TROISIÈME INTERROGATOIRE
D. Vous avez déclaré, dans un de vos interrogatoires précédents, que Napoléon, trois jours avant de quitter l'ile d'Elbe, vous donna l'ordre de vous tenir prêt à partir, sans vous faire connaître pour quelle destination, et que ce ne fut que le deuxième ou le troisième jour de la traversée que vous fûtes instruit, ainsi que la troupe, que vous alliez en France. Comment croire que Napoléon, qui avait fait connaître, avant sou départ, son projet aux généraux Bertrand et Drouot, n'ait pas eu en vous la môme confiance, vous, comme eux officier général, vous, sur le dévouement duquel il n'avait probablement aucun doute ?
R. Napoléon, après m'avoir denné l'ordre de me tenir prêt à partir, s'adressantàmoi, m'interpella en me disant : Camhronne, où allons-non^ f Je lui répondis: Je n'ai jamais cherché à pénétrer les secrets de won souverain, je vous suis tout dévoué. Napo-
(1) Noos avons donné cette lettre à sa date. Elle fut lue au conseil de guerre par le rapporteur à qui elle avait été transmise par 1& commandant de la l*^ division militaire.
léon n*ajoutant rien de plus, je me bornai effectivement à me tenir prêt à obéir à ses ordres, sans chercher à savoir où nous devions aller^ ni par quel motif il m*en faisait part.
D. Une fois instruit que les projets do Napoléon, en quittant nie d*Elbe, avaient pour but une invasion en France el le projet de détrôner le légitime souverain, n'avoz-vous pas réfléchi sur la déloyauté de cette entreprise, ses difficultés, ses dangers et les malheurs qu'elle devait nécessairement attirer sur la France ?
R. Soldat et sujet, je ne pouvais abandonner mon souverain sans lâcheté, j'ai rejeté toute réflexion, mon devoir l'a emporté.
D. Vous ne vous considériez sujet deNapsléon comme souverain étranger, et lui devant à cet effet pleine et entière obéissance que par suite du traité du 11 avril 1814, d'aprcs lequel Napoléon avait renoncé à toute domination sur la France et ritalie. Lorsque vous avez eu connaissance que, contre la foi des traités, Napoléon attaquait le Roi de France et prenait la qualité d'Empereur des Français, ne deviez-vous pas vous considérer comme dégagé de vos devoirs envers Napoléon, et des serments que vous pouviez lui avoir prêtés par suite de ce traité dont il violait les premières et principales conditions? En n'agissant pas ainsi, et favorisant de tous vos moyens l'invasion, ne vous êtes-vous pas exposé à ce qu'on ne voie en vous que le complice de Taulour de l'attentat, et non le sujet d'un souverain étranger qui combat avec honneur les ennemis de son prince?
R. Le traité de Fontainebleau m'avait imposé des obligations envers Napoléon. Ne me considérant pas comme Français, j'ai dû lui obéir passivement : les titres qu'a pris Napoléon à son arrivée en France, ne lui ôtaient pas ceux de souverain de l'île d'ElDe ; c'étaient donc toujours les mômes devoirs qui me liaient à lui» c'étaient les mômes principes qui me faisaient agir.
D. Avez-vous eu connaissance de l'ordonnance de S. M. du 6 mars de l'année dernière î
R. Je n'ai pas eu connaissance de cette ordonnance.
D. Cette ordonnance ayant eu la publicité que l'on donne à toutes les lois émanées de l'autorité souveraine ou législative, tous les habitants de la France sont censés, de droit ou de fait, en avoir la connaissance, et étaient tenus d'y obéir. Cette ordonnance était impérative ; eUe traçait leur devoir à tous les Fran*
çais qui, séduits ou égarés, avaient pu s'ctre réunis à Napoléon ; pourquoi n'avez-vous pas obéi ?
R. Je puis vous assurer de nouveau, et avec vérité, que je n'ai eu connaisance de cette ordonnance que depuis que je suis détenu ; mais j'en aurais eu connaissance dès mon débarquement, ou avant mon arrivée à Paris avec Napoléon que. ne me regardant pas comme Franv-'is, étant au contraire sujet d'un souverain étranger, je n'aurais pas cru être dans l'obligation de m'y soumettre.
D. N'avcz-vous pas signé une proclamation sous la date du jer mar:-; et du golfe Juan, ladite proclamation faite au nom des troupes do la Garde de Napoléon, et par laquelle les Français, et surtout l'armée, étaient invités à quitter leur légitime souverain, pour se réunir sous les drapeaux de Napoléon?
