CHAPITRE XVII
Bien qu'il n'y eût pas, dans les journaux du début de
ce siècle, de colonne spécialement réservée à ce que nous
appelons aujourd'hui le carnet mondain, on pouvait lire
dans le Moniteur Universel du 22 janvier 4819 les lignes
. suivantes :
(( Le Journal Général annonce que M. le lieutenantgénéral Gambronne épouse à Nantes une héritière qui lui apporte une fortune considérable. •
De quelle héritière s'agissait-il ? A quelle fortune faisaiton allusion ? Nous ne le savons pas. Ce que nous savons, c'est que Gambronne avait eu longtemps au cœur d'autres attaches. Sans parler de ces liaisons passagères qui forment en quelque sorte partie de la rançon du pays conquis, il s'était épris, à Dunkerque ou à Boulogne, en Tan XII, tandis qu'il était capitaine au 46« de ligne, d'une jeune fille, Augustine-Sophie Gorbizé, à laquelle il resta sincèrement uni par les liens d'une rare constance. Nous . en avons la preuve dans une très curieuse correspondance de Gambronne, dont nous devons la communication à M. Gustave Bord qui n'a jamais su refuser à personne le secours de sa richissime collection d'autographes et que nous remercions vivement ici de son obligeance. Voici la première de ces lettres qui donneront une idée exacte des sentiments de Gambronne pour cette jeune fille :
Secret.
Sophie,
Puisque lout ce que j'ai pu t'ôcriro n'a pu me faire regagner Ion cœur, il ne me reste plus qu'une dernière ressource à employer. Tu respectes avec raison les auteurs de tes jours ; fais leur voir mes lettres, dis leur comme nous nous sommes vus, ne leur cache rien, tes fautes, les miennes, fais leur voir mes onze dernières lettres. S'ils le conseillent de rompre avec moi, je le laisserai tranquille, je ne t'écrirai qu'autant qu'il me faudra pour savoir de tes nouvelles de temps en temps, jusqu'au temps où j'ai ûxé que tu m'appartiendras. Ce que je vais te marquer iey et signer, va le prouver combien je t'aime. Je m'engage à ne pas me marier d'ici que tu aies trente ans accomplis. Si je le faisais avant, je m'engage à l'être redevable de mille écus. Jo ne le demande point de ton côté aucune promesse, c'est ton cœor qui doit tout faire : je ne veux point le contraindre, j'ai su le gagner une fois, je le ferai encore. Tu as 5 ans i/2 pour réfléchir. Me voilà engagé avec toi, quelle preuve voulais-tu plus grande d'un attachement éternel ? Je te prie de ne faiie voir cette lettre à personne (ju'à ton père et à ta mère. Elle pourrait me nuire près de mes parents et à mon avancement. A compter d'aujourd'hui une conduite réglée va me faire expier ma seule faute très grave que je commis avec toi. Du secret, je t'en conjure, c'est pour ton bien, c'est pour le mien qu'il faut que tu contraignes tes pensées, lu ne dois pas avoir de meilleurs amis que tes père et mère, c« n'est donc qu'à eux qu'il faut s'adreser. Si cela venait à transpirer, personne que moi ne le sait, le présent serait de nulle valeur.
Aux souhaits d'un avenir heureux tel que tu mérites do
partager.
Cambronxe.
Boulogne, le 28 fructidor an 12.
La correspondance continue fort tendre de la part de Cambronne, toujours en garnison à Boulogne. Les parents de la jeune fille ne la lisent vraisemblablement pas, mais ils la reçoivent, car c'est au nom de madame Gorbisez à IS'ieuport, tantôt poste restante, tantôt chez le général
Joba, commandant de la Légion d'honneur (4) que les lettres sont adressées.
