‹ CambronneChapitre 5 sur 73 · AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION

Il importe de ne pas oublier que, pour être né à Nantes, Cambronne avait du sang picard dans les veines. Son père était de Saint-Quentin, sa mère de Noyon ; c'est dire qu'il appartenait par ses origines à une des provinces de France qui partageaient, avec la Bretagne, |le privilège d'un profond amour de la liberté et de la patrie.

Aussi fut-il des premiers, parmi la jeunesse nantaise, à saluer la Révolution à son aurore. Nous n'avons pas la pensée de reprendre ici par le menu le récit des événements qui marquèrent en Bretagne le début de cette ère nouvelle, l'envoi dès le 1*^ novembre 1788 d'une requête des habitants de Nantes au roi pour réclamer le vote par tète et non par ordre et l'abolition des corvées, la protestation des députés de Nantes aux Etats de Bretagne quand le roi en prononça la dissolution et l'ajournement à l'année suivante, l'irritation du peuple de Rennes, les conflits sanglants qu'elle provoqua, les arrêts du Parlement condamnant au feu certains écrits libéraux et interdisant le droit de réunion et enfin la grande démonstration du 29 janvier 1789.

Voici quelle en fut la cause :

A la suite de la suspension des Etats de Bretagne que la noblesse et le clergé avaient sollicitée du roi, la ville de Rennes fut le théâtre de démonstrations violentes. D'une part les étudiants de l'école de droit, ayant à leur tête MoreaUi le futur général, qui devait ternir une vie

glorieuse par une mort honteuse dans les rangs des ennemis de la France, de Tautre les nobles qui avaient équipé, pour les soutenir, une bande de valets. Au cours d'une collision, il y eut des blessés et des tués. La jeunesse libérale de Rennes fit appel, pour résister, à celle du reste de la Bretagne et de TAnjou. Le député qui vint à Nantes s'appelait Omnes Omnibus. Il devait ce second nom qui était venu s'accoler au sien à un acte de dévouement : il avait sauvé la vie à deux personnes qui se noyaient. Louis XVI lui avait fait don d'une médaille en or avec cette inscription flatteuse : Omnes omnibus.

Cette appellation honorable entre toutes lui resta.

Dans la nuit du 27 au 28 janvier, les jeunes gens de Nantes se réunirent à la Bourse pour recevoir et entendre leur camarade de Rennes. Au discours passionné d'Omnes répondit une énergique et fraternelle protestation souvent publiée, mais presque toujours tronquée et que nous donnons ici dans son entier :

Protestation et Arrêté des Jeunes Qens de Nantes

(du 28 Janvier 1789)

Frémissant d*horrear à la nouvelle de rassassinat commis à Rennes, à rinstigation de plusieurs membres de la noblesse ; convoqués par le cri général de la vengeance et de rindignation ; reconnaissant que les dispositions bienfaisantes de notre auguste roi, pour affranchir ses fidèles et dévoués sujets de Tordre da Tiers, de Tesclavage où ils gémissent depuis tant de siècles, ne trouvent d'obstacles que dans cet ordre dont Tégoïsme forcené jie voit, dans la misère et les larmes des malheureux, qu'un tribut odieux qu'ils voudraient étendre jusque sur les races fatures.

D*après le sentiment de nos propres forces, et voulant rompre le dernier anneau de la chaîne gui nous lie, jugeant d'après la

barbarie des moyens qu'emploient nos ennemis pour éterniser notre oppression, que nous avons tout à craindre de raristocratie qu'ils voudraient ériger en principe constitutionnel, nous noas en affranchissons dès ce jour, sous la protection d*un second Henri IV et d*un nouveau Sully.

Un ordre, dans sa protestation, ose apposer son opinion à celle de son roi^ à celle de TEurope, à celle du patriote et vertueux Necker, solide et seul appui d'un royaume prêt à s'écrouler 1 Mortel adorable dont l'héroïsme est au-dessus du sang et des vains préjugés ; ô toi, qu'on ne peut mieux louer qu'en t'acccordant le nom d'homme, nom que toi seul peux rendre encore respectable, puisque tous tes travaux n'ont d'autre objet que de lui rendre sa dignité première, et de le remettre à la place que loi fixa la nature, et que lui conserveront toujours et les bonnes lois, et les bons rois, ô Necker, accepte ici l'hommage que l'ordre du Tiers rend à les vertus ; si le bronze et le marbre n'offrent point encore dans nos villes^ à nos yeux attendris, tes traits révérés, tous nos cœurs sont autant d'autels où l'encens de la reconnaissance se mêlera sans cesse à nos vœux ardents pour la conservation de tes jours précieux et pour que tu jouisses du bonheur que tu veux donner à vingt-trois millions de Français.

L'insurrection de la liberté et de l'égalité intéressant tout bon citoyen de l'ordre du Tiers, tous doivent la favoriser de tout leur pouvoir par une inébranlable et indivisible adhésion ; mais principalement les jeunes gens, classe heureuse à qui le ciel accorda de naître assez tard pour pouvoir espérer de jouir, sous un monarque chéri, des fruits qu'ont enfin fait naître en France et la philosophie du dix-huitième siècle et l'ascendant de l'immortel Necker l

Que le cri de la vengeance retentisse jusqu'au pied du trône t que les yeux du monarque voient couler le sang de nos frères ^ son cœur paternel sera glacé d'horreur et son auguste main fera étinceler le glaive des lois sur les vils moteurs d'un aussi lâche assassinat et d'un complot que nous n*osons même pénétrer.

