WATERLOO
Dans la journée du 16 juin, Napoléon fit attaquer le village de Ligny sous Fleurus qui fut emporte, Cambronne y combattit avec audace; Tennemi battu partout, ayant son centre enfoncé et sa droite tournée au delà de Saint- Amand par la division Girard, abandonna le champ de bataille et se mit en retraite dans plusieurs directions.
L'armée française se dirigea sur Bruxelles en deax colonnes, l'une commandée par Napoléon (\uï (levait se réunir au corps du marécbal iNey, l'autre sous les onlres de Groucbv { I ).
(i'est dans ce trajet qu'elle se beurta aux troupes ennemies dans cette immense plaine comprise entre le village de Waterloo, Braine-L'Alleud et la longue chauss(}e pavée qui conduit de Tun à l'autre en passant par 31ont-Sainl- Jean.
Nous n'avons pas la prétention de raconter ici ce que fut la bataille de Waterloo, aîtte tentative suprême de Napoléon contre IThirope coalisée, cette poussée formidable, ce cboc moui^trueux de milliers d'hommes contre des milliers d'hommes bien fait pour inspirer aux snrvivnnts l'horreur profonde de la guerre. Si l'empereur l'eût emporté, que fùt-il advenu du sort du monde ?
Mais, quebjue (q)inion cju'on professe sur cette terrible
(1) Vie mililîiire <lo Camlinnine par C. D. (Paris 1822 chez Locari el Davi) |»a^^i;s 22 f t 23.
journée qui allait clore dans le sang vingt-cinq années de conquêtes, quoi qu'on pense du génie de Napoléon mal servi par son étoile, de la vigueur du duc de Wellington, de la chance de Bliicher, qu'on impute ou non au maréchal de Grouchy l'issue fatale de la hataille, que les stratégistes dilîèrent d'opinion sur les causes du succès des alliés et de la défaite de Tempereur, il est un point sur lequel tous ceux qui ont écrit l'histoire de Waterloo et tous ceux qui l'ont faite se sont rencontrés, sans distinction de nationalités , c'est Thommage vondn k la bravoure indomptable des troupes en présence, spécialement de cette phalange d'élite, sorte de légion sacrée, qu'on avait nommée hors de pair, quand on avait dit : — La (larde.
Cambronne en commandait une partie vers la fin de la journée. Ici à notre récit nous ne saurions mieux faire que (le substituer le dernier épisode de la bataille de Waterloo, raconté par M. ïhiers, avec une émotion qui ne lui est pas habituelle, dans son vingtième volume de Vllistoire du Consulat el de l'Empire.
L'histoire n'îi (jue quelques désespoirs sublimes h raconter, el l'Ile doit les relraoor poui* rélorncl honneur des mart) rs do noire gloire, pour la punition do ceux (|ui prodiguent sans raison le sang dos honnnes î Les débris des bataillons de la Garde, poussés péie-mèle dans le vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. A ce moment, on entend ce mot qui traverse les siècles p:'()(ÏTé sfîlon le^; iip.s par le général Camhrunne^ sillon les autres par h; général Michel : « La Garde meurt et ne se rend pas. )>
Cambronne i)lessé |)resquo mortellement, reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ces soldats (juiltent leurs rangs pour l'emporter. Le :2" bataillon du 'M de grenadiors. demeuré dans le vallon, réduit do oOO i\ 'M)[) hommes, ayanl sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de cavaliers abattus,
refuse de mettre bas les armes et s*obstine à combattre. Serrant toujours ses rangs à mesure qu*ils s*éclaircissent, il attend une dernière attaque et, assailli sur ses quatres faces à la fois, fait une décharge terrible qui renverse des centaines de cavaliers. Furieux, Tennemi amène de TartiUerie et tire à outrance sur les quatre angles du carré. Les membres de cette forteresse vivante abattus, le carré se resserre ne présentant plus qu'une forme irrégulière, mais résistante. Il dédouble ses rangs pour occuper plus d'espace et protéger ainsi les blessés qui ont cherché asile dans son sein. Chargé encore une fois, il demeure debout, abattant par son feu de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour rester en carré, il profite d'un répit afin de prendre une forme nouvelle et se réduit à un triangle tourné vers Tennemi, do manière à sauver en rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière ses baïonnettes. Il est bientôt assailli de nouveau. Ne nous rendons pas ! s'écrient ces braves gens qui ne sont plus que cent cinquante. Tous alors, après avoir tiré une dernière fois, se précipitent sur la cavalerie acharnée à les poursuivre et avec leurs baïonnettes, tuent des hommes et des chevaux jusqu'à ce qu'enfin ils succombent dans ce sublime et dernier effort. Dévouement admirable et que rien ne surpasse dans l'histoire des siècles 1
