‹ CambronneChapitre 30 sur 73 · QUATRIÈME INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME INTERROGATOIRE

D. Dans un de vos interrogatoires précédents, vous avez dit^ à l'appui de l'opinion où vous étiez, d'être devenu totalement étranger i\ la France, que prévoyant le moment où pour un motif quelconque, vous vous décideriez à quitter l'île d'Elbe et le service de Napoléon pour rentrer en France et y vivre dans vos foyers, vous aviez écrit à M. le lieutenant-général comte Curial pour lui demander si vous pouviez compter sur sa protection, pour vous faire obtenir la permission de rentrer en France, dans le cas où vous vous décideriez efi*ectîvement à quitter l'île d'Elbe. Vous avez réclamé que cette lettre fut jointe aux pièces de la

(1) Le rapporteur interrompit à cet endroit la lecture des interrogatoires pour faire connaître la teneur de ces certificats. II ajouta que, pour plus de certitude, il s'étuit adressé au ministère de la guerre d'où il lui avait été répondu qu'il n'existait dans les bureaux aucun acte constatant, au profit du général Cambronne, un rappel du traitement d'activité de son grade du l" avril 1814, jour où il avait cessé d'être porté sur les contrôles jusqu'au l*"" mars 1813.

Et comme le président demandait si Cambronne n'avait pas été compris dans l'arrêté du gouvernement provisoire qui rappelait Drouot, le rapporteur répondit négativement ajoutant que cet arrêté ne visait que les généraux Bertrand et Drouot.

procédure. Malgré mes recherches pour me la procurer, je n'ai pu Tobtenir. Je vous présente une lettre qui m'a été adressée par M. le lieutenant-général comte Curial, dites-nous si les expressions qui y sont relatées sont celles qui étaient consignées dans la lettre que vous lui aviez écrite, et dont vous aviez réclamé rinserlion au procès? — M. le maréchal-de-camp Cambronne ayant pris lecture de la lettre à nous adressée, le 2i mars dernier, par M. le comte Curial, commençant par ces mots : Il est très vrai que, sans pouvoir préciser ^ et finissant par ceux : est parfaitement d'accord avec sa déclaration, a déclaré (}ue le paragraphe qui le concernait et qui relatait sa demande de la protection de M. le général, dans le cas où il désirerait rentrer en Franco, était bien ce qu'il avait écrit à ce général.

D. Depuis que vous avez quitté la France pour suivre Napoléon dans rîle d'Elbe, vous prétendez n'avoir agi que comme sujet d'ua souverain étranger, et avoir ainsi renoncé à la qualité de citoyen français : pourquoi et comment avez-vous accepté la qualité de pair de France, dans la chambre créée par Napoléon, et pourquoi avez-vous siégé dans cette chambre ?

R. Avant que Napoléon ait été mis par le fait à la tôte du gouvernement en France, j'ai agi en raccompagnant comme sujet d'un souverain étranger. Lorsque Napoléon est redevenu le chef du gouvernement de la France, toutes les causes qui m'avaient feit renoncer à la qualité de Français ont cessé. LfCur effet a cessé de même, et je suis redevenu Français, d'autant que j'étais dans le délai prescrit par le traité du li avril.

D. Puisque vous croyiez vous devoir en entier à Napoléon, pourquoi ne l'avez- vous pas suivi à l'île Sainte-Hélène ? ou au moins pourquoi n'avez-vous pas demandé à suivre celui que vous regardiez comme votre souverain ?

R. Les circonstances avaient changé ; il ne lui était plus accordé de troupes ; il n'était plus reconnu souverain ; il m'avait délié de mes serments par sa deuxième abdication. J'ai donc en pouvoir et devoir me soumettre à S. M. Louis XVlll ; et à cet effet j'ai écrit à S. Exe. le ministre de la guerre, le 20 juillet dernier, pour le prier de mettre au pied du trône mon acte de soumission et mon serment de fidélité à S. M. ; et c'est par suite de cet acte qu'ayant appris en Angleterre, où j'étais pri-

sonnier de guerre, que j'étais porté sur la liste de Tordonnance du Roi, du 24 juillet dernier, je me suis empressé do donner une preuve de respect et de soumission au souverain auquel j'avais adressé mon serment d'obéissance et de fidélité, et h col effet, j'ai écrit à S. Exe. le ministre de la police générale, pour lui faire part qu'aussitôt que je serais libre, je m'empresserais de me rendre en France pour me présenter devant le tribunal appelé à prononcer sur mon sort : résolution que j'ai mise à exécution aussitôt que la paix est venue briser les liens qui me retenaient en Angleterre.