R. J'ai signé, il est vrai, une proclamation sous cette date, elle avait été rédigée par Napoléon lui-même, et d'après ses ordres, elle a été signée par tous les militaires qui savaient écrire, n'importe leur grade.
D. Vous n'êtes donc ni l'auteur, ni l'un des rédacteurs de cette proclamation ?
R. Non, iMonsieur.
D. Pourquoi signer une proclamation aussi incendiaire, et dont les principes étaient si contraires au droit des gens, en admettant même que Napoléon fût un souverain étranger, et qu'en cette qualité il fît la guerre au Roi de France?
R. Sujet de Napoléon, je lui devais obéissance et faire ce qu'il m'ordonnait.
D, Je vous représente une proclamation insérée dans le Moniteur, du 21 mars de l'année dernière, portant la date du golfe Juan, 1er dudit mois et qui, fîiite au nom des généraux, officiers et soldats de l'ex-garde, est adressée à l'armée et parait avoir été revêtue de votre signature. Reconnaissez-vous cette proclamation pour celle dont il est question, et, en foi do cette reconnaissanc, voulez-vous signer et parapher en mar^e de cet imprimé, ainsi que nous l'avons fait avec le greffier?
R. La proclamation que vous me représentez n'est point celle que j'ai signée; elle ne contenait pas les personnalités qui se trouvent dans celle insérée au Moniteur. Cette dernière n'étant
pas copie de colle à laquelle j'ai, par ordre de Napoléon, apposé ma sij,qiature, comme tous les autres militaires, je ne crois pas devoir, ni pouvoir la signer, ainsi que vous m'en faites l'invitation. (1)
D. Vous ne reconnaissez point la proclamation insérée dans le Moniteur pour (Hre celle que vous avez signée Je vous en présente une on placard, portant la date susdite et qui parait égalemenl revôtuo do voire signature : la reconnaissez-vous pour être celle dont il est question? et voulez-vous, en foi de cette reconnaissance, la signer et parapher, ainsi que nous l'avons déjà fait avec le greffier ?
R. Cette proclamation, quoique différente de celle que vous venez de nie représenter, n'est pas encore la copie exacte de celle signifiée par Napoléon. Je ne crois pas, en conséquence, devoir ni pouvoir la signer, ainsi que vous m'y invitez.
I). Puisque vous ne reconnaissez aucune de ces deux proclamations pour être la véritable, pourriez-vous nous représenter l'original ou la copi(î manuscrite ou imprimée de cette proclamation?
R. Napoléon, qui a fait cette proclamation, ne l'a pas laissée entre nos mains; je ne l'ai lue qu'une fois, et je n'en ai jamais possédé de copie manuscrite ou imprimée.
D. Puisque vous ne pouvez rep.-ésenter ni l'original, ni copie de celte proclamation, dites-nous dans quel sens et dans quel esprit elle était rédigée ?
R. On invit^iit les troupes à se ranger sous les drapeaux do Napoléon.
D. A cette invitation de se réunir sous les drapeaux de Napoléon, n'avait-on pas joint des personnalités injurieuses contre le Roi et son auguste famille ? N'ordonnait-on pas d'arracher et de fouler aux pieds la cocarde blanche et les drapeaux à la couleur de la famille rovate ?
R. Je crois bien me rappeler qu'en invitant les troupes à se
(1) A 1 audience, quand le greffier en fut arrivé à ce passage de la lecturo (les pièces, il commenra à lire celte proclamation. Le président farrèta en lui faisant observer que la méconnaissance du document en rendait la lecture inutile.
réunir à celles de Napoléon, on les invitait en môme temps de substituer à la cocarde blanche celle tricolore ; mais il n'y avait point d'ordre de fouler aux pieds les signes de la royauté ; il n'y avait non plus aucunes personnalités injurieuses pour S. M.
et la famille royale.
D. Par suite d'un arrêté pris à la fin du mois de juin dernier par la commission du gouvernement provisoire, le ministre de la guerre a ordonné que les généraux Bertrand et Drouot seraient payés de leurs appointements depuis leur départ pour l'île d'Elbe, et pour tout le temps de leur séjour dans Tîle; vos appointements pour ce même temps ne vous auraient-ils pas été payés par suite d'un pareil arrêté ou do toute autre décision.
R. Non, Monsieur, et je vous remets en preuve deux certificats délivrés à cet effet par MM. les quartiers-maîtres Chaillou et Lanouy, certifiés par M. le sous-inspecteur aux revues Latrobe (1).