Ma chère Augustino,
Mon amour, mon attachement pour toi, sont si grands, que jo ne puis m'cmpôcher de vouloir ce qui te fait plaisir, c'est donc te donner mon assentiment pour ce que tu as fait faire à mon portrait et toutes les meilleures raisons que je pourrais t'objecter ne vaudraient pas mieux que les plus mauvaises, puisque c'est une chose faite ; je m*en console aisément d'ailleurs, les motifs qui t'ont fait agir me sont trop chers pour n'être pas content, que tii aies suivi ton caprice.
Tu m'avais promis do ne me rien faire cadeau à la foire, d'après co que je t'écrivais. Tu n'as pas tenu parole, tu m'as donné un habit neuf et tu ne veux rien recevoir de moi, j'espère que tu reviendras de cette décision et que tu me diras que lu acceptes aussi le mien, ainsi je veux donc une réponse.
Sais tu que tu agis un peu militairement dans tes actions ? Tu fais ce que tu veux et tu dis : « c'est fait », comme on no peut que désirer d'être en paix avec toi on en passe par ce que lu as décidé. C'est assez montrer ta force et ma faiblesse, elle est
il) JOBA (Dominique), jçénéral français, né à Corny (Moselle), en nriO, tué (levant Girone, eu Espagne, en 1809.
11 faisait partie de l'armée française lorsque, surpris îiu moment où il dessinait le plan de la forteresse lU'. Luxembourg (1776), il dut, pour échapper à la rigueur des lois militaires, entrer au service de rAutriche, fut chargé défaire le siège de Blokuts en Silésie (1778), de diriger les travaux de fortification sur TEscaut (1783), et servit comme ingénieur au siège de Belgrade.
Lors(|u'éclata la Révolution, Joba revint en France, reçut le grade de chef de bataillon, fit les campagnes de Belgique et de Vendée, fut promu chef de brigade (1793) pour sa belle conduite loi*s de la prise d(? Parthenay, se signala par de brillants faits d'armes et devint général de brigade en 1794.
Comme il était connu pour un républicain sincère, il fut tenu à l'écart i»ar Napoléon devenu empereur. Toutefois, en 1808, il reçut un commandement en Espagne et périt l'année suivante en faisant le siège de Girone.
troj) naluivll»', mon amie, c'est pour une jolie, aimable, adorable^
enfin parfailc rennno, je n'en rougis donc pas et me U'ouve trop
heureux de pouvoir conserver une aussi chère maîtresse que toi
à ce prix. Je l'embrasse et suis pour la vie uon seulement toa
constant, mais même iidele amant.
Une autre fois, il s'inquiète de sa santé, elle est excellente cavalière, mais elle n'en a pas moins fait une chute de cheval (jni a failli la dèligurer et il l'eni^age à veiller sur des jours (jui lui sont précieux. Voici cette lettre tout entière (i) :
Ma chère Auj;ustine,
Je souhaite que la belle saison te ramène ta santé, promèneloi beaucoup, jouis de l'air nouveau et sain qu'elle nous procurer reprends tes belles couleurs de roses que tant de fois j'admirai^ fais comme elles, donne-moi l'espoir (|ue quand j'aurai le bonheur de le voir elles seront reparues. Conserve-les, no fais plus (l(îs folies. (^)irelles ne te mettent plus dans le cas do nous priver de ce qui nous est le plus cher. Tu es assez jolie, assez belle, quand même lu n'aurais pas toutes les autres ({ualitêsr pour rendre une femme adorable, pour ne plus tomber dansdes extrêmes cjui pouvaient t'ètre funestes ; tu pouvais te casser bra< ou jaudjj's ; tu ne sais donc pas que les meilleurs postillons sf les disloquent «[uehjuefois avec les mauvais chevaux que l'on fournil dans les postes, lu vois donc que tu as couru de grands daiiiier.s. Tu es cavalière, je le sais par la renommée que lu as ai'quise àOniilvenjue, uKiis pas assez pour monter des casse-cols j-u; les(iu«'l> 1rs ineill(Mirs ècu\ers souvent font séparation.