D. Je vous représente une lettre signée le baron Cambronne, datée d'Alhburton, (sic) le 10 octobre 1815, ne portant aucune suscription, commençant par ces mots : apprenant que la jmix e$t prochaine et finissant par ceux-ci, dont je vous aurai une éternelle reconnaissance. Reconnaissez-vous cette lettre pour celle que vous avez écrite à S. Exe. le ministre de la police générale, et mentionnée dans votre réponse précédente ? En foi de la reconnaissance que vous pouvez en faire, voulez-vous la signer et parapher, ainsi que nous faisons avec notre greffier f

R. Je reconnais cette lettre pour être celle mentionnée dans ma précédente réponse ; je veux bien la signer et la parapher, ainsi que vous m'y invitez.

D. Nous vous représentons l'acte de soumission au Roi et la lettre d'envoi de cette pièce au ministre de la guerre, datés d'Alhburton, le 20 juillet dernier, et dont vous avez parlé dans vos précédents interrogatoires, reconnaissez-vous ces deux pièces ?

R. Je les reconnais parfaitement pour être celles que j'adressai dans le temps à S. E\c.

D. M. le général, vous êtes traduit au premier conseil de guerre permanent de la première division militaire, prévenu des délits spécifiés en rarlicle 1er Je l'ordonnance du Roi, du 24 juillet dernier, savoir : 1" de trahison envers le Roi, avant le 23 mars 1815 ; 2" d'avoir attaqué, h main armée, la France et le gouvernement, et 3o d'avoir usurpé le pouvoir par violence. Avez-vous quelques moyens de justification h ajouter «\ ceux déjà consignés dans vos précédents interrogatoires?

R. J'avais prêté serment de fidélité à Napoléon^ autorisé par

un Irailé ; jo l'ai suivi quand il a quitté la Franco pour l'île d'KIbo. Sa deuxiènio abdication m'ayant dégafi;ô de mes devoirs et de mes serments envers lui, j'ai envoyé, le !20 juillet dernier, mon acle de soumission et mon serment de fidélié à S. M. Louis XVI II ; je ne pouvais donc trahir le Roi avant cette époque ; et depuis, loin de me rendre coupable d'un pareil crime, j'ai donné des preuves de mon obéissance et de ma fidélilé puisque^ lorsque j'ai eu connaissance de l'ordonnance du Roi^ du 2i juillet, me trouvant en pays étranger et libre de ne pas revenir en France, je n'ai pas balancé à venir me constituer prisonnier, lorsque j'en ai eu la faculté par suite du traité de paix. Je n'ai pas non plus, en aucune manière, usurpé le pouvoir par violence, et lorsque j'ai suivi Napoléon, i\ son départ de l'île d'Elbe, et que j'ai obéi à ses ordres, j'ai toujours agi de bonne foi et avec la conviction que j'étais son sujet entièrement étranger à la France. Je me regarde donc comme très innocent des crimes dont je suis accusé ; certain de l'impartiale équité de mes juges, j'attends, avec une respectueuse confiance, qu'ils prononcent sur mon sort.

Lecture est également donnée de diverses lettres de Cambronne, des certificats qui prouvaient son humanité (1) et de la lettre qui en accompagnait l'envoi :

Colonel,

J'ai l'honneur de vous envoyer quatre certificats que je vous

prie de joindre à la procédure, afin que l'on voie que jo ne fis

jamais la guerre à l'opinion, mais seulement sur le champ de

bataille et encore quand la victoire était déclarée, jo faisais ce

que l'humanité commando.

Le baron Cambronne.

Ce n'étaient là que les préliminaires des débats. L'interrogatoire de Cambronne commence ensuite, reproduisant nécessairement le fond de ceux qu'il a subis à l'instruction, en différant cependant sur plus d'un point et empruntant

à divers incidents d'audience un caractère de vivacité et ■ «

H) Nous les donnons plus loin en annexe.

d'énergie qui nous amène à le donner, sauf quelques passages déjà publiés par nous en d'autres pages de ce livre :

D. Quels sont vos noms, prénoms, âge et qualités?

R. Je me nomme Pierre-Jacques-Etienne Cambronne ; je suis né le 26 décembre 1770, à Nantes; je suis commandeur de la Légion d'Honneur, maréchal de camp et baron.

