EXTRAIT DE L'INDICATEUR BORDELAIS
Bordeaux, le 28 octobre 1819.
Le brave des braves, le général Cambronne, est un do ces voyageurs dont la réputation trahit le modeste incognito. Que
(Ij Lettre du 23 août 1844.
celui qui fit retentir à rorcillc de nos ennemis le dernier cri do la valeur expirante, nous pardonne d'oser aujourd'hui révéler le secret de son passage dans les murs de notre ville, ou plutôt qu'il s'en prenne à l'éclat de son nom qui le précédera partout.
On assure que le héros do mont Saint-Jean séjournera quelque temps dans Bordeaux, mais au sein d ^ l'amitié, loin dos suffrages j. iblics et du tribut d'éloges que mérite son noble caractère. Ah ! pourquoi voudrait-il se dérober à sa gloire? qu'il apprenne quo ses relations ne .sauraient plus être privées, et que ses vertus qui déjà appartiennent à l'histoire réclament un théâtre plus vasio, et les applaudissements de notre population tout enlière ; quel exemple pour nos jeunes militaires, s'il daignait pendant plusieurs jours présider à leur cercle, les enllammer du récit de ses actions guerrières, leur communiquer ce feu sacré du patriotisme, (pi'il est si digne de leur transmettre, qu'ils sont si dignes de recevoir.
Le général Cambronne n'a pu se soustraire aux hommages de
SOS concitoyens reconnaissants; arrivé à 3 heures du soir, à peine
les bons Français ont-ils su quel hôte illustre ils avaient le
bonheur de posséder dans leurs murs, que son nom a volé de
bouche en bouche. La musique du Grand-Théàtro a exécuté
-à 11 heures plusieurs chants de triomphe sous les fenêtres du
brave. *
Bordeaux, le 30 octobre.
Tout ce qui regarde Cambroime mérite d'être publié. Jamais général au retour d'une victoire n'obtint plus d'hommages que le brave dont la constance triompha dans les revers et fut l'interprète do l'honneur français. Avant-hier i\ il heures du soir, Lindis qu'on exécutait des chants de triomphe sous les fenêtres du héros, il y avait un concours de plus de 2,000 personnes, femmes, enfants, vieillards, militaires de tout grade et de toute arme. C'était î\ ({ui jouirait le premier de la vue de Cambronne, et malgré l'obscurité de la nuit, on devinait les traits du digne successeur do La Tour-d'Auvergne, do celui qui aurait sauvé l'armée, si l'arméo avait pu être sauvée.
Hier à la Bourse, sur les allées de Tourny, partout, on s'occupait de Cambronne, partout on volait à sa rencontre, toutes les
fois que s'arrAtait le chef de la vieille garde. C'était pour loi comme aotant de poses triomphales, la simplicité de son extérieur et de son cortège no pouvait dérober le secret de sa marche, et c*est alors qu*on aurait pu appliquer à Cambronne, comme à Turenne, ces paroles de l'orateur français : il marche soûl, mais sa réputation le précède, et plus il est grand, plus il est modeste...
Le général a répondu avec son affabilité ordinaire aux compliments des officiers à demi-solde, qui ont cru fairo une visite de corps à ce parfait modèle de Théroïsme. Mes amis, leur a-t-il dit, dans l'effusion de son cœur, notre sort est commun ; comme vous, je suis en non-activité... — Tant mieux, général, ont-ils répliqué tous à la fois, au jour ou la patrie aura besoin de nos services, nous serons tous en activité, trop heureux d'avoir à notre tôte l'intrépide Cambronne.
Bordeaux, le 30 octobre 1819.
A Monsieur le Rédacteur de /'Indicateur,
Monsieur,
Vous avez rendu compte dans votre feuille du 29, de la sérénade que plusieurs personnnes de cette ville firent donner par les musiciens du Grand- Théâtre au général Cambronne, j'y assistais et j'eus lieu de remarquer que les instruments étaient moins d'accord que les cœurs qui s'étaient réunis pour fêter un brave ; j'espérois au moins être dédommagé par le choix des airs, de la discordance des sons, mais à :2 ou 3 marches guerrières près, on ne joua que des airs à l'eau de rose. .