Jurons tous, au nom de l'humanité et de la liberté, d'élever un

rempart aux efforts de nos ennemis; d*opposer à leur rage sanguinaire le calme et la persévérance des paisibles vertus. Elevons un tombeau aux deux martyrs de la cause de la liberté et pleurons sur leurs cendres jusqu'à ce qu'elles soient apaisées par le sang de leurs bourreaux et Téclatante justice que nous attendons de notre souverain, chef suprême des lois, qui seul peut, sans étr^ homicide, venger Thumanité, punir les forfaits.

Avons arrêté, nous soussignés jeunes gens do toute profession, de partir en nombre suffisant pour en imposer aux vils exécuteurs des fanatiques aristocrates et pour demander à ceux qui doivent être les dispensateurs de lajustice^ la réparation du délit commis à Rennes.

Que comme plusieurs d'entre nous peuvent être retenus par des places qu'ils craindraient de perdre, nous regarderons comme infâmes et déshonorés à jamais ceux qui auraient la bassesse de postuler ou même d'accepter les places des absents.

Tous ceux [qui partiront seront soumis aux commissaires nommés par acclamation, pour la police et ordre qu'il conviendra d'observer pendant le voyage et le séjour à Rennes.

Protestons ';d'avance contre tous arrêts qui pourront nous déclarer séditieux, lorsque nous n'avons que dès intentions pures et inaltérables. Jurons tous, au nom de l'honneur et de la patrie, qu'au cas qu'un tribunal injuste (car nous nous mettons sous la sauvegarde du conseil de Sa Majesté) parvînt à s'empa^rer de quelqu'un de nous, et qu'il osât, par un de ces actes que la politique appelle de vigueur, et qui ne sont en effet que des actes de despotisme, le sacrifier sans observer les formes et les délais prescrits par la loi, jurons de faire ce que la nature, le courage et le désespoir inspirent pour sa propre conservation.

Arrêté à Nantes, dans la salle de l'hôtel de la Bourse, ce 28 janvier 1789.

Si Cambronne ne tint pas la plume pour rédiger cette vigoureuse protestation écrite dans le style à panache du temps, il en fut du moins un des signataires.

Son nom y figure après celui des commissaires et des chefs de correspondance, entre celui de Baudichon jeune et de Bonnement, non loin de celui de Lafont, dont il resta toujours Tami (1).

On ne dormit guère cette nuit-là et dès le lendemain 29 janvier, quatre cents jeunes gens, dont CambVopne, prenaient la route de Rennes. Quand ils y arrivèrent, le calme s'était quelque peu rétabli dans les esprits, mais ils profitèrent de leur séjour pour cimenter Tunion de la bourgeoisie des deux villes. Douze jours après, ils rentraient à Nantes, chargés de couronnes et de fleurs et tout fiers de l'œuvre fraternelle à laquelle ils venaient de prêter leur concours.

Les détails de ce voyage consigné dans un Journal de Route qui fut condamné depuis par le Parlement de Paris, excitèrent dans toute la Bretagne un enthousiasme indescriptible qui mit en relief la générosité et la bravoure de la jeunesse nantaise.

Voilà qui n'était pas fait pour détourner Cambronne de la seule vocation où il trouvait le moyen de satisfaire sa passion pour le métier des armes. Quelque afl'ectueux qu'il ait toujours été pour sa mère, il joignait aux qualités du cœur une grande fermeté, quelque chose de l'obstination, de l'entêtement breton et toutes les prières furent impuissantes à le détourner de la résolution qu'il avait prise : il serait soldat.

(1) Une plaquette petit in-8<> de huit pages, sans nom d'imprimeur, avec ta date en toutes lettres de mil sept cent quatre-vingt-neuf, consacra le souvenir de ces mémorables événements. Elle est devenue très rare. La bibliothèque publique de Nantes la possède sous le n® 50.387.

Lafont était le in^nd-pére de M. Georges Lafont, architecte à Nantes.

Fit-il partie, un des premiers, d'une milice de jeuneg Yolontaires qui fut créée à Nantes ? Montait-il la garde pendant la nuit, après avoir travaillé toute la journée chez un négociant? Se prépara-t-il ainsi, de 1789 à 1792, au rude apprentissage des armes? C'est possible, c'est même fort vlraisemblable, bien qu'aucun document n'ait été produit à l'appui de ces assertions et qu'elles ne soient venues jusqu'à nous que par une sorte de tradition qui n'a pas rencontré de contradicteur.

Il faut en arriver à la déclaration de guerre faite à la France par l'Europe coalisée, à l'insolent manifeste du duc de Brunswick, à l'heure solennelle oij l'assemblée législative fit retentir ces paroles célèbres : « La patrie est en danger! » pour assister à l'enrôlement de Cambronne en qualité de grenadier, dans le premier bataillon de Maineet-Loire — certains documents disent de la Mayenne, d'autres de Mayenne et Loire.

C'était le 27 juillet 1792. A partir de ce jour, Cambronne ne s'appartient plus, il appartient tout entier à la France, à l'armée et pendant près de vingt-trois ans, il ne quittera plus l'uniforme qu'il saura couvrir de gloire.

Page 1