D. Lorsque Bonaparte débarqua en France, vous aviez on commandement dans ses troupes ?

R. Oui, général.

D. Quand, à. Lyon, vous quittâtes ce commandement, vous donna-t-il une autre mission?

R. Napoléon ne me donna qu'un ordre. (Le général tire un papier de sa poche et lit d'une voix animée) « Cambronne, je vous confie le plan de ma plus belle campagne; tous les Français m'attendent avec impatience ; vous ne trouverez partout que des amis ; je ne veux pas que ma couronne coûte une seule goutte de sang aux Français ».

D. Mais Bonaparte ne vous retira ce commandement que pour vous en donner un plus important?

R. Non, général; je suis revenu comme un particulier, seul, à cheval, laniôt en avant, tantôt à côté de Napoléon.

D. Cependant vous aviez une mission quelconque?

R. Aucune.

D. Comment se fait-il que Bonaparte vous ait ôlé votre commandement sans vous en donner un autre?

R. Ne devait-il pas avoir confiance en tous les généraux qui se joignaient à lui? leurs troupes, échelonnées sur la route» allaient beaucoup plus vite que les nôtres.

D. Lorsque vous quittâtes votre troupe, vous reçûtes probablement dos ordres pour la prétendue campagne que Napoléon voulait faire?

R. J'ai répondu à cette question dans mes précédents interrogatoires ; j'ai dit que, deux ou trois jours après notre embarquement. Napoléon parut sur le pont, la cocarde tricolore au chapeau; qu'il nous déclara son projet et qu'il fut accueilli par les acclamations de ses soldats.

D. Je vous demande seulement à quelle époque il vous retira votre commandement?

R. Je crois que c'est le deuxième jour après le débarquemeat.

D. Qui vous donna cet ordre?

R. Napoléon lui-môme.

D. Vous avez pris alors un autre commandement ?

R. Oui, général.

D. Qui vous transmettait les ordres ?

R. Les géni^raux ou Napoléon lui-même.

D. N'y avait-il pas une personne spécialement chargée do cette affaire ?

R. C'était ordinairement le grand-maréchal du palais. (1)

D. Ces ordres étaient-ils écrits? En avcz-vous conservé quelques uns ?

R. Non, ils étaient toujours verbaux; ils se réduisaient à ceux ci: « Vous vous arrêterez à tel endroit, vous coucherez à tel autre, vous irez en avant ».

D. Dans le cas où vous auriez trouvé de la résistance, Bonaparte vous avait-il donné des instructions?

R. 11 ne s'en est pas trouvé.

D. Mais il pouvait y en avoir ?

R. Napoléon nous avait dit que nous ne trouverions qye des amis, ce qui est arrivé.

D. Vous marchiez militairement?

R. Nous allions le plus vite possible.

Ici, survient ce qui s'appelle un incident d'audience. Le procureur du roi et le rapporteur ne s'étaient pas entendus pendant l'instruction, le rapporteur était hostile aux poursuites, le procureur du roi y mettait au contraire un acharnement dont il espérait sans doute qu'il lui serait tenu compte, et cette opposition de vues devait amener entre eux quelque conflit au cours des débats, surtout s'ils semblaient tourner à l'avantage de Gambronne.

(1) C'est-à-dire Bertrand.

M. le Procureur du Roi : J'ai lieu d'être surpris qu'un n'ait assigné aucun témoin, lo général Cambronne a demandé des réquisitions ; le duc de Valentinois et le maire de Cannes auraient pu nous donner des détails précieux sur colle afFaire: il est fâcheux qile M. le rapporteur n'ait pas cru devoir les entendre. Leurs dépositions nous auraient appris quel titre on prenait lorsqu'on débarquait en France, et l'on ne viendrait pas nous dire qu'on s'est cru étranger.

M. le Rapporteur : On aurait dû me désigner les témoins cju'il fallait entendre; quoique individu, animé du désir do faire connaître la vérité, aurait dii m'informer des personnes dont les dépositions auraient pu servir à la cause. J'ai écrit au ministre qui no m'en a point indiqué. Si j'avais appelé le maire de Cannes, seulement comme maire de Cannes, il n'y avait pas do raison pour que je n'appelasse pas également les maires dos villes et villages qui se trpuvent depuis le golfe de Juan jusqu'à Paris. Puisque M. le Procureur du Roi est si bien instruit, il eût été à désirer qu'il vint au secours do mon inexpérience.