Vainement réclama-t-on des airs plus patriotiques, et qui convinssent mieux à la circonstance, les musiciens furent ce que les spectateurs regrettèrent quelquefois de ne pas être en les écoutant, c'est-à-dire sourds. On disait môme, je n'en crois rien, que la police exerçait son influence sur celte sérénade et qu'elle craij^'nait qu'on ne jouât des airs séditieux. Est-ce que Mourir pour sa Patrie ne serait pas un chant français ? Nos magistrats, en ce cas, seraient plus scrupuleux que nos missionnaires, car ceux-ci font chanter sans difficultés à de jeunes filles, le Triomphe d3 la religion, sur l'air de La République }unu
appelle et le cantique de La Communion, sur l'air du pas redoublé.
Je me plais donc à croire qu'elle n'était pour rien dans le choix des morceaux qu'on a joué.
Si le général Cambronne est flatté des hommes publics qu'il reçoit, il ne doit l'être pas moins des hommages dont il est l'objet, j'ai entendu chanter quelques couplets qui lui ont été adressés, et pour terminer mon épitro, je vous citerai le dernier que je crois bien retenu.
Le guerrier qui par sa vaillance Rendit plus grand le nom français Doit trouver par toute la France Pour le fêter des cœurs tout prêts.
La fête n'en est que plus belle.
Lorsque l'on voit un peuple entier Donner de concert l'immortalité A qui moissonna le laurier.
J'ai bien l'honneur de vous saluer^
Un de vos abonnés.
Lundi 2 et mardi 3 novembre
Le général Cambronne a quitté hier notre ville, pour retrouner au sein de sa famille, goûter le repos du brave qui sait tour à tour honorer le nom français dans les revers, et se livrer à l'exercice de toutes les vertus privées et domestiques.
A l'allégresse que venait d'exciter sa présence parmi les habitants de Bordeaux, l'illustre guerrier aurait pu se croire au milieu des siens. Cependant les besoins du cœur et la dette sacrée de la nature sollicitaient son départ ; il a fallu se rendre à cet appel. Celui que nous ne pouvions posséder plus longtemps a voulu du moins adoucir l'amertume de nos regrets en se dérobant aux nouvelles fêtes qu'on lui préparait à la Bastide lors de son passage.
Il a pris la route de Lormont, accompagné des parents de l'ami intime chez lequel il venait de faire dans Bordeaux un séjour trop peu prolongé selon nos souhaits. La voiture est venue
le prendre au Carbon-Blanc où il s'olait rendu à pied, n'ayant que Tamitié pour suite, mais là, des hommages encore plus délicats raltcndaient, il a reçu la députation, composée des plus belles femmes du lieu, avec cette galanterie chevaleresque d'un héros qui sait unir le myrthe au laurier. Cambronne a demandé et obtenu le baiser d'adieu de l'aimable interprète des sentiments de SCS concitoyens, et cette récompense n'était pas la moins douce pour un français.
Le matin les cris de l'enthousiasme avaient salué son départ, mais des paroles de regrets venaient se mêler aux acclaiiiations qui retentissaient sur le rivage; et Cambronne a pu se convaincre do l'esprit qui anime la population de cette honorable cité.
Avant-hier au soir, les musiciens amateurs de la ville se sont surpassés dans le choix des airs qui composaient ki dernière sérénade. Pour cette fois, ce n'était que des chants français, des allusions ingénieuses à la valeur nationale, au plaisir que nous causait la présence du digne héritier des titres et des vertus de l'intrépide et du modeste Lalour-d'Auvergne.
11 semblait que le ciel même voulut ajouter encore un nouvel éclat à la célébration de celle fête de famille, la beauté du temps fournissait des traits d'inspirations au concours immense de spectateurs qui remplissaient la rue du Palais, la place du Pahiis, la rue des Argentiers, etc.
