OO
Vous ne négligerez pas de lui insinuer d'ailleurs de quel intérêt il est pour sa tranquillité personnelle comme pour celle du département où il a fixé son domicile, de mériter par une réserve extrême, qu*on vo^e on lui, sans regret, un exemple de l'imparlité, de la justice sous le règne des Bourbons.
Vous aurez occasion sans doute de lui faire remarquer la discrétion el kl modestio de la conduite du général Drouot, retiré à Nancy; vous lui ferez sentir enfin que lorsqu'il a annoncé l'intention de se montrer à Nantes, il n'a du concevoir de projet que celui d'y paraître comme pour y attester la justice et la clémence du Roi.
Vous voudrez bien me communiquer, M. le Préfet, le résultat des observations auxquelles la conduite du général Cambronne donnera lieu de votre part et de Teffet produit sur l'opinion publique par son relour dans votre département.
La présence du général Drouot a produit un excellent
elTet à Nancy; son exemple, ses cxcellens propos ont ramené au Roi plusieurs officiers- mécontens. M. le général Despinois est convaincu que le général Cambronne tiendra la même conduite et aura un égal succès; s'il en était autrement vous lui donneriez une autre destination.
Cambronne arriva à Nantes le 9 mai, non pour s'y fixer,
mais pour se rendre auprès de sa mère, à Saint-Sébastien.
En descendant de la diligence, il trouva le commissaire
spécial de police qui ne l'attendait guère, persuadé que le
général avait été dirigé vers une autre ville et qui rendit
compte dans les termes suivants de son entrevue avec
lui :
Nantes, le 10 mai 1816.
A Son Excellence, Monseigneur Le Ministre de la Police Générale.
Monseigneur,
D'après la lettre de Votre Excellence en date du 6 de ce mois, j'avois espéré que le général Cambronne ne viendrait pas à Nantes, cependant il est anivé hier.
Je lui ai dit tout ce que les circonstances présentes et la place que j'occupe me faisoit un devoir de lui dire. 1 m'a promis la
plus grande retraite et surtout ia plus grande soumission, maisje n*y crois guères; et je pense qu*ii est très impolitique qu*im homme de ce caractère soit revenu dans ce pays; car la joie est peinte sur les visages de tous les partisans d'une nouvelle révolution.
La très grande majorité des habitans de ce département pense très bien ; cependant il s*y trouve, et surtout dans la ville de Nantes un grand nombre d'incorrigibles, qui ne soupirent qu'après un nouveau bouleversement; et il a été facile de les reconnaître ces jours derniers, où ils avaient conçu de coupables espérances.
L'arrivée du général Cambronne (ju^ils regardent comme une victime échappée au fer des persécuteurs, ranime leurs esprits abattus, et ils espèrent en faire un chef prêt à marcher à leur tôte au besoin; de leur côté les honnêtes gens, depuis le premier administrateur jusqu'au dernier citoyen, regardent son retour comme une calamité.
Je puis assurer Votre Excellence que je mettrai tous mes soins à le faire surveiller. H sera difficile poi^-étre d'empôcher les conciliabules ((ui pourront se tenir chez lui, car son habitation est à une petite demi-lieue de la ville, sur les bords do la Loire, et on peut y .irriver par divers chemins ; déjà toutes les personnes notées par leur mauvaise opinion sont en mouvement pour aller le féliciter. Quoi qu'il on soit, je le suivrai de près, et je ferai part à Votre Excellence de tout ce que je découvrirai, qui pourra intéresser la sAreté de l'Ktat, et la tranquillité de ce déparleinent.
Je désire me tromper, mais il m'est diflicile de croire que celui ([ui quelques jours avant la bataille de \\'aterloo avoil sollicité cl obtenu le titre de Comte de Nantes, puisse se résigner à vivre dans la retraite.
J'ai rhouncur d'iHroavec respect, etc.
Le Vicomte de Gardaillao.
Cette correspondance révélait par elle-même l'esprit d'exagération de celui qui Téchangeait avec le comte Decazes. Jamais Cambronne, créé comte par rcinpereur pendant les Cent Jours, n'avait porté ce titre, c'est dire qu'il n'avait pas dû songer à se faire donner celui de
« comte de Nantes » et sa seule préoccupation en demandant un passeport pour sa ville natale^ avait été de pouvoir, après une longue absence, serrer sa vieille mère bien-aimée dans ses bras. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il fut l'objet de la part de ses concitoyens, sans distinction d'opinion, de l'empressement le plus sympathique et d'une curiosité affectueuse mêlée d'admiration. Selon un de ses biographes, « la foule se portait toujours longtemps d'avance sur la route qu'il devait suivre, dans la rue ou sur la place qu'il devait traverser; et, du plus loin qu'elle l'avait aperçu, elle courait au-devant de lui^ l'entourait et le saluait de ses acclamations. Tout le monde désirait non seulement le voir, mais chacun voulait encore l'entendre et le toucher. Les ouvriers quittaient leurs travaux pour accourir sur son passage. 11 s'arrêtait quelquefois au milieu d'eux, causait avec celui-ci, riait avec celui-là et témoignait à tous la même affabilitc». »
Nous craignons que ce récit ne soit empreint, lui aussi, d'exagération dans un sens contraire aux rapports du vicomte de Cardaillac. Les faits que mentionne Rogeron de la Vallée d'après le récit de M«« veuve Cambronne (car il était trop jeune pour en avoir été personnellement le témoin) ne sont pas signalés par le commissaire spécial de police, du moins sous cette forme tapageuse.