L'interrogatoire reprend ensuite.

D. La troupe de Napoléon avait du être organisée militairement?

R. Sans doute. Napoléon m'avait dit de plus qu'il fallait entrer dans le Dauphiné et marcher le plus vite possible^

D. Vous avez dit que vous vous étiez cru sujet de Bonoparte, et, par conséquent, étranger à la France. Sur quels motifs se fonde cette opinion ?

R. Lors du traité de Fontainebleau, en 1814, on permit i\ Napoléon d'emmener 400 hommes de troupe cl de se retirer à l'ile d'Elbe. J'étais alors malade des blessures que j'avais reçues dans le cours de la campagne. Je ne découvris point mon projet à des officiers qui vinrent me prévenir do celle nouvelle, mais je réfléchis que j'étais le plus ancien major. J'écrivis au général Drouot que l'on m'avait toujours choisi (|uand il fallait marcher à l'ennemi, que je regarderais conmie la plus mortelle injure le refus que l'on me ferait de me laisser suivre mon souverain.

D. Vous pouviez avoir vos raisons, mais d'autres ofliciers qui n'ont pas manqué à l'honneur, sont restés en France.

Portrait de Cambronne en 1816

L'original de cette miniiLure dont l'auteur eat Bam doule le peintre Mulnier, appaniem k iVI. Vicinr Rouuin. miri de la Tille adoptive de M. cl M" Cambronne.

R. Quant à moi, c'était différent. J'étais dans la garde : c'était mon uniforme, c'était ma doublure.

Ici nouvelle intervention du procureur du roi qui pose cette question.

D. Qui vous a forcé de suivre Bonaparte? D'autres devoirs vous appelaient?

R. Eh ! Messieurs, ne connaissez-vous pas les devoirs d'un militaire? N'avons-nous point de devoirs dans notre état?

Le général Cambronne avait prononcé ces dernières paroles du ton le plus animé. Le procureur du roi insista et fit une autre demande :

— Je prie M. le Président de demander à l'accusé s'il n'a point fait de réquisitions.

R. J'en avais besoin, j'avais le droit d'en demander. Napoléon m'avait chargé de demander des vivres pour deux jours, parce que nous avions des montagnes à traverser. Mes Corses seuls en ont eu pour deux jours, la garde n'en eut que pour un seul.

M. le Rapporteur. — Il me semble qu'il n'est pas bien important de constater le fait dont il s'agit ; le général est descendu en France, voilà tout le délit.

M. le Président. — Gela est vrai, je ne fais cette question que pour satisfaire M. le Procureur du Roi (s'adressant directement à l'accusé) : Il est certain que vous traitiez la France en pays ennemi ; il me semble même que, dans l'hypothèse où vous vous seriez cru étranger^ il devait être bien douloureux pour vous de vous conduire de la sorte.

R. Nous n'avons pas tiré un coup de fusil. Pour répondre à la (}ueslion de M. le Procureur du Roi, je vous dirai qu'à Sisteron, je demandai 6,000 rations que le maire me refusa, disantque je n'avais que 1,200 hommes. « Que savez vous, lui dis-je, si les garnisons que j'ai laissées derrière moi, ne me suivront pas ? » Je tirai de ma poche une bourse de 3,000 fr. que je lui jetai en lui disant de se payer. Il rougit et ne voulut pas la prendre. Si nous avions tiré un seul coup de fusil, nous aurions agi en ennemis, mais loin d'être regardé comme tel, je

me suis tr^ouyé seul à Grasse* au milieu de quinze oeats boorgoois, de loute la population.

Nouvel incident à ce moment, mais plus vif que les précédents. A peine Gambronne avait-il rappelé Taccueil sympathique qu'il avait reçu à Grasse que le procureur du roi se lève et s'écrie, accusant un ofTicier général qui n'était pas là pour se défendre :

— Cela n*est pas étonnant, vous aviez là le général Gazan qui était dans vos intérêts ?

R. Le général Gazan ! J'ai demandé à lui parler, je n'ai pu parvenir jusqu'à lui.

M. le procun*ur du roi se lève pour faire une autre question. Cette fois c'est M. de Foissac-Latour lui-même qui intervient d'un ton sec :

— Vous n'avez de remarques à faire que sur les formes à observer, et vous no pouvez parler qu'après me Tavoir demandé.

