‹ CambronneChapitre 33 sur 73 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

sous LA SURVEILLANCE DE LA HAUTE POLICE

Enfin, Cambronne était libre. Il n'était pas trop tôt. Depuis près d'une année, il avait été tour à tour le prisonnier des ennemis de la France et le prisonnier des Français et ce n'était pas l'Angleterre qui lui avait témoigné le plus de rigueur.

Le dimanche de son départ de Paris, il avait tenu à revoir son jeune et dévoué défenseur et à lui remetti'e une preuve de sa reconnaissance. Berryer refusa avec le plus complet désintéressement. Le seul gage qu'il fut possible de lui faire accepter, ce fut un petit portrait qui appartient aujourd'hui à M. Georges Berryer, avocat à la Cour d'appel de Paris et neveu de l'illustre orateur. Au dos de ce tableautin sont écrits ces mots de la main de Berryer : « Ce portrait du général Cambronne m'a été » remis de sa part, le 5 mai 4816, lendemain du jour où » son jugement a été confirmé au conseil de révision. » Berryer fils » (1).

Mais, d'honoraires, l'éminent avocat ne voulut pas pas entendre parler. Il se borna à dire à Cambronne, en présence de plusieurs témoins : — Pour toute récompense de mes services, j'exige de vous la promesse que, dans aucune circonstance, vous ne prendrez part à rien de ce

(1) Gnlce ù l'obligeance de M. Georges Berryer, nous avons pu donner ce portrait en lôte de ce livre.

— 2tô —

qm pourrait nuire aux iotérèts du roi, et qu'au contraire vous serez toujours prêt à le servir aussi bien que vous le pouvez faire encore. — Je vous le promets, répondit le général, je sais trop bien que, par suite de ma soumission et de mes serments, ma vie appartient au roi et à ma patrie (i).

Mais, en dépit de la publicité donnée à ce nouveau serment, les feuilles royalistes attaquaient violemment la théorie juridique développée par Berryer dans l'intérêt de Cambronne. Le Journal des Débats^ le Journal général prirent à partie le défenseur et son client et, détail plus significatif encore, les organes anglais firent chorus.

Le Tivie$ et le Courrier de Londres s'élevèrent avec force contre les principes et la doctrine professés dans les affaires de Drouot et de Cambronne et qui tendaient à établir que tout individu peut changer de pays et de souverain comme il lui platt, et qu'après avoir ainsi brisé ses liens, il est libre de combattre contre son ancien pays et son ancien souverain.

Cette monstrueuse doctrine, disaient-ils, a ôlé prociaméo par les Etats-Unis d'Amérique, lorsqu'ils soalonaient qu'un marin anglais n'avait qu'à passer vingt-quatre heures sur le sol américain, se faire donner un brevet de citoyen américain, et puis s'embarquer à bord d'un vaisseau des Etats-Unis pour combattre contre sa véritable patrie et son ancien souverain. Mais cette doctrine ne fut pas approuvée par les publicistes de TEurope, et les anglais, quand ils faisaient prisonnier un de ces pi^étendus américains de nouvelle fabrique, le pendaient au faaul du mât, comme traître et rebelle, avec son brevet de citoyen dans sa poche ou autour de son cou. Nous pensons qu'on réfléchii*a deux

(1) Lettre écrite au Journal 4e Paris {«• du 10 mai 1816) par M. Margerin, « partnt, conseil et fondé de procuratioii da général Cambronne » qu'il avait assisté dans son procès.

fois au danger d'une pareille doctrine et que ceux qui, mal à propos, l'ont renouvelée pour défendre Drouot et Cambronne, seront eux-mêmes effrayés des conséquences auxquelles elle doit conduire.

Le Journal de Nantes et de la Loire- Inférieure, à Theiire presque où Gambronne allait reprendre sa place parmi ses concitoyens, avait la gracieuseté de reproduire successivement les diatribes des .Débats (1), les critiques des journaux anglais (2), enfin un article non moins acerbe du Journal général (3).

Ce n'était pas tout. De l'Oise et de la Loire-Infcrieure, c'est-à-dire des deux départements où Gambronne avait des relations de famille ou des intérêts territoriaux, parvenaient au ministère des rapports plus ou moins sincères sur l'elTet déplorable, disait-on, qu'avait produit l'acquittement du général.

Le préfet de l'Oise écrivait à la date du 30 avril la lettre désolée que voici au ministre Decazes (4) :

PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE L'OISE A. S. E. Le Ministre de la Police Générale

Beauvais, le 30 avril 1816.

