AU CONSEIL DE GUERRE
Cambronne avait exprimé, dès le premier jour de son emprisonnement, le désir que Tinstruction de son procès ne traînât pas en longueur. Il venait de passer près de six mois dans les cachots d'Angleterre, il ne tenait pas à subir en France, dans son propre pays, une aussi interminable détention. Il figure au dossier une lettre de lui sollicitant, comme une faveur, la prompte expédition de TafTaire et le ministre de la guerre se rencontrait avec lui pourtransmettre au parquet du conseil de guerre la môme recommandation.
Néanmoins, une inconcevable lenteur présidait à Texamen du dossier. Les semaines succédaient aux semaines, les mois aux mois, sans que l'instruction parût avancer beaucoup. Le moindre document nécessaire aux poursuites demandait des jours de recherches avant de parvenir au rapporteur, le chef de bataillon Delon. Lesexemplaires de la fameuse proclamation du l»** mars 1815 étaient introuvables : il n'y en avait pas un seul, môme en placard, dans les bureaux de la police générale qui, pourtant^ lors des Gent-Jours, en avait ordonné la réimpression et l'affichage. Lottin, l'imprimeur ordinaire de la Préfecture de police, n'avait pas été chargé de ce travail tout de confiance. C'était l'Imprimerie royale qui avait reproduit cette proclamation dont un seul exemplaire fut retrouvé et annexé au dossier de Cambronne, après une
interminable correspondance entre le parquet du Conseil de guerre et les différents services publics. (1).
Mêmes difficultés et mêmes lenteurs pour vérifier si, comme il Taffirmait, Cambronne avait effectivement annoncé aux ministres de la guerre et de la marine son intention de donner au roi une preuve dé sa soumission en se présentant de lui-même devant les juges qui lui désignés et si, en octobre 1814, il avait écrit au lieutenant-colonel comte Curial pour lui demander sa bienveillance au cas où par un motif quelconque il viendrait à quitter Vîle d'Elbe et le service de Napoléon. (2)
Pendant ce temps, Cambronne préparait lui aussi sa sa défense. Sur les conseils de son avocat, il faisait appel au souvenir de ceux auxquels il avait pu rendre service au cours de sa carrière, en ayant soin de les choisir surtout parmi les hommes dévoués k la dynastie des Bourbons. C'est ainsi que les certificats de Tabbé Dumenil, Guré de Ville-rEvêque, d'Yves Châtaignier, de M. Rado Dumatz, du baron Deurbroucq, etc., datent de janvier et de février 1846.
(!) Archives Nationales F 7 6679. Lettre du rapporteur Delon au Ministre de la Police Générale en date du 19 février 1816. — Lettre du préfet du police du 22 février 1816 au secrétaire générai du Ministère de la Police. — Lettre du secrétaire général du Ministère de la Police à M. Anisson-Duperron, directeur de rimprimerie Royale. — Lettre du directeur de rimprimerie Royale au ministre de la police, en date du 24 février 1816. — Lettre du ministre de la police (sans date) au rapporteur Delon.
(2) Archives Nationales F 7 6679. Lettre du rapporteur Delon au ministre de la Police Générale en date du 20 février 1816. — Lettre du ministre de la Police en réponse, le 21 février. — Lettre du rap«porteur Delon au ministre de la police générale, le 8 avril 1816. *- Réponse du bureau particulier de la police générale, en date du 17 avril 1816.
Dans un autre ordre d'idëes, il se fit remettre un certificat médical destiné à tranquilliser le gouvernement de Louis XVIII sur ses prétentions éventuelles à reprendi*e du service militaire. Il s'était adressé dans ce but, au docteur Cochenet, qui avait été chirurgien-major du 4«' régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde qu'il avait commandé (1) et voici la pièce intéressante qui lui fut remise (2) :
Je soussigné, do(;teur en médecine, membre de la Légion d*honneur et chirurgien de Tex-premier régiment des chasseurs à pied de la Vieille Garde, certifie que M. le baron Cambronne, commandant le dit régiment^ a reçu cinq coups de feu :
io) Une balle qui est entrée à la partie externe inférieure du bras gauche et sortie à celle moyenne interne de cette extrémité, a produit une blessure de six pouces de long^ d*où résultent des cicatrices profondes et adhérentes, faiblesse et gène dans toute Textrémité pectorale gauche, particulièrement des mou\rements du doigt auriculaire. Il ne se sert de ce bras qu'avec beaucoup de peine.
âo) Une autre cicatrice au côté gauche de la poitrine, suite d'un coup de feu.
3o) Deux coups de feu à la partie supérieure antérieure de la «uisse droite et un autre coup de mitraille à la môme extrémité pelvienne, voisine des deux autres.
Il résulte de ces trois blessures un engorgement considérable à cette partie, raideur et gône dans la progression.