M. le procureur du roi, humilié de cette riposte à laquelle il ne s'attendait pas, se borna à murmurer quelques mots inintelligibles et se rassit, muet jusqu'à la fin des débats.

M. lo Présidont (à Cambronnc) ; Je vous disais qu'il devait ctro bien douloureux pour vous d'agir contre votre patrie f N'avez- vous éprouvé ni chagrins, ni rogrots ?

K. Un ami du Roi pouvait mo poignarder à Grasse; j'étais seul, Ja résislaiice était facile. Ce n'est pas lo tout de dire (ju'on iùmo son Roi, il faut encore lo prouver.

D. Kn parlant do troupes considérables, vous effrayiez la po))ulatioii ?

R. Non, nous no dissimulions pas notre faiblesse. Prés de Grasse, j'ai rcnc.oniré un espion; il élail couvert de sueur : Vous paraissez bi<*n t'aligué, lui ai-je dit ; je lui proposai de se rafraîchir el lui avouai ce ([u'il en était.

I). Kn 1814, vous avez écrit au comte Curial pour lui

demander sa protection» dans le cas où vous voudriez rentrer Franco î

R. Je me croyais étranger; mais je Tonlais recouvrer ma qualité de Français dans le cas de la mort de Napoléon. Les sauvages eux-mêmes aiment le pays natal ; comment n aurais-je pas désiré de revenir dans ma patrie, le plus beau sol du monde ?

D. Aux termes du traité, vous aviez trois ans pour y rentrer et pour cela vous n'aviez besoin de la protection de personne ?

R. Je le savais, mais j'étais commandant de Porto-Ferrajo, ce qui m'était celte faculté ; j'étais l'une des trois premières têtes de nie d'Elbe; et par conséquent, je devais craindre une exception.

D. Est-ce en arrivant à l'île d'Elbe que vous avez été nommé commandant de Porto-Ferrajo ?

R. Non, quinze jours après.

D. Le général Drouot était gouverneur de l'île d'Elbe ? R. Oui, tous les jours je lui portais mes rapports.

D. Pondant la campagne prit- il le commandement de l'armée de Napoléon ?

R. Je n'en ai reçu que des ordres verbaux.

D. Vous étiez donc sous ses ordres î

R. Les ordres d'un souverain, pourvu qu'ils soient transmis par un do ses officiers, on est obligé de les exécuter; et comme je connaissais le général Drouot, comme je savais qu'il était un serviteur do Napoléon, je devais lui obéir,

D. Lo commandant de l'armée de Bonapai'te devait ùti'e constitué, puisque déji\ il j)renait le litre de souverain ?

R. Je me suis jamais mêlé de cela.

D. Vous vous êtes mclé de savoii* si vous aviez un chef ou non ?

R. J'allais à l'ordre ; une fois que j'avais dit : Quoi de nouveau I qu'on m'avait répondu : Rien; je m'en allais. Je n'aime pas à faire la cour.

D. Je vous demande si le général Drouot avait le commandement de l'armée ?

R. Non, c'était l'Empereur.

D. Cependant Drouot ne se bornait pas à vous ti*ansmettre

des ordres, il vous en donnait directement? Etait-ce en chef oa

comme major-général de la garde ?

' R. Il était lieutenant-général, je devais lui obéir.

D. A qui faisiez-vous vos rapports ?

R. Quand je savais quelque chose, je le disais au majorgénéral.

D. QueJ était le major-général î

R. Bertrand.

D. Etait-ce plutôt à Bertrand qu'à Drouot ?

R. Plutôt à Bertrand.

D. C'était donc Bertrand qui commandait comme majorgénéral ?

R. Il a toujours commandé.

D. Dans quelle forme avez-vous fait vos réquisitions? Au nom de qui ?

R. Au nom de l'Empereur, commandant de l'île d'Elbe. Etant arrivé dans la ville de Grasse, je trouvai réunie une municipalité nombreuse, beaucoup de vieilles letes et de rubans. J'éUiis suivi de plus de six mille âmes ; le maire me demanda au nom de quel souverain je faisais mes réquisitions. — Au nom de Napoléon, souverain do l'île d'Elbe. Il me dit : Nous avons aussi notre souverain, nous l'aimons ; je lui répondis que je ne venais pas faire de la politique avec lui, mais pour demander des rations, parce que ma colonne allait arriver.