Monseigneur,

Il est de mon devoir de ne pas vous laisser ignorer Teffet fâcheux que produisent sur l'esprit public les jugements rendus en faveur des généraux Drouot et Gambronne.

A celte question, le général Gambronne est-il coupable d'avoir

(1) Le Joutmal de Nantes et de la Loire- Inférieure du lundi 6 mal 1816, no 938.

(2) Même journal du samedi 11 mai 1816, n^ 943.

(3) Mt^me journal du dimanche 12 mai 1816, n^ 944.

(4) Archives nationales.

attaquée la France et son gouvernement à main armécy le conseil de guerre a répondu non ; mais tout le monde répond oui.

Les militaires peu attachés au Roi, et le nombre en est grand, ne pensent pas que ce jugement, qui les satisfait cependant, soit une preuve de Téquité ou do l'indulgence du gouvernement, ils supposent que c'est de la part du conseil do guerre un acte généreux par lequel, en s'affranchissant des suggestions du gouvernement, il a eu le courage de poser en principe que les braves qui ont débarqué en France avec Bonaparte n'ont pas démérité de la patrie. Ils imaginent que par là le gouvernement a été déçu dans son projet bien caractérisé, selon eux, de perdre ou d'avilir successivement par des procédures, les plus illustres chefs de l'armée. On ne tarit pas sur les éloges mérités par lo conseil de guerre. Celle apparence de leçon faite au Roi et aux Ministres relève de bien coupables espérances.

Tous les serviteurs du Roi sont indignés, beaucoup sont effrayés. Le scandale que ces jugemens leur ont causé ne s'efTacera pas de longtemps. C'est à leurs yeux la sentence d'absolution de Bonaparte ; ils ne peuvent concilier la jurisprudence du conseil de guerre avec l'ordonnance du Roi du 6 mars qui déclare traitres et rebelles les militaires et les employés de tout grade, qui auraient accompagné ou suivi Bonaparte dans son invasion du territoire français, les plus modérés s'abstiennent d'appeler sur les généraux Drouot et Gambronne toute la sévérité des loix ; qu'on les laisse vivre en liberté, si l'on veut, mais qu'on ne les produise pas sur un théâtre pour les absoudre solemnelloment par un jugement fondé sur des subtilités qui répugnent au bon sens, et jettent de nouveaux doutes sur la grande question de la légitimité.

Il me serait facile, Monseigneur, de donner de plus grands développements à des réflexions qui sont le résultat des rapports journaliers que je reçois, mais il me suffit d'avoir fait part à Votre Excellence de ces principales variations de l'opinion pul)lique, dont les conséquences ne sont peut-être pas à négliger.

Je suis avec respect. Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

Le Préfet de VOise.

Du cabinet ministériel, il fut répondu par la lettre

modérée que voici :

8 mai 1846.

Monsieur lo Préfet, vous me rendez compte des impressions que paraissent avoir produites sur vos administrés les jugements prononcés en faveur des généraux Cambronné cl Drouot. J'apprécie la sagesse des considérations dans lesquelles vous entrez, mais vous observerez vous-même que l'opinion publique se compose de bien des éléments divers, qu'elle se modifie suivant les localités et les intérêts souvent contraires. S'il est utile de la consulter pour agir, la rectifier ou la diriger est ce qui reste à faire à l'administrateur, du moment que les opérations sont terminées. Vous entendrez tour à tour. Monsieur, blâmer la clémence et la sévérité, accuser la justice, prescrire à Tautorilé supérieure telle ou telle mesure. Le gouvernement doit éti'e luimême et bien se garder de céder à dos impulsions aussi divergentes.

Continuez, je vous prie, à me rendre compte, et à vous servir de tout l'ascendant de vos fonctions et de votre caractère poor concilier aux actes du gouvernement et aux arrêts de la justice le respect qui leur est dû.

De Nantes, deux lettres étaient parties le 30 avril à l'adresse du ministre de la police. L'une émanait du préfet, comte de Brosses, l'autre du vicomte de Cardaillac, commissaire spécial de police (1) ; elles témoignaient de craintes sérieuses pour Tordre public, si Cambronné revenait à Nantes et demandaient que le séjour de sa ville natale fût interdit au général :

(1) Voici ce que Guépin écrivait au sujet de ce Cardaillac : « Le 5 novembre 1815, la restauration envoya le vicomte de Cardaillac à Nantes, avec mlBsion d'imposer silence aux vaincus. Il fat bientôt entouré de tous ceux qui sentaient le besoin d'une terreur et de ces gens qui, sous tous les régimes, trafiquent de délations et de provocations, comme pour prouver qu'il est nécessaire que tout le monde vive. »

Page 1