CHAPITRE II
Pierre-Jacques-Etienne Cambronne naquit le 26 décembre 1770, à Nantes, et non pas à Saint-Sébastien, comme Tont imprimé î\ tort tant de notices biographiques (1).
Avant les modifications qu'a subies le quai de lilôpital pour faciliter la création des squares de Tllôtel-Dieu, on montrait encore, parmi les maisons voisines du pont de la Belle-Croix, celle où Cambronne reçut le jour. La vue daguerréotype, publiée par Forest, et intitulée: Nantes^ vue prise du quai de VHôpital, donne à droite la façade de la maison dont nous parlons. C'était la seconde en partant du pont, et la famille de Cambronne en occupait, dit-on, le deuxième étage (2). Voici le texte de son acte de naissance, ou plutôt de baptême — c'était alors la même chose — qui, pour avoir reçu déjà les honneurs de la publicité, n'en mérite pas moins d'être reproduit dans cet ouvrage :
Le vingt-sept décembre mil sept cent soixante-dix a été baptisé t^ierre-Jacques-Etienne Cambronne, né hier, du légitime mariage de N. H. (c'osl-à-dire noble homme) Pierre-Charles Cambronne,
(1) C. D. Vie militaire de Cambronne^ Paris, 1822, dit qu'il naqait à Saint-Srbastien, près Nantes; Levot, Biographies bretonnes, dans la banlieue de Nantes, paroisse de Saint- Sébastien ; Larousse, à Saint- Sébastien; les Ephémérides nantaises reproduisent la même erreur.
(2) Cambronne t par S. de La Nicollière-Teijeiro, 1892.
négociant, et de dame Françoise- Adélaïde Druon, son époase. Ont été parrain le sieur Jacques Honorati et marraine Thérèse Dhaler, épouse de N. H. Jacques-Nicolas Cambronne, tante de Tenfant.
Thérèse Dhaler; Honorati; Cambronne; Delaville, vicaire (1).
A son père, Cambronne avait pris le prénom de Pierre; à son parrain, qu'avec son emphase ordinaire, Rogeron de la Vallée appelle « le plus vertueux des Italiens », et peut-être aussi à son oncle, le mari de sa marraine, il emprunte celui de Jacques; enfin le saint dont TEglise célébrait ce jour-là la fête, Etienne, lui valait son troisième prénom. Lequel des trois préférait-il? Gomment sa mère Tappelait-elle, quand il était petit, comment ses camarades, lorsqu'il jouait avec eux dans la cour de récole, rinterpellaient-ils ? De ce qu'à Tun des registres relatant son acte de mariage civil, il a signé E. baron Cambronne, M. de la NicoUière a conclu peut-être un peu vite qu'Etienne était son prénom usuel. L'autre registre porte seulement le baron Cambronne, sans autre indication.
Notons par contre ce détail significatif qu'à leur contrat de mariage, que nous analysons plus loin, chacun des époux indique la marque à laquelle se reconnaîtront le linge et l'argenterie qui lui appartiendront lors de la dissolution du mariage. Or, la marque de Cambronne était P. C, ce qui signifie Pierre Cambronne et répond à Targument tiré de la signature d'un acte de l'élat-civil isolé.
Cambronne, en eff'et, faisait précéder son nom plus volontiers de son titre que de ses prénoms. Son contrat de mariage, son acte de mariage religieux portent comme
(1) Archives municipales de Nantes. Série GG. Cultes, re^çistre de Sainte-Croix 1770, folio 129.
signature : Le baron Cambronne, sans aucune initiale ; et quand, plus tard, la Restauration eut fait de lui un vicomte, il signait tantôt de ce titre nouveau, tantôt et même plus souvent L. V. Cambronne, ce qu'il fallait traduire ainsi : Le Vicomte Cambronne.
Ce qui nous donnerait plutôt lieu de penser que ses amis rappelaient habituellement Pierre, c'est que plus tard, entre intimes, faisant allusion à ses campagnes en Espagne oii s'il s't^tait battu pendant quatre ans (1808, 1810, 1811, 1812) ils ne se g<^naient pas pour le traiter avec une familiarité tout amicale et à titre de plaisanterie, bien entendu, de Pierre le Cruel.
Dans un document public daté de Chateaubriant, que nous donnerons à sa place, il déclare se nommer Pierre.
Cambronne grandit rapidement. A TAge de neuf ans c'était déjà un petit homme, et sa taille svelte lui donnait les apparences d'un garçon de treize à quatorze ans. Il aimait beaucoup sa mère, qui exerça toujours sur lui une grande et heureuse influence et pour laquelle il professait un véritable culte fait tout à la fois de respect et d'affection.
Mais il ne pouvait pas indéfiniment passer sa vie à dénicher des merles. Il fallut songer à son instruction, à son éducation^ et son père, qui voulait faire de lui un négociant, comme il Tétait lui-même, le fit entrer au collège de l'Oratoire, qui comptait alors comme supérieur le père Latyl, appelé à quelques années de là, à siéger à la Constituante parmi les représentants les plus libéraux et les plus distingués de la sénéchaussée de Nantes. Il devait y trouver aussi Fouché, du Pellerin, que la destinée allait conduire à la Convention avant d'en faire un duc d'Otrante et un ministre de la Restauration. *
Cambronne entra chez les Oratoriens, mais seulement à titre d'externe, le 2 janvier 1781.
