV. 859-8, plaiiuette 6961.
(2) Même dépôt, même plaquette.
(3) Même dépôt 859-9, plaquette 6970.
<4) Même dépôt 859-9, plaquette 6973.
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Reprenons ici cette partie de l'interrogatoire de Cambronne :
D. — Combien de temps après son arrivée, Bonaparte Ton donna-t-il ces preuves de sa reconnaissance ?
R. ^ Je ne peox pas voas le dire, car je n*ai jamais ùk attention à ces choses-là.
D. — En supposant que vous n'y mettiez pas beaucoup d'importance, vous devez vous en rappeler l'époque ?
Vous avez reçu des brevets ?
R. — Je vous donne ma parole d'honneur que je ne me le rappelle pas. Je ne garde jamais de papiers.
D. — Combien de temps à peu près, après votre arrivée, avez-vous été nommé pair ?
R. — Très longtemps après, je n'ai même pas pu assister k la première séance.
D^ — Quels sont les motifs du refus que vous avez fait di grade de lieutenant général ?
R. — Je me crois dans le cas de commander une divisiiMi, quand je suis seul ; mais quand on marshe avec d'autres... Vous l'avez vu à Waterloo, nous avions un capitaine très renommé, eh bien, il n'a pas pu parvenir à mettre tout en ordre. Il y a tant de jaloux! on aurait dit que c'était un passe-droit. Les maréchaux-de-camp auraient trouvé que j'étais trop jeune lieutenantgénéral ; on m'aurait laissé dans l'embarras et je ne voulais pas compromettre le salut de l'armée.
Cette modestie est un des traits caractéristiques du teiQpérament de Cambronne. C'est encore une marque de courage que d'oser refuser un honneur dont on craint de ne pas être assez digne. Aux instances réitérées de l'empereur, Cambronne répondait que le salut de l'année lui dictait sa résolution : — « Si je suis forcé d'accepter, je déclare à Votre Majesté que je prendrai ma retraite. » Il resta donc maréchal-de-camp, major du !•' régiment de
chasseurs de la garde impériale dont il avait d'ailleurs repris le commandement dès l'arrivée de ce corps à Paris. Ënûn, pour qu'aucune distinction ne lui fit défaut, il fut promu à la pairie (i). Le décret porte :
Au Palais de TElysée, le 2 juin 1815.
Sont nommés membres de la Chambre des Pairs... Le lieutenant-général comte Gambronne.
D'ailleurs, il semblait si peu se soucier d'être comte que c'est le titre de baron qu'il déclina lors de sa comparution devant le conseil de guerre.
Quant à la pairie, il n'en exerça jamais les fonctions, il n'en revendiqua jamais les prérogatives, et à l'heure même où le Moniteur enregistrait sa nomination, il partait à marches forcées pour Avesnes.
La seule distinction qui dut lui tenir à cœur, ce fut sa promotion comme grand-officier de la Légion d'honneur^ faite à la date du 1*' avril et que naturellement le gouvernement de la Restauration refusa de ratifier. Il lui fallut attendre l'avènement de Louis-Philippe pour obtenir, non sans peine, satisfaction sur ce point.
C'est d'Avesnes que Napoléon I*' lança le 14 juin sa fameuse proclamation où il rappelait le glorieux anniversaire de Marengo.
La dernière campagne de l'Bmpire commençait.
(!) Moniteur Universel du mardi 6 juin 1813, p. 637. La minute du décret est aux Archives Nationales AF IV 859 «*, plaquette 7067.