D. Vous n'avez pas conservé vos registres de correspondance ?

R. Je n'ai jamais conservé aucune lettre de correspondance ?

D. C'est cependant l'usage. Quel titre prenait Napoléon lorsqu'il est débarqué ?

R. Je ne l'ai entendu parler avec qui que ce soit. Est-ce des titres qu'il a pris dans sa proclamation dont vous voulez parler ? Vous les avez lus.

D. Dans ses proclamations ou dans ses ordres?

R. Il n'y avait pas d'ordres transmis ; on me disait : AUez-là.

D. Quel titre prenait Bonaparte dans la proclamatton que vous avez signée ?

R. Je vous assure que je ne me le rappelle pas.

D. Il est étonnant que vous ayez donné votre signature pour une chose si importante, sans savoir ce qu'elle contenait ?

R. Je ne l'ai lue qu'une seule fois.

D. Cela suffit pour répondre à la question que je vous fais. Dans la guerre do souverain à souverain, vous n'avez pas vu Bonaparte, à l'époque où il il était reconnu comme empereur, prendre le titre du souverain qu'il attaquait ; il devait donc vous êti-e démontré que le titre qu'il prenait était usurpé ?

R. Quand nous faisions la guerre, prenions-nous le titré d'armée d'Angleterre, du Danube? Tout cela ne me regardait pas : car s'il prenait tel ou tel titre, cela no lui ôtait pas celui de souverain de l'ile d'Elbe. Je ne réponds pas de ce qu'a fait Bonapai'te, je no réponds que de ce que j'ai fait.

D. Vous êtes arrivé à une époque où vous ne pouviez pas douter que Bonaparte prenait un litre usurpé ?

R. Je ne dis pas le contraire. Nous étions alors à Paris, il était maître de dire tout ce qu'il voulait ; mais il ne m'a pas dit qu'il n'était plus souverain de l'île d'Elbe. Il no m'a pas dit : Tu es sujet du roi de France, va-t-en avec lui.

Cambronne en terminant s'était expliqué sur le refus qu'il avait fait du grade de lieutenant-général. 11 redoutait son inexpérience, la jalousie des autres maréchaux-decamp ^t ne voulait pas compromettre le salut de l'armée. Cet interrogatoire avait duré près d'une heure. A chaque question du président, habile dans sa modération, l'auditoire avait tremblé ; chaque réponse de Cambronne l'avait étonné et rassuré en même temps, non pas que sa rude franchise n'allât parfois jusqu'à la témérité, tant elle respirait un dévouement profond à la cause de l'usurpateur, mais parce que les juges eux-mêmes, quelque prévenus qu'ils fussent contre lui, retrouvaient dans son attitude cette loyauté militaire qu'ils étaient, mieux que personne, en état de comprendre et d'apprécier.

.Le rapporteur était le chef de bataillon Delon que Berryer avait déjà rencontré, comme adversaire, dans la dramatique affaire Serres de Saint-Clair qu'il avait plaidée

devant le conseil de guerre l'année précédente. Malgré les différents assez vifs qu'ils avaient eus alors, ils avaient conservé de cette première lutte oratoire d'excellentes relations qui ne pouvaient que se resserrer dans une affaire où ils allaient conclure l'un et l'autre à l'acquittement du général Cambronne.

On sait, en effet, sur quelle argumentation juridique l'accusé fondait sa défense. Il s'appuyait sur le traité du 11 avril 18i4qui, en accordant à Napoléon la souveraineté de l'île d'Elbe, avec le titre d'empereur, lui avait donné l'autorisation d'emmener quatre cents hommes de troupes. Du moment où Cambronne faisait partie de ces quatre cents hommes qu'il commandait^ il était devenu sujet du souverain de l'île d'Elbe, et comme on ne peut servir deux maîtres à la fois, il ne s'était plus considéré comme sujet du roi de France à qui il n'avait pas prêté serment de fidélité. Qu'avait-il fait ? Il avait obéi à son souverain. Pouvait-il agir autrement ?

Déjà la même thèse avait été soutenue en faveur du général Drouot, son compagnon d'armes à l'île d'Elbe et elle avait été accueillie par le rapporteur, par le Conseil de guerre, par le roi lui-même qui avait défendu tout pourvoi contre l'acquittement. Aussi fallait-il s'attendre à la voir se produire dans l'affaire du général Cambronne.