Nous ne possédons pas les notes qui devaient être consacrées, là comme partout, aux progrès et aux aptitudes des élèves. Il aurait été curieux de connaître quels pronostics les maîtres du jeune Cambronne avaient portés sur lui, sur ses dispositions, sur son avenir. D'après un de ses biographes, la littérature le laissait assez froid et, en dehors de l'histoire, de la géographie et du dessin, il ne fallait pas lui demander grand'chose. Mais, s'agissait-il d'organiser dans les cours du collège quelques jeux exigeant de l'audace ou de l'adresse, quelques divertissements violents, le simulacre de combats, par exemple, auxquels de tout temps les enfants se sont plu, alors Cambronne était un boute-en-train sans égal, et, dans ces petites guerres pour rire, il pouvait passer pour l'organisateur de la victoire. On cite de lui des traits d'une hardiesse peu commune, dont voici peut-être le plus caractéristique :
C'était en 1784, en plein hiver, la veille de la fête de Noël, Cambronne avait obtenu d'aller à la messe de minuit, mais sa mère inquiète lui avait surtout recommandé, à la sortie de l'église, de rester à Nantes et de ne venir la retrouver que le lendemain, à la petite propriété de La Treille qu'elle occupait sur la côte de Saint-Sébastien. Recommandation vaine. La messe achevée, l'enfant, malgré le froid, malgré la nuit, se met en route pour rejoindre sa mère, mais parquai chemin? par la Loire alors prise, à l'aide de patins qui glissent péniblement sur la glace inégale et sans souci comme sans crainte de s'enfoncer dans quelque crevasse inaperçue. Il arriva enfin à destination au milieu de la nuit, après une
expédition dont le souvenir suflisait à donner à la pauvre maman plus d'un frisson rétrospectif, en songeant aux dangers que son fils avait ainsi courus.
A la mort de son père, Cambronne devint pensionnaire et, comme si cet événement Teût rendu plus sérieux et plus sage, il se disciplina davantage et essaya même de mordre aux racines amères des sciences pour lesquelles il avait manifesté jusque-là le plus de répulsion, sans grand succès d'ailleurs, malgré ses efforts et sa bonne volonté. La rhétorique ne fut jamais son fort, et la philosophie ne fut jamais son faible. Quand, aux vacances de i788, il quitta rOratoire pour n'y plus revenir, il n'avait fait que des études fort incomplètes et si le baccalauréat eût existé de son temps comme du nôtre, nul doute que les examinateurs ne Tcussent ajourné sans pitié à la prochaine session.
Ceux qui n'ont connu Cambronne que vers la fin de sa vie et qui avaient conservé de lui, comme Monselet, le souvenir d'un homme laid, ne l'auraient jamais deviné dans ce portrait à la plume, sans doute quelque peu embelli, qu'en traçait en 1853, sur les indications de sa veuve, Rogeron de la Vallée :
» Cambronne n'avait alors que dix-huit ans ; ses traits » étaient ceux de sa mère. De beaux yeux largement » ouverts, aussi limpide» qu'éblouissants, des sourcils » longs et épais, un front large et arrondi, une tète » rayonnante d'intelligence, des cheveux blond châtain, » soyeux et frisés comme ceux du noir américain ; un nez » plus aquilin qu'ordinaire, les narines légèrement renflées » où palpitaient les émotions, signe de courage; une » bouche grande, des dents éclatantes de blancheur, les » lèvres minces et les joues bombées, couleur d'une rose » fraîchement épanouie; le tour du visage presque rondy
» une physionomie expressive, passionnée; une peau » fine, une carnation riche, la taille élevée, la poitrine » grasse, tout le reste du corps ' bien proportionné ; 2» Tattitude timide, mais la marche assurée ; enfin la » beauté d'Alcibiade dans la force de Coriolan. »
Rabattons-en un peu de ce portrait par trop dithyrambique, il n'en restera pas moins établi qu'à dix-huit ans, Cambronne était ce que nous sommes convenus d'appeler «un beau garçon ».
Qu'allait-il devenir ? Né à toute autre époque, Cambronne eût sans doute été amener à auner du drap dans quelque boutique de la rue de la Poissonnerie ou à s'engager comme commis marchand sur le quai de la Fosse. Sa bonne étoile voulut que l'heure où allait s'affirmer sa vocation fût précisément celle qui marquait les débuts de l'épopée révolutionnaire et qu'il comptât au nombre de ceux que l'ère nouvelle allait mettre en relief. Cambronne avait dix- huit ans à la veille de 1789. Il était de ceux dont Voltaire avait dit quelques années auparavant : — Nos enfants sont bien heureux, ils verront de grandes choses.
Cambronne les a vues, il a même été un peu de ceux qui les ont faites.