Quels plaisirs jr- Lcoùterai, tfuand apprenant ta ^'uérison, je |)Oîirrai nm livrer en entier aux illusions auxquelles mon âme S" |)v)iîfrait ; en cnliinlant l'arrord des oiseaux s»' choisissant li'Ui" compauiH'. so l)iM*(jueler, (jue j'envie leur bonheur! Quand,
1 C.llt' h'Ui'i \ l<niJom*s «MTite de Hi)iil«»«;nr->ur-Mer, uïais sans ihiU'. t'A aiin'--iM'. fumnic la pn'C«;denl«', à M.nlanie Curbisez, rlie/. \v L;rij<-.;il Jnha. ;:«"n«''r;d (h- brigade, à Niouporl.
hélas ! serons-nous unis de môme ? Quand pourrais-je prendra sur tes lèvres vermeilles tous les baisers que lu me permettais continuellement de poser. J'en ai le souvenir pour consolation et plus encore, quand je serai le maître pour toujours. Ces réfleirion» continuelles sont bien nécessaires à mon repos , car sans elles je ne pourrais vivre sans toi. Ne te fâche donc pas si je suis quelquefois impatient quand je suis quelques jours sans recevoir de tes nouvelles, surtout quand je sais que tu n'es pas bien portante. Je ne t'aimerais pas comme tu le mérites si mon cœur ne se montrait triste à tous tes maux. Crois un amant aimé et digne de l'ôtre par la fidélité qu'il le garde. La majeure partie des hommes me condamneront, me jugeront sans tempérament, peu m'importe leur décision. Ils ne connaissent pas, comme moi, tous tes charmes, la beauté, ton amabilité, je m'en félicite, car je serais en gueiTe continuelle, tandis que tu me fais jouir de la paix digne de vrais amants. Dis-moi si la lettre que j'ai écrite .. chez loi t'est revenue, tu verras qu'en tous temps, qu'en tous lieux, mon Augustine m*est aussi précieuse que l'air que je respire .
Je voudrais être à tes côtés pour t'égayer et le donner des consolations que deux cœurs aimants sont naturellement forces de se prodiguer. Je t'embrasse d'amp et de cœur et dis que
sans toi je cesserais d'exister.
J'allends ta réponse pour reprendre ton ancienne adresse, craignant que celle-ci no plaise pas. Si j'ai tort, il est pardonnable par les raisons que j'alléguais.
(l'est encore de Boulogne que vient la lettre suivante, mais, ainsi que le laisse prévoir le post-scriptum de la précédente, Cambronne a repris l'ancienne adresse de son amie, et c'est poste restante à Nieuport qu'il écrit toujours sous le couvert de Madame Gorbisez. Elle voulait venir le voir, il l'en dissuada. En revenant de Dunkerque, il a attrapé une maladie peu dangereuse mais contagieuse, la gale, dont il n'a encore pu se débar rasser.
Amante chérie.
Oui î chère amie, oui je te le jure qu'il nV a que la mort qui puisse nous séparer. Persuade toi de cette vérité, tu dois t'en rapporter à la parole d'un honnête homme, de celui qui ne te trompa jamais, ne le mets donc pas de chimères en tête et songe que je te serai toujours fidel (sic), et c'est ce que j'attends en réciprocité de toi, je te prie que tu m'accordes ta confiance. Juge en par le passé, je dois l'avoir gagnée et la mériter, il n'y aurait rien au monde que je ne fisse pour atteindre à ce but, si tu avais la barbarie d'en douter ; parle et tu verras combien je suis soumis à tes volontés.