(1) D'une note qui figure aux archives du ministère de la guerre, il résulte que depuis le 19 juin 1815, c'est-à-dire dès le lendemain de Waterloo, Cambronne n'avait été compté que pour mémoire dans les revues de corps de son ancien régiment. Il avait été rayé définitivement des contrôles le 11 octobre 1815 par suite du licenciement du 1^' régiment de chasseurs à pied de l'ex-garde.
CTest sans doute à ce moment que le docteur Cochenet quitta ses fonctions de chirurgien-major et alla s'établir à Metz pour y exercer la médecine.
(2) Archives du ministère de la guerre.
J'estime que Tensemble de ces graves blessures mettent M. le général Cambronne hors d'état de pouvoir continuer son service militaire.
Fait à Metz, le -21 janvier 4816.
COCHENKT
Il correspondait avec le dehors, avec sa mère notairment (4) et charmait du mieux qu'il pouvait, en compagnie du général Drouot dont il partageait la chambre, du général Berton, d'autres encore, enfermés comme lui à la prison de l'Abbaye, les ennuis d'une interminabl-e captivité. Mais, même là, ils étaient l'objet d'une surveillance policière dont nous retrouvons les traces dans la note suivante qui porte la date du 24 janvier 4816 et qui était destinée au ministre de la police générale (2) :
Une personne qui est allée voir hier le général Cambronne k
Labbaye, m'a raconté, qu'il était dans la même chambre du.
général Drouot, qu'il les y avoit vus rians et fumans leurs pipe-s
qu'ils l'avoient beaucoup questionné sur l'oppinion publique, que
Cambronne avoit demandé des nouvelles d'un régiment dont il
n'est resté que 200 hommes après la bataille du mont Sainl^
Jean, et s'il était à Paris, je ne me rappel pas du n» de ce
régiment ; la personne m'a dit avoir observé que d'après ses
gestes et quelques mots entrecoupés, que ce régiment lui étoit dévoué.
Il s'attend, a-t-il-dit, d'être condamné ; et il prépare ud«
(1) Le catalogue de lettres autographes vendues le 25 mai 1852 (Paris, Laverdet, 1852, in-8o), qui figure sous le n° 58179 de la Bibliothèque publique de Nantes, porte cete mention au nom de notre héros :
« Cambronne. Lettre autogr. Signée à M. 3 janvier 181G.
>» 1 p. in-40 n. niss.
M Envoi de ses états de service avec des rectifications sur sa prise » à Waterloo, sa blessure, sa rentrée en France, etc.
11 serait intéressant de savoir entre quelles mains se trouva
aujourd'hui cette lettre et de pouvoir la publier.
(2) Archives nationales, F 7 6679.
défcnso, qui aura plutôt pour but d'exciter les soldats à la révolte (fue pour sa justifllcation.
Le chef de bataillon Delon, rapporteur, — ce quiéquivaut aux fonctions de juge d'instruction en matière civile — lui fit subir quatre interrogatoires, le 29 janvier 1816, le 45 février, le 2 avril, puis le 20 et c'est le 26 qu'il comparaissait enfin devant le premier conseil de guerre de la première division militaire de la Seine.
L'histoire s'est déjà prononcée sur le caractère honteux et odieux des procès que la Restauration intenta aux officiers généraux qui, pendant les Cent-Jours, s'étaient laissés aller à suivre la fortune de Napoléon. Ouelle qu'ait été leur attitude ou du moins l'attitude de quelques-uns d'entre eux à l'égard du gouvernement déchu, il était impossible de ne pas se souvenir de la gloire qu'ils avaient conquise à l'armée et à la France elle-même pendant les guerres de la République, du Consulat et de l'Empire, il fallait se rappeler qu'au cours de cette dernière et désastreuse campagne, c'était contre la coalition anglo-prussienne qu'ils s'étaient battus dans les plaines de Waterloo et le roi de France se fût honoré en oubliant la trahison dont il se prétendait victime, l'attaque à main armée dirigée contre un régime qui ne s'était même pas défendu, et en n'évoquant que l'image puissante de cette résistance suprême à Tenvahisseur. Mais il y avait trop de rancune dans le cœur de ces émigrés qui revenaient en France assoiffés de vengeance, pour espérer de leur part une générosité qu'ils auraient considérée comme de la faiblesse. L'exôcution de Ney, de Labédoyère, de Mouton-Duvernet, restera à la charge de cette restauration, justement qualiliée de Terreur blanche, comme une tache que rien ne saurait effacer.