Mais les exaltés de l'époque accusaient la modération du commandant Delon, ils lui intimaient d'avance l'injonction de conclure contre Cambronne (1) Sans se laisser

(1) Nous empruntons ce passage à Tintéressantc élude de M. Charles de Lacombe sur les Premières années de Berryer^ publiée dans le Correspondant de 1886 (livraison du 10 avril, pages 66 et suivantes) et que l'auteur reproduira tout entière dans un livre en préparation sur T illustre orateur.

émouvoir par ces violences, le commandât Delon tint à bien déterminer, au début même de son rapport, les devoirs et les droits attachés à sa clxarge. Il établit, contrairement aux propos^ répandus par Tesprit de parti, que les conseils de guerre permanents n'étaient pas des tribunaux d'exception, mais des tribunaux ordinaires où l'accusé devait jouir de toutes les garanties assurées par les lois. Il ajouta que les membres qui composaient les conseils de guerre étaient à la fois « juges et jurés » et que le rapporteur, cumulant les fonctions de juge d'ioS" truction et celles de ministère public^ devait recueillir les faits favorables à Taccusé aussi bien que ceux qui lui étaient contraires, pour les présenter tous au tribunal avec une impartialité dont il déduisit les principes en termes dignes d'être médités par les juges de tout ordre. « S'il » en était autrement, disait-il, la tâche de rapporteur » serait purement arbitraire et de rigueur ; la justice ne » l'aurait armé que pour frapper aveuglément, et il ne » serait qu'un instrument de vengeance et de réproba- » tion. »

Le rapporteur avait pour lui une grande autorité qu'il ne manqua pas d'invoquer, celle du roi qui avait reçu en audience particulière le général Drouot :

En proclamant naguère l'innocence du lieutenant-général Drouot, disait-il, je remplissais non seulement mon devoir, mais jo m'associais à la pensée, à la volonté de notre bien-aimé Souverain. Je ne le cacherai point, je suis fier d'avoir ainsi deviné le cœur de Sa Majesté, d*clre allé au-devant de ses intentions. Cette approbation de Sa Majesté pénètre mon cœur, je la regarde comme une récompense aussi douce qu^honorable de ma conduite. Gloire soit rendue an monarque qui fait oublier ce temps de désastreuse mémoire, où le crime était assis sur le siège du magistrat, où Tesprit de parti dictait ses sanguinaires

arrôls ; gloire soit rendue au monarque qui veut régner sur les cours, et les rallier autour de son trône paternel.

Ce réquisitoire ou plutôt ce rapport empreint d'une rare élévation de sentiments devait être le dernier du commandant Delon. L'auditoire, les juges même, à coup sûr Taccusé en avaient été profondément émus. Avant de donner la parole au défenseur de Cambronne, le président déclara que la séance était suspendue, et tandis que les membres du conseil se retiraient dans la salle de leurs délibérations, le public manifestait bautement son approbation. Quelques amis du général vinrent lui serrer la main et lui donner un peu de l'espoir que peut-être ils ne partageaient pas. Avoir pour soi les conclusions du ministère public, n'était-ce pas une forte chance de salut?

A deux heures, après une demi-heure de suspension, le conseil de guerre rentre en séance au milieu du cérémonial accoutumé et la parole est donnée à l'avocat que Cambronne avait choisi.

Berryer sut faire de cette défense non pas l'exposé timide de circonstances atténuantes adroitement développées, mais un véritable éloge de son client. Non seulement il n'est pas coupable, mais il a droit à l'approbation de tous, pour avoir su, à une époque qui voyait tant de compromissions, demeurer fidèle à la cause vaincue.

Son exorde est célèbre :

« En CCS temps où l'insubordination et la perfidie, où le mépris de la foi jurée, où l'oubli des promesses les plus solennelles et la violation dos serments les plus sacrés ont enfanté de si grands maux et fait connaître tant de coupables, n'est-ce pas un spcclaclo étrange que de voir un homme généreux, conduit

par son atlachemenl h ses chefs, par son respect pour ses serments, sur ce sio^o honteux, où de justes vengeances appellent les parjures et les conspirateurs ? Nïîles-vous pas encore plus étonnés que nous, vous, Messieurs, qui avez vécu dans nos camps ? Vous le connaissez, col homme qu'on vient de tirer d'une obscure prison pour le faire asseoir devant vous sur le banc des accusés ! »

Berryer rappelle alors les plus glorieux faits d'armes

de la vie de Gambronne et en arrive au départ de Cam-

bronne pour l'île d'Elbe. Et, appréciant hardiment cet

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