Je te rajoute de nouvelles raisons pour te conformer à mon invitation de ne pas venir me voir. Tu sais que je t'écrivis qu'en revenant de Dunkcrque, j'avais attrappé la gale, je n'ai pu encore m*en guérir, j'attends le mois de may pour le faire, je me mettrai au lait pour parvenir à une entière guérison. Cette contagieuse maladie est répandue dans notre armée d'une manière effrayante, on a été obligé do relever sept régiments de l'embarquement pour les traiter, le nôtre malheureusement est du nombre, vois quel cadeau je te ferais, tu connais ma délicatesse à ne pas vouloir qu'aucune femme puisse jamais me reprocher que je sois l'autour de n'importe quelle souffrance que je pourrais lui donner dans l'état où je suis. Que serait ce donc pour ma bonne amie, mon amante, ma maîtresse, no se voir que des ^eux, tandis que nos cœurs désireraient tant de se rapprocher, de se confondre, la raison ne serait rien, j'en juge par ton amour, et la mienne pourrait bien n'être plus la maîtresse de se souvenir do la sagesse. Ne me retarde pas la longueur du plaisir que j'envio de partager avec toi à la fête pendant lo jours. Je dis longueur (juoique ce sera bien court. J'envie avec tant de plaisir ce bonheur que maintenant que je l'attends et qu'il y a si longtemps que j'en suis privé que, je le juge ainsi au moment de nous quitter qu'il en sera autrement. Que de chagrin j'aurai pour un si court bonheur. Réponse à tout, ma douce amie, confiance à ton amant de qui tu l'as toute entière. Je t'embrasse avec un cœur brûlant toujours du feu éternel qui ne peut s'éteindre qu'avec la vie.
Nous sommes toujours en l'an XII, c'est à dire en 4804, pendant que s'expédie cette correspondance] signée C. A., ce qu'il faut lire Cambronne aîné, initiales qui s'expliquent si l'on songe que le jeune frère de notre amoureux fait partie du même régiment que lui. Les lettres durent continuer longtemps, à en juger par celle qui figure ensuite dans la collection de M. Bord et qui est écrite sept ans plus tard. Cambronne n'est plus un simple capitaine, il est baron et vient d'être promu colonel-major ; il guerroie en Espagne et c'est de Léon que cette lettre c^^t datée.
La voici :
Léon, le 14 décembre 1811.
Ma chère Sophie.
« Si ton amant n'interrompait pas toujours Ion silence, lu Tou-
blierais aisément; tu sais cependant qu'il faimera toujours, qu'il
to Ta juré, que celte pensée fait son bonheur : il ne lui reste
pour qu'il soit parfait que de savoir que lu songes toujours à lui,
alors rien au monde ne peut égaler sa félicité ; donne-lui en
donc des preuves : écris-moi souvent, dans cet ennuyeux pays
que j'occupe, ce serait une grande consolation.
Tu sauras que j'ai été obligé d'accepter la place do colonel malgré-moi ; des douleurs continuelles me forceront à quitter le service, je ne voulais donc pas d'une place que ma santé ne me permettait pas d'occuper, on n'a rien écoulé et maintenant je commande le 3°»^ régiment de voltigeurs de la garde en Espagne. Cette place me met à môme do t'ètre plus utile que j'ai toujours cherché à te l'ôtre ; ne refuse pas si lu as quelque besoin, songe à ton ami et au plaisir que tu lui feras d'accepter.
Amour pour la vie.
Le baron C...., colonel major.
Reçois pour la nouvelle année tous les souhaits d'un ami sincère.
La suscription est ainsi conçue :
ARMÉE FRANÇAISE A Monsieur
EN KSPAGXE MoDsicuF Corbizé-Moftier,
demeurant fauxbourg Danzin, à Valenciennes pour remeltro à M'i* Augustine Corbizé,
Valenciennes.
Bien que la lettre commence par ces mots : Ma chère Sophie, l'adresse l'indique comme destinée à M''« Augustine Corbizë, ce qui permet de conclure qu'il ne s'agit que d'une seule et m^me personne portant ce double prénom, et nullement de deux sœurs que Cambronne aurait courtisées à la fois. Rien d'ailleurs, dans ces lettres, ne le donne à penser.