Mais si Ton arrive encore à s'expliquer rirritalion de Louis XVIII contre les généraux qui lui avaient prêté serment de fidélité et qui, après avoir accepté de lui le commandement de ses troupes, n'avaient pu résister à Tentrainement universel et s'étaient mis au service de Tenipereur qu'ils avaient reçu mission de combattre, il est au contraire difficile de comprendre comment des hommes qui n'avaient rien promis au nouveau régime purent, comme Drouot et Cambronne, être l'objet d'un ressentiment que rien ne justifiait.
C'est là ce qui rendait le procès intenté à Cambronne particulièrement répugnant et il semble que ce soit ce sentiment qui ait dominé, même parmi les partisans les plus dévoués de la monarchie légitime. Nous en avons un premier témoignage dans la difficulté que rencontra le lieutenant-général Despinois pour constituer le conseil de guerj'e et surtout pour en désigner le président.
M. de Foissac-Latour, maréchal-dc-camp, qui faisait partie de la garde royale, protesta vivement contre sa nomination. Il invoqua divers motifs tirés de sa situation militaire et des règles de la hiérarchie et de la discipline pour se soustraire à cette douloureuse obligation, des lettres furent échangées entre lui et ses chefs et finalement il n'obéit quW un ordre si formel qu'aucune réplique n'était plus possible.
Il en fut de même du comte Edmond de Périgord qui^ lui aussi, fit d'inutiles efforts pour ne pas siéger. A l'un et à l'autre, le ministre de 4a guerre lit répondre entrautres arguments, que c'était à l'accusé qu'il appartenait de contester, si bon lui semblait, la régularité de la composition du conseil, mais qu'ils ne pouvaient prendre
les devants et refuser de déférer à un service commandé (1).
Le Conseil comprenait donc, comme président, M. de Foissac-Latour, et comme jugés MM. Edmond de Périgord, et Aymé de la Chevalerie, maréchaux de-camp, Moulin, colonel, de Pons et Louis de Vergennes, chefs d'escadron et de Gouy, capitaine.
Le chef de bataillon Delon était rapporteur ; le capitaine Dutuit, procureur du roi. Les fonctions de greffier étaient remplies par M. Boudin.
On sait combien sont émouvrfnts d'habitude les débals devant le conseil de guerre, où l'appareil déjà imposant de la justice ordinaire emprunte un caractère plu§ solennel encore à l'uniforme des juges militaires, surtout quand c'est un officier supérieur qui est l'objet de l'accusation. Mais ce n'était pas seulement un vulgaire sentiment de curiosité qui avait attiré dans la salle d'audience une foule considérable, c'était un mouvement d'inexprimable sympathie pour celui qui, dans des jours de deuil et de découragement, avait incarné en quelque sorte en sa personne le cri suprême de la Grande Armée. Il n'avait d'ailleurs qu'à paraître pour que, rien qu'à sa vue, il en portât l'admirable et vivant témoignage. N'avait-il pas encore, au-dessus de l'œil gauche, la cicatrice profonde d'une des blessures qu'il avait reçues à Waterloo?
Auprès de lui est assis son avocat, un jeune homme de vingt-cinq ans, (jui jusqu'à prosent n'a fait qu'assister son père dans la défeni^e du maréchal Ney et plaider pour le général Debelle mais que l'acquittement de Canibronne va mettre en relief et qui, à partir de cette date, étonnera
(1) Archives du ministère de la guerre.
le monde par la merveilleuse puissance de son talent, la noblesse de ses sentiments et la loyauté de son caractère.
Il s'appelle Berryer.
C'est un royaliste convaincu et pourtant il a accepté de défendre Cambronne, un des fidèles partisans de l'usurpateur, infligeant ainsi au régime qui lui est cbcr un blâme implicite que l'opinion ratifiera. Dès à présent, avant même qu'il se soit levé à la barre, on sait que, parmi les défenseurs les plus énergiques du trône et de l'autel, il s'en trouve qui osent regretter les rigueurs dirigées contre les serviteurs de Napoléon et consacrer leur talent à la noble défense des vamcus.
L'interrogatoire commence, reproduisant presque textuellement ceux que Cambronne a déjà subis à l'instruction. Rarement défense plus simple, plus énergique, plus loyale fût présentée. Cambronne qui n'était qu'un soldat ignorant les subtils détours de la parole, sut, rien que par la force môme de son courage civique, trouver les p)lus heureuses formules de l'éloquence. Pas un seul instant il ne renia son dévouement absolu à la cause vaincue et devant ses juges qui portaient tous la cocarde blanche au chapeau comme au cœur, il n'hésita pas à proclamer qu'il avait tout fait pour lui substituer la cocarde tricolore. Il fut héroïque devant ses juges comme il l'avait été sur le champ de bataille et cette page doit compter, suivant nous parmi les plus belles de l'histoire de Cambronne: suivant l'usage, le greffier commença par donner lecture des interrogatoires du général qui constitueraient en quelque sorte le rapport de Tailaire, et qu'il est indispensable de reproduire ici :