Cette merveilleuse résistance n'était-elle qu'un acte sublime d'inutile, mais admirable bravoure? N'avait-elle pas au contraire un but déterminé qu'elle réussit à atteindre ? Un intéressant document trouvé par M. de La Nicollière aux archives de Nantes et publié depuis peu in extenso {\)/]q\Xq un jour nouveau sur le dernier épisode de Waterloo. Il s'agissait de sauver l'Empereur qui allait ±1 A
Cette lettre de M. Dalidet avait été citée en partie en juillol 1848 au cours d'une polémique qui s'était élevée :\ i>ropos de Carnbronne, quelques jours après Tinauguration de sa statue entre le Breton et le National de l'Oue$t, journaux de Nantes*
tomber au pouvoir de Tennemi et M. Dalidet, ami intime de Cambronne, a enregistré le récit que le général lui en ât en toute sincérité :
Il n'a point existé de pou rpalers entre Tennemi et moi ; aucune sommation d*avoir à mo rendre prisonnier n'a été osée ; Tardeur du combat s*y opposait d'ailleurs.
Le général Poret de Morvan et moi, nous étions à la tôte de deux régiments de la Garde Impériale, en réserve, au pied du mont Saint-Jean. Un aide de camp vint à moi, comme plus ancien en grade que Poret de Morvan, m'ordonner, de par TEmpereur, d'aller en avant.
— Où faut-il aller, M. l'aidc-de-camp ?
— Sur le plateau, mon général.
Aussitôt je prescrivis à Poret de Morvan de mettre les deux régiments en colonne serrée par division ; je courus en avant examiner les dispositions de Tennemi, et voir sur quel point il serait possible de l'entamer.
En arrivant sur le champ de bataille, je trouvai le corps d'armée du maréchal Ney foudroyé par l'artillerie ennemie et mis complètement en route.
A cette narration de Cambronne, s'ajoute celle du général Poret de Morvan que M. Dalidet résume ainsi :
Les colonnes anglaises s'étendaient avec une promptitude telle que Cambronne jugea qu'avant quelques instants l'Empereur pouvait être enveloppé si, par un grand effort, on n'arrêtait l'éJan de ses adversaires. Il descend du plateau et court vers Poret de Morvan, en lui exprimant, par des paroles énergiques, son étonncnient de le voir l'arme au bras alors qu'un si graad éanger les menace.
Poret do Morvan répond que l'Empereur lui a fait défense d'avancer.
— Mais l'Empereur ne sait pas. dit alors Cambronne, qu'ils vont tous nous prendre comme des moutons, lui le premier! ....
Allons et mourons plutôt que de nous rendre ; tant que nous nous exterminerons les uns les autres, il aura le temps de se sauver.
Ainsi les deux régiments atteignirent le plateau.
L*ennemi. voyant une colonne nouvelle et formidable dirigea sur elle le feu de son artillerie. La première décharj:o êbrécha l'angle droit de la colonne. Elle se reforma sans perdre de temps, mais à la seconde décharge, le général Cambronne fut atteint à la tète et tomba ; un sergent an^^dais le releva et reçut pour récompense la bourse du prisonnier.
Le général Poret de Morvan rallia les débris do sa colonne et sauva du désastre ce qu'il put de ses hommes.
Au dire de M. Dalidet, ce récit des généraux Cambronne et Poret de Morvan lui a été confirmé en plu?iieurs occasions par le général Dumoustier qui s'était retiré sur la (in de sa vie, î^ Saint-Séhastieo, auprès du héros de ce livre. En apprenant que Cambronne était tombé grièvement blesse, Napoléon se rappela les ordres qu'il avait donnés :
— Ahl le brave! s'écria-t-il ; il avait bien dit que la garde mourait et ne se rendait pas.