On a remarqué dans la foule plusieurs individus attachés h la police, ils ont pu s'assurer par leurs propres yeux, que nos transports n'avaient rien d'é(|uivo(|ue, et que le cœur seul fesait les frais do la joie publique.
Le général Cambronne ne veut être couronné que sur le champ de bataille, il a donc cru devoir se soustraire aux palmes que lui préparaient nos théâtres.
Dernier trait de modestie bien digne du héros qui sut toujours allier l'humanité à la valeur, et qui du même bras dont il terrassait rer:.::mi de la France, protégeait à Quiberon les malheureux émigrés, contre la fureur des partis.
Il n'en fallait certes pas tant pour que le ministre s'inquiétât de ces manifestations qui provoquaient la
polémique en sens divers de la presse et le préfet de !a Loire-Inférieure reçut la lettre suivante du comte Decaze :
MINISTÈRE Pai-is, 12 novembre 1819.
DE l' intérieur
„ ^7". . Monsieur le Préfet de la Loire-
ôe Division - e. .
Inférieure,
Monsieur le Comte, vous aurez remarqué dans les journaux le parti que quelques individus ont cherché à tirer, à Bordeaux, de la présence momentanée du général Gambronnc dans cette ville ; en ce moment, il doit être de retour à Nantes. Si celte circonstance, sans doute très étrangère à la volonté d'un officier aussi ami de Tordre et de la discipline donnait lieu à quelque nouvelle particularité, je vous serai très obligé de m'en instruire confidentiellement. Je n'ai pas besoin de vous recommander de prévenir ou de réprimer toute espèce d'écart scandaleux.
Agréez, Monsieur le comte, l'assurance de ma considération distinguée.
Le comte Decaze.
Les préoccupations du ministère ne furent pas de bien longue durée, car dès le 15 novembre, le préfet rassurait son supérieur hiérarchique par la lettre que voici et qui innocentait absolument Cambronne de toute participation à ces manifestations où Topposition prenait une sorte de revanche :
15 novembre 1819.
Au ministre de l'intérieur.
J'ai reçu la lettre que V. Exe. m'a fait l'honneur de m'écrire le 12 de ce mois relativement au général Cambronne.
Il y a environ deux mois que je fus informé par M. le maire de Saint- Sébastien dans la commune duquel ce général fait sa résidence, qu'il lui avait demandé un passe-port et qu'il allait s'absenter pour quelque temps. Depuis cette époque, je n'avais eu aucune information sur le but de son voyage et ce n*est que
par les joarnaax que j'ai appris les détails de son séjour i Bordeaux (i). J'ai été informé en même temps que cet officier général, loin d*encourager les démonstrations publiques et les hommages affectés de certains individus, avait abrégé le séjour qu'il devait faire à Bordeaux afin de s'y soustraire. J'ai su, depuis, que M. le général Cambronne avait quitté Nantes avec un négociant de Bordeaux qui l'avait engagé à faire ce voyage.
Au reste le retour à Nantes de cet officier général n*a donné lieu à aucune nouvelle particularité. 11 a repris son genre de vie et ses habitudes ordinaires, c'est-à-dire qu'il continue à habiter la campagne, no vo\ant que fort peu do monde et paraissant ne rien tant désirer que de vivre ignoré et d'occuper le moins possible.
Cette fois, le gouvernement était définitivement tranquillisé et à partir de ce moment-là, il semble que la surveillance dont Cambronne avait été Tobjet ait diminaë et peut-être môme cessé tout à fait. On avait enfin compris que ce n'était pas un homme dangereux pour Tordre social, mais on avait mis le temps à s'en apercevoir.
(1) Ici le préfet avait écrit tout d'abord : et les hommages publics quHl y recevait de la part d'individus d'un certain parti Puis, à la réflexion, il avait biffé ces mots pour y substituer le texte que nous donnons ci -dessus.