Il ne fallait d'ailleurs pas grand chose, nous le reconnaissons, pour éveiller la sollicitude toujours inquiète de la police secrète qui ne rêvait que conspirations bonapartistes et y affiliait naturellement les anciens soldats de Napoléon. Cambronne, qui n'était pas sans le savoir ou du moins sans le pressentir, vivait seul, avec sa mère, dans sa maison de la cote Saint-Sébastien, loin du bruit et des manifestations et dans la plus grande simplicité. Ses pas
et démarches n'en sont pas moins surveillés. Mais tandis que le commissaire spécial de police continue à faire des montagnes de tout et de rien, le préfet, revenu des émotions de sa lettre du 30 avril, rassure le ministre qui rassure à son tour son agent secret à Nantes (1).
Voici cette correspondance :
. . . Cambronne so conduit sagement, il y a eu de rexagération dans les rapports faits au commissaire spécial à son sujet, j'espère en faire un instrument utile (2).
Paris, le 31 mai i8i6.
A Monsieur le Préfet de la Loire-Inférieure.
Monsieur le Préfet, dans une lettre que m'a adressée M. de Cardaillac, ce fonlionnaire se plaint de la conduite du général Cambronne cl en redoute les suites, soit pour la tranquillité du département, soit pour cet ofïicier général lui-même. Il résulterait de son rapport que le général Camhroniio recevrait habituellement chez lui les individus de Nantes et des environs le plus notoirement connus pour leur opposition au gouvernement actuel, et que Thabiludc où il serait de porter constamment l'uniforme do son grade produirait dans l'esprit du peuple un mécontentement général et 1res prononcé. Votre silence seul me persuade que ces renseignements ne sont poinj sans exagération. Je vous invite cependant h les vérifier ; personne mieux que vous ne pourrait faire, s'il en était besoin, des représentations fermes et sévères au général Cambronne qui s'empresserait sans doute do s'y conformer. Si, au contraire, la conduite de ce général n'offre rien de repréhensibh, je vous engage à calmer les craintes de M. de Cardaillac, et à l'exhorter à moins consulter ses propres impressions que la vérité dans les rapports de la mémo nature qu'il aura occasion de m'adresser.
(1) Arciiiv.'S Nationales, F 7 GG7i).
(2) Kxlrait d'uni.' 1 -Itre du Préfet do la Luiro-lriférioure en date du 17 mai 181G.
Nantes, le 2i mai 1816.
^1 son Excellence Monseigneur le Ministre de la Police générale
Monseigneur, J'ai eu rhonneur d'instruire Votre Excellence par ma lettre du
10 de ce mois, du mauvais effet qu'avait produit dans ce pays le retour de l'ex-général Cainbronne. Votre Excellenlc par sa lettre du 7 courant m'engage à une grande surveillance, et à lui faire part du résultat de mes observations.
Dès son arrivée, cet ex-général se présenta chez moi, m'assura de son amour pour le Roi, et me promit qu'il no verroit personne.
11 fit la môme promesse à M. le Préfet, cependant il a reçu chez lui beaucoup de personnes très mal famées.
Ce qui me déplaît le plus, c'est de le voir se promener toujours en uniforme dans les communes environnantes de relie qu'il habite. Le peuple s'en indigne ; les amis du trouble et de l'anarchie en prennent l'air insolent, je lui avais cependant fait dire par M. le Maire de Saint-Sébastien, commune qu'il habite, que je désirois qu'il fût en simple bourgeois, et surtout lorsqu'il vient à Nantes. Sa campagne d'ailleurs est si près de Nantes que les coquins ont toute facilité pour aller le visiter.
Dans la commune qu'il habite se trouvent beaucoup de paysans qui ont fait toutes les guerres de la Vendée et qui ne le voyont qu'avec beaucoup de peine, et si tous ceux qui ne veulent que le trouble continuent à l'aller voir aussi fréquemment, s'il a Tarrogance de se montrer toujours avec l'habit de son grade, je ne pourrai répondre de sa vie.
Tout le monde dit et répète : puisque ce général a été absous comme étranger à la France, pourquoi vient-il habiter ici comme Français ? et pourquoi surtout porte-t-il l'uniforme de maréchal de camp français ? Tous les bons bretons sont indignés de cette impudence.
Je supplie Votre Excellence de prendre mes observations en
considération, et de croire qu'aucun moyen de surveillance ne
sera négligé et que je ferai tous mes efforts pour arrêter les
projets des malveillans, s'ils étaient assez hardis pour vouloir
troubler l'ordre public.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Vicomte de Cardailhac
— ZZD —