Une autre lettre n a ni date, ni suscription, ni lieu d'origine, il en manque même la moftié inférieure et si nous la classons à cette place, c'est qu'elle nous a semblé marquer un ralentissement dans la fougue première de la correspondance :
CJomment as-tu pu m'écriro une telle lettre à ta dernière, peux-tu t'imagiuer que ton constant amant t'oublie jamais, que tu es cruelle, barbare, injuste, tu ne sais pas combien tu m'es chère ; je crois deviner la passe où tu te trouves. Je puis prendre patience, j)uisque je vois que tu prends ce qui l'est le plus avantageux, tu as raison d'en agir ainsi, je t'aime trop pour ne pas être contenl (|ue tu sois heureuse, dans toutes mes actions, tous mes procédi'^s avec toi ont toujours eu pour but ton bonheur. Si tu en jouis, je no serai malheureux que de ne pouvoir te le procurer moi-mome: mais pourquoi vouloir cesser do correspondre avec moi ? lu veux donc cesser de m'aimer. Si je n'ai plus le titre d'amant, conserve moi celui d'ami, l'un et l'autre me seraient indispensables; mais puisqu'il faut faire des sacrifices, no m'ôte pas tout à la fois; viens m'ôter la vie, sans ton amitié elle ne m'est rien. Tout change dans la vie, tu me le prouves. Si tu devenais malheureuse, tu sais que tu peux l'adresser à moi, toat
ce que je posséderai serti toujours à Ion service, jamais tu n'auras do reproche, je serai toujours trop heureux lorsque je pourrai t'ôtre utile, je vais même souhaiter (juc tu sois obligée <ravoir recours à moi. A quoi tu me forces ? à souhaiter ton malheur pour reconnaître le seul homme à qui tu dois appartenir: bien nimèe maîtresse, si tn me voyais en ce moment, les pleurs i\u\ <*oulent de mes yeux te feraient bien vite changer ta décision, que de reproches tu te ferais de causer tîint de
Je t'ai toujours connu trop d'âme pour eux pour que ton amour
filial les laisse dans l'inquiétude de savoir où tu seras, ils savent
«e que je pense pour toi, ils ne pourront donc avoir de secret
peur moi : tu m'offres de me renvoyer mes billets, tu as tort car
je serais à la mort que si je possède un sou je te le doimerai, je
n'aime et n'aimerai jamais que loi, telle décision tu prennes à
tnon égard. Je t'embrasse de cœur en attendant do k? faire de
bouche, nous produirons ensemble l'effet de l'aimant dès que
nous nous reverrons.
Ton constant amant jusqu'à la mort,
La dernière lettre de la collection de M. Bord et sans doute la dernière que Cambronne écrivit n'est pas datée, mais elle vient de Nantes ef elle porte, par pn détail, l'indication du temps où elle a été écrite. Le roi vient de f«Mire payera Cambronne sa solde de non activité (ordonnance du 20 mai 1818), nous sommes donc dans les jours qui suivent, puisqu'il parle d'aller en août ou septembre- en Picardie.
Voici d'ailleurs ce billet adressé à Madame Corbiset, qualifiée de marchande de dentelles, (probablement de dentelles de Wilenciennes où elle avait précédemment habité) et qui se trouvait alors à Laval, hôtel du Louvre :
Amie bien aimée,
Ta lettre m'a fait grand plaisir. Je te remercie d'avoir la bonté <le venir me voir : tu sais combien je suis content : mais je ne pourrai pas plus te faire que lorsque tu passas ici. Ainsi ne fais
pas celle folie. Peut-ùire en août ou septembre irai-je en Picardie, si cela était, à présent que j*ai ta nouvelle adresse, je te récrirais pour t*embrasser en passant à Paris où je ne resterais que 24 à 48 heures.
