P. DUFORT
Voici la réponse du ministre :
A Monsieur le Préfet de la Loire-lnfêrieure
Monsieur, d'après Particle iO de l'ordonnance du :24 octobre 1814, aucune estampe ou planche gravée ne peut être publiée et mise en vente avant le dépôt do 5 épreuves, constaté par un récépissé délivré en vertu de l'article 9 de la même ordonnance ; mais on n'exige point que les estampes portent l'indication du dépôt parce que cette indication pourrait être mise, sans que le dépôt eût été réellement effectué. Paris est à pou près la seule ville où il se fait des gravures et le récépissé y est fourni et signé, au moment du dépôt, et d'après mon autorisation, par M, Pages, chef du premier bureau de la division littéraire de mon ministère, c'est cette pièce qui doit être produite, soit en original, soit en copie authentique pour prouver la légalité du dépôt ; mais il est une précaution plus sûre et propre à prévenir toute surprise ; c'est de consulter le journal de la librairie, et si la gravure n'y est pas mentionnée, de ne point en permettre la publication.
Ces explications répondent aux questions contenues dans la lettre que vous m'avez écrite, le 15 de ce mois, relativement au portrait gravé du général Drouotetà celui du général Cambronne, mis en vente chez plusieurs marchands de la ville de Nantes.
J'apprécie d'ailleurs, la sagesse des réflexions que vous me soumettez à cet égard; on ne saurait être trop circonspect à interdire ce qui peut être légitime ou indifférent en soi, une contradiction irréfléchie n'aboutit quelquefois qu'à donner aux choses une importance qu'elles no méritaient pas et peut encore avoir l'inconvénient de porter à la désobéissance ou au moins de provoquer des irritations. Vous avez montré dans celte circons-
lanco toute la réserve qu'on devait attendre d'un administrateur éclairé, et si les circonstances l'exigeaient, s'il devenait nécessaire de prévenir des provocations et des rixes, vous sauriez, je n'en doute pas, agir avec le môme discernement, pour obtenir, soit par la persuasion, soit par la fermeté, un sacrifice commandé par l'intérêt de la tranquillité publique, auquel no se refuseraient pas, j'aime à le croire, les marchands possesseurs de ces deux portraits.
P. S. — 11 faut distinguer la mise en vente de l'exposition ; cello-ci peut-être empêchée par l'autorité lorsqu'il y a inconvénienl.
Il ne semble d'ailleurs pas que cette affaire ait eu d'autre retentissement. Les adversaires du gouvernement, en se procurant le portrait de Cambronne, donnaient à leur acquisition un caractère séditieux que le général eût été bien loin d'approuver, puisqu'à la même époque il était dans un état d'esprit voisin de la soumission.
Il s'y trouvait encore quand, le 3 décembre 1817, le duc d'Angoulème fit son entrée à Nantes. Le jour même, le général lui fut présenté avec d'autres officiel supérieurs et reçut du prince cet accueil bienveillant, mais banal, que les grands personnages en tournée réservent indifîé* remment à tous ceux qui viennent les saluer (1). A la vérité, une ordonnance du 20 mai 1818, en le réadmettant sur les contrôles de l'armée, lui accorda, à partir du l«f juillet, la jouissance du traitement de non-activité, c'est à dire la demi-solde de son grade, tandis qu'il avait été, lors de sa mise en liberté, le 14 mai 1816, considéré
(1) Voici ce qu'on lit dans le supplément au Journal de Nantes et du département de la Loire-Inférieure du 8 novembre 1817, que publiait alors Mellinet-Malassis :
« On a remarqué avec plaisir le général Cambronne parmi les » officiers généraux qui ont désiré présenter leurs hommages au » au Prince et le bon accueil que cet officier a re^u de S. A. R. »
comme réformé sans traitement. Mais il n'en demeurait pas moins suspect, et nous en trouvons la trace dans la correspondance administrative qui s'échangea à son sujet. Témoin, la lettre suivante du maire de Saint-Sébastien au préfet de la Loire-Inférieure (i) :
St-Sébastien, -2 septembre 1818.
Monsieur le préfet.
J'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai délivré hier un passeport pour Paris, Noyon et Bordeaux au baron de Cambronne, mon administré.
J'ai l'honneur d'Olro avec considération, Monsieur le préfet, votre 1res humble trùs obéissant serviteur.
Francis Herbert.
Le 9 septembre, sans doute après en avoir conféré avec le ministre de la police, le préfet répond au maire « qu'il n'aurait pas dû délivrer ce passe-port pour plusieurs destinations ».
Uuelques jours auparavant, le 18 août 1818,1e comte de Labesse colonel commandant la légion de la Loire-Inférieure et commandant militaire de Nantes et des cotes, écrivait au nïinistre de la guerre une lettre qui signalait Cambronne à la clémence du roi :
H ne regrette, disait celte lettre, que l'indigence h laquelle il est réduit que parce qu'elle est une preuve que son amour pour l'auguste sauveur de notre patrie est méconnu et mis en doute. (2)
Mais peu à peu, il rentrait en grâce ; par lettres-patentés du 17 décembre de la même année, le roi le confirmait dans son titre de baron ; il sollicita, avec la recommanda-
(1) Archives du département de la Loire- Inférieure. Dossier des suspects sous la Restauration : Général Cambronne. N° 674 II 2.
(2) Archives du ministère de la guerre.
tion du duc d*Angoulôme, la croix de Saint-Louis (i) et l'obtint le 18 août 1819, ce qui entraînait sa prestation de serment comme chevalier de cet ordre royal et militaire.
Voici en quels termes le Journal de Nantes rendit compte le 14 septembre de cette cérémonie qui avait eu lieu l'avant veille. (2)
Un grand nombre d'officiers de différentes armes, tous les chefs des administrations militaires et M. le comte des Brosses, préfet do co département, se sont réunis avant hier chez M. le général baron Rougé, commandant la division en l'absence de M. le lieutenant général baron Pécheux, et la réception de M. lo maréchal do camp baron Cambronne comme chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis a eu lieu en présence de cette brillante réunion.
M. le baron Rougé, à Toccasion de cette cérémonie, a adressé quelques mots au général Cambronne, dans lesquels il a dit qu*il s'estimait heureux, comme l'un de ses anciens compagnons d'armes, d'avoir été choisi pour le recevoir chevalier d'un ordre qui a toujours compté, parmi ses membres, d'illustres guerriers défenseurs du trône et de la patrie « Cette réception exige un ser- <t ment, a-t-il dit en terminant, et vous avez montré à l'Europe « entière comment vous savez les tenir ».
A quelques semaines delà, il partit pour les Basses- Pyrénées atindy prendre les eaux. APau, la ville se porta sur son passade et on rappela ses exploits dans une chanson que nous trouvons dans les pièces annexées au livre de Ro2:eron de la Vallée :