(Jiioi qu'il en soit de cette phrase célèbre sur laquelle nous nous expliquerons plus loin, il reste acquis que la Garde Impériale commandée par Cambronne se «ouvrit dans cette journée d'une gloire immortelle.
Il ne nous aurait pas été difficile d'emprunter à d'autres écrivains, romanciers, slratégistes, historiens, quelque aussi inléressante citation (pie celh^ de Thiers, depuis le livre du colonel Charras sur la campagne de 181.') jusqu'à la Chartreuse de Parme de Stendhal et la Foire aux Vanités du célèbre littérateur anglais Thackeray.
Mais des nombreux documents que nous avons consultés sur la bataille de Waterloo, nous ne reproduirons que les passages suivants d'ouvrages anglais, j)ersuadé que nous
ne pouvons mieux, faire que de demander à nos ennemis d'alors de juger l'admirable conduite de nos soldats. Dans un livre intitulé Dootlis baille of Waterloo qui, publié dès 1816 h Londres par l'éditeur Booth, renfermait des appréciation? encore toutes vibrantes du champ de bataille, voici comment était raconté Tépisode du dernier carré :
Thèse vétéran warriors so long esleomod the (irst Iroops in Europe, advanced cross the plain \n hich divided Ihe two armies, wilh a firmness w hich nolhing could exceed ; and though our grape and canister shot niade droadful havock in their ranks, Ihey wcre never disconrerled for a single moment. Our infantry remained firm in their position until the enem\'s front Une was nearly in contact with ihem, when, with iho usual salulc of a woll directed vollev and a Hrilish cheer, Ihev rushed on to the charge with bayonets. This charge cven the Impérial Guard could not stand against and Ihose undaunted troops, who at one lime considered themselves the conqucrors of the world, uerc obliged lo give way. In this attack, the brilish and french Guards were, for the first time, I believo, fairly opposed to each other. The shock for a moment was dreadful. The enemy refused to lake or give quarter and the carnage was horrible. (1)
Tradlction
Ces vieux soldats, si longtemps regardés comme les premières troupes de l'Europe, s'avançaient à travers la plaine qui séparait les deux armées avec une solidité que rien ne pouvait surpasser, et (iuoique notre artillerie, avec ses boites à mitraille, fit de terribles ravag,es dans leurs rangs, ils n'en furent pas un seul instant troublés. Notre infanterie resta immobile dans ses positions jusiju'à ce que le premier rang de l'ennemi fût presqu'en contiicl avec elle. Alors, soutenu par le salut habituel d'une salve d'arlilleric bien dirigée et avec une joyeuse acclamation britan-
^1) Booth's baltle of Waterloo, London, 1816, p. 103.
nique, nos soldais se prmpitcrent à la charge, la baïonnelle au canon. Celte char*çc, la garde impériale elle-même n'} put résister et ces soldais invincibles qui à un moment s'étaient considérés comme les maîtres du monde, durent plier. Celle attaque fut, je crois, la première où la garde française et la garde anglaise furent vraiment o|)posées l'une à l'autre. Le chor |)endant un instant fut épouvantable. L'ennemi refusait tout quartier pour nous et pour lui-même. Ce fut un horrible massacre.
L'n autre ouvrage, de même oi^igine, mais de date plus récente, précise mieux encore la belle défense de la i^arde impériale (1).
Four sïjuares of the old impérial guard yel remainod. Wilh thèse Napoléon endeavoured to cover his retreat whicli avus now inévitable: but [hv\ wero cndîarrassed and bornr» uwaN b\ the crowd of fugitives and unablo to resisl the overwhelining force of English and Prussians Avhich no^^ pressed upon thern. They (tefcnded them^elves wilh a gallantry which excited Ihe admiralion of Ihcir foes. Tho Duke of Wellington Avould havc j)revonled Ihe useless .sacrifice of their lives and summoned Iheni to surrender. Hut, with a high senso of niilitary honour which we are compellod to regard \Nith respect and vénération, though we think thaï il was hère erroneous and overslrained, the\ refused to yield and slowly relreating inch by inch, wero almusl entirely iinniliiiated.