Je suis toujours garçon et je le serai encore longtemps, ma cruelle me refuse tout ; tant mieux d'une façon, mais tant pis de Tautre, le temps nous apprendra davantage.
Le Roi me fait payer en non activité depuis quelque temps, si
on m'avait donné mon arriéré je serais au dessus de mes affaires
mais malheureusement maintenant jen'ai pas le sou; sans cela je
t'aurais offert de t'aider ; patience et crois que je t'aime autant
que tu le mérites.
Ton amant pour la vie.
Nous disons que cette lettre fut une des dernières, sinon la dernière, car si Cambronne était encore célibataire, si Augustine Corbizet refusait son consentement à un mariage, il ne devait pas tarder à prendre femme. Sa mère qu'il aimait beaucoup, lui avait fait promettre, sur son lit de douleurs, d'épouser une veuve de ses voisines et quand M™« veuve Cambronne eût le 2 février 1819 rendu le dernier soupir, il laissa s'écouler J'année de deuil, puis se mit en devoir dô tenir la parole donnée à celle qui n'était plus.
Pourquoi, devenu son maître, n'cpousa-t-il pas Augustine Corbizet? Nous ne le savons pas : était-elle encore libre ? La mort n'avait-elle pas rompu ks liens qui les unissaient depuis plus de quinze ans ? Qui donc nous le dira ?
Cambronne était entré dans sa cinquantième année. Celle à laquelle il allait donner son nom n'était pas non plus de la première jeunesse. MaryOsburn, fille de Robert Osburn et de Mary Fife, était née à Glasgow le 27 décembre 1773, trois ans jour pour jour après le baptême de
Cambronne et non le 27 novembre, comme l'indique à tort l'acte de mariage civil. Son père était manufacturier d'indiennes. Elle avait été déjà mariée deux fois, d abord avec M. Samuel Able dont elle n'avait pas eu d'enfants, puis avec M. John Sword, à qui elle n'en avait pas donné non plus. C'est avec ce dernier qu'elle était venue se fixer à Saint-Sébastien, dans le domaine de La Baugerie. Ils y vivaient depuis une dizaine d'années déjà, quand le 2 décembre 1813, M. Sword mourut. L'acte de décès dressé le lendemain devant M. François Herbert, maire de Saint-Sébastien donne sur son compte les indications suivantes :
« John Sword, propriétaire, Agé d'environ soixante- 9 huit ans, originaire de Philadelphie (Etats-Unis d'Amé- » rique), fils de défunts James Sword et d'Anne Steel, en • son vivant époux en second mariage de dame Marie j> Osborein. »
C'est vraisemblablement par suite de relations de voisinage que M"»« Sword eut occasion de lier connaissance avec la mère de Cambronne, dont elle resta, malgré la différence d'âge, la compagne lidèle.'EUe dut partager ses angoisses pour ce fils qu'elle ne connut qu'après l'acquittement prononcé au conseil de guerre et se faire du général un idéal autrement séduisant que celui de son second mari qui n'avait pas moins de vingt-huit ans de plus qu'elle. Les qualités personnelles de Cambronne firent le reste.
11 avait conservé le certificat du conseil d'administration du l«r régiment des chasseurs à pied de l'ex-garde, son ancien régiment, délivré à Montargis, le 26 janvier 1816, attestant qu'il n'avait contracté aucun engagement
de mariage 'parvenu h la connaissance du corps (1). Il y joignit la permission du ministre de la guerre (2) accordée, conformément au décret du i6 juin 1808, d'après les renseignements recueillis sur la famille et la personne de la future épouse (3) et le 10 mai 1820, le maire de Saint- Sébastien procédait à la célébration du mariage civil du général Cambronne et de Maiy Osburn.
La veille, M» Chaillou et son collègue. M* Citerne, notaires à Nantes, avaient dressé, à La Baugerie même, le contrat de mariage des futurs époux.