TjEtADuariON •
(Quatre carrés de la Vieille Garde imj)ériale tenaient toujours. Avec leur aide Napoléon s'efForvait de couvrir sa rolraiUî devenue désormais inévitable, mais ils étaient embarrassés et emportés |)arla foule des fu\ards. par suite incapables di' résister aux forces
.1^ Sketch of the hattte of Waterloo to which an- aiidi^d ofiicial despîi Joints ol ticld luarshal the duke o!" Wellifij^lon. iicld inarslial prince Blucht^r and retlt'xions by gênerai Multling. Brussuls, Pratt uud Darry, lîj3:?, in-li^ (pages \1 et 43).
accablantes des Anglais ot do:, Prussiens qui ;'i présent fondaient sur eux. Ils se défendaient avec une bravoure qui excitai! Tadmiration do leurs ennemis. Le duc de Wellington, désirewr <le prévenir cet inutile sacrifice de leurs vies, les fil sommer de se rendre. Mais, obéissant à un noble sentiment d'honneur militaire que nous sommes obligés de considérer avec une respectueuse vénération, tout en le trouvant erroné et excessif, ils refusèrent de céder et battant lentement, pied i\ pied, en retraite, ils furent tués presque jusqu'au dernier.
Nous ne connaissons pas beaucoup de pages chez nos écrivains nationaux, ijui vaillent ce magnifique éloge tombé volontairement de la plume d'un ennemi. Le général Cambronne avait sa grande part dans l'expression de ces sentiments d'admiration. Gomme le l'aconte M. Thiers, blessé presque mortellement, il reste étendu sur le terrain, refusant l'aide de ses soldats qui s'apprêtent î\ quitter les rangs pour l'emporter. Ses blessures étaient graves. Une balle lui avait ouvert le crâne au-dessus de l'œil gauche. Le bras droit, le côté droit, la jambe droite étaient marqués de plusieurs coups de sabre ou de mitraille; un coup de ba'ionnettc lui avait fracassé le petit doigt de la main droite. Tout couvert de sang^ les vêtements déchii^és, il était couché évanoui, à demi-mort au milieu de ceux qui Tétaient tout- à-fait, quand, la bataille terminée, des soldats anglais qui avaient reconnu sa qualité à son uniforme, Tentourent et le font prisonnier.
Ce fut une grande joie qu'une pareille capture dans rétat-major des armées victorieuses. Le duc de Wellington écrivait dés le lendemain 19 juin 1815 de Bruxelles au «omte Bathurst :
Havo 5000 prisoners, above 2000 more coming in to-morrow. Among Ihe prisoners are the comte de Lobau who commanded
tho 6 th corps and Gon. Canibrone who commanded a division of Ihe Guards. Propose to scnd tho whole lo England by Ostend. (1)
De son côté, le feld maréchal Blilcher, dans son récit officiel des opérations de rarmée prussienne, dont nous avons eu la traduction anglaise en mains notait la prise du général Gambronne : (2)
We hâve not yel an) exact account of the eneiny's loss ; il is cnough lo know thaï two Ihirds of tho \Yhole were kiiled, Avounded or prisoncrs, among tho lallor are gênerais Mouton, Duhesrao and Cambronno. (3)
Enlin le général Miguel Alava, ministre plénipotentiaire d'Espagne auprès du roi des Pays-Bas, qui avait assisté auprès du duc de Wellington h la bataille de Wiiterloo, en adressait dès le 20 juin, de Bruxelles, un compte-rendu à son ministre don Pedro Cevallos.
Le nombre des prisonniers, écrit-il, ne peut pas encore ôtre établi, car il en arrive en grand nombre à toute heure. Il va beaucoup de généraux parmi eux, ontr'autres le comte de Lobau, aide de camp do Bonaparte cl Cambronne qui l'accompagnait à rîle d'Elbe.
Ici nous ouvrons une large parenthèse.
(1) Nous avons 5000 prisonniers, plus de 2000 autres arriveront demain. Parmi les prisonniers, figurent lo comte de Lobau qui commandait le C)" ror^ts ot le général Clambronne qui commandait une division de la Garde- Je me propose de les envoyer tous en Angleterre par Ostende.
(2) Marshal Blucher's officiai report of the opérations of the prussian army of the Lower Rhine, subscribed by gênerai Gneisenau, pp. 70, 11 et ss.
(3) Nous n'avons pas encore le compte exact dos perles de roniicmi :
il suffit de savoir que les deux tiers de cette armée sont morts, blessés
ou prisonniers. Parmi ces derniers, figurent les généraux Mouton, Duhesme et Cambronne.