L'assistance était nombreuse. C'était la sœur de Cambronne, M™^ Lemerle, et son mari ; M. Malhurin-Jean Gbeguillaume, négociant, rue de Briord, M. Wack, agent de change, et son fils ; M. François Bastard, receveur des contributions, M. Cornau, M"™® Agnès Osburn, sœur de la mariée, .M"« Justine Lemerle, nièce de Cambronne, M. Félix Bureau, M. Chcguillaume père, M. Wilson, M"« Meneust, plusieurs dames appartenant à la famille Cheguillaume, etc.
Détail piquant, Francheteau afné, notaire, assistait h ce contrat qu'il n'avait pas dressé et qui porte sa signature comme ami du futur. Il s'attendait à en être le rédacteur. La lettre suivante de Cambronne explique à la fois sa mauvaise humeur et sa présence :
Monsieur et Ami,
Je vois avec peine que votre amour-propre est blessé, je crois pouvoir vous assurer que vous n'en avez pas le motif; sortant de
(1 et T; Archives (in {jron'o du tribunal civil do Nantis. Etat-civil. Commune de Saint-Sébastien, anitee 1820.
{'\) N.»us d«»niiuns on annexo ros ronseijînenients (|ui consultent, fcntr aulrts «liusi-s, la naturalisation coiiinie française do M™« Sword e( la fortune (»orsonnolle qu'elle se constituait en dot.
«hez vous, je fis voir votre projet de contrat à M'"*^ Svoord, (jui avait consenti à ce que ce soit vous qui le dressiez. Vous ne Tavez pas fait, voici les raisons.
Elle fut le montrer à M. Wack, qui lui dit qu'il no connaissoit rien à ce qu'il y ni^oit à faire; elle lui dit d'en parler à M« Chaillou, qui a rendu le grand service à M^e Svoord, de débrouiller son procès. D'après ce, elle lui avoil les plus grandes obligations. M. Wack lui dit : Il est impossible de lui ddmander son avis sans lui dire de le faire; M^u» Svoord vint chez moi, à Nantes, me demander mon avis. Je lui dis, que vous connaissant pour mon vrai ami, comme vous me l'avez j)rouvé depuis que j'ai rhonnour de vous connoîtro, vous ne vous fâcheriez pas. C'est donc moi qui ai commis la faute, si je n'ai pas cru pouvoir agir avec vous comme ami. D'après ce, Mme Svoord compte sur vous demain ou serait au désespoir de ma maladresse.
Amitié éternelle.
Le Baron Cambronnb.
Le 9 mai 1820.
Devant d'aussi franches explications, il était impossible à M« Franche teau de garder rancune soit à Camhronnc, soit à sa femme et il le prouva en assistant non pas le lendemain à la cérémonie du mariage civil, mais le jour même au contrat de mariage dressé par ses confrères. On ne pouvait s'exécuter plus galamment.
Les conventions matrimoniales arrêtées entre Gambronne et sa femme sont curieuses en ce sens que les ^poux se mariaient souâ le régime de la séparation de biens. Madame Cambronne conservait l'administration de sa fortune, la libre jouissance de ses revenus et., par avance, son mari lui donnait les pouvoirs les plus étendus, l'autorisation la plus générale pour cette gestion. Ils évaluaient les meubles meublants, linge, argenterie et usten- «iles de ménage qu'ils possédaient respectivement à la. somme de six mille francs. Toute nouvelle acquisition
devait ôtre justifiée par facture : néanmoins, le linge à ta marque de chacun d'eux, l'argent portant son chiffre, les bijoux à usage personnel d'homme ou de femme étaient réputés appartenir de plein droit à l'un ou l'autre des époux. Leur marque était P. C. pour Pierre Cambronne, M. S. pour M™« Cambronne (Mary Sword).
Le contrat contenait, comme preuve de rattachement des époux, une donation entre vifs, mutuelle et irrévocable « en la meilleure forme que donation puisse valoir», de l'usufruit de tous leurs biens, meubles et immeubles, avec dispense de caution, d'inventaire, etc., « chacun des futurs, dit l'acte, s'en rapportant sur ce point à l'honneur de l'autre. »
Nous ne croyons pas devoir reproduire ici l'acte de mariage extrait des registres de l'état-civil de la commune de Saint-Sébastien qui a été déjà publié. Quelques noms y sont écorchés : on n'y constate pas que la future était veuve en secondes noces, son dernier mari, John Sword, y est appelé Joseph, sa mère, Marie Fisse au lieu de Marie Fife ; mais ce ne sont que des erreurs de scribe, comme il ne s'en commettait que trop alors dans la tenue de ces registres.
Notons que Cambronne y est indiqué comme demeurant à la Tullaye, sur la cote Saint-Sébastien, et sa future à la Haugerie, ni(^me endroit ; que le mariage fut célébré par René Meneust, adjoint au maire de la commune ; que les témoins étaient : pour Cambronne, M. Jean-Gabriel Cheguillaume, propriétaire, ègé de soixante et-un ans, demeurant 15, rue Crébillon, à Nantes et M. Mathurin- Jean Cheguillaume, négociant, demeurant à Nantes, 13, rue de Briord ; pour Madame Cambronne : M. François Bastard, receveur des contributions, demeurant à la Bec,
commune de Saint-Sébatien et M. Jean-Frédéric Wack, agent de change, deraem'ant à Nantes, 23, rue de la Fosse; qu'enfin, l'acte porte, outre les signatures de l'adjoint, des époux et des témoins réglementaires, celles de M. et M"»« Lemerle, de J.-B. Cornau, de Chaillou, notaire, de J.^M. Cheguillaume, d'E. Wack fils et d'Agnès Osburn, sœur de la mariée.
Cambronne était au comble de ses vœux. L'avantveille, 8 mai 1820, il écrivait au général comte de Latour- Maubourg, ministre de la guerre, pour s'excuser de n'avoir pas encore pris possession de son poste de gouverneur de Lille, auquel le roi venait de l'appeler et il ne se faisait pas manque d'invoquer son mariage comme circonstance atténuante :
« La passe extraordinaire dans laquelle je suis, disait-il, où Ton aime à se trouver une seule fois dans sa vie pour son bonheur, me cause un retard; mon zèle, mon dévouement cl mes devoirs pour le service du roi vous prouveront par la suite qu'il n'arrivera plus et que j'exécuterai tout ce que vous voudrés bien m'ordonneravecla vivacité et la ponctualité qu'exige notre état. »
Il était sans doute tellement préoccupé de regagner Lille, chef-lieu de son commandement militaire, qu'il ne prit pas le temps d'attendre à Nantes les dispenses religieuses qu'il avait sollicitées, à raison de la diversité des cultes, pour épouser une protestante et ce n'est que plus de deux mois après qu'il fit consacrer son mariage à la catliédrale de Noyon — d'où sa mère était originaire et oiî il avait lui-même conservé des relations de famille et des inlérèts (1). La cérémonie fut célébrée par un de ses oncles
(1) Les Archives du ministère (io la ^'uerrc conservent Ii penuissioii (le huit jours qui fut accordée à Cambronne pour aller se marier à Novo.j.
^naternels, Beaudoin-François Druon, docteur en iMologie de la maison et société de Sorbonne et ancien chanoine de la cathédrale de Noyon, qui en dressa J 'intéressant acte que voici et dont nous devons la communicatico t\ l'obligeance de M. le curé de cette ville :
L'an mil huit cent vingt, le vinfçl-deuxiôme jour d<î juillet, en vertu do i'induil apostolique en date du six juin dernier, co faveur des partiels ci-après dénommées, concernant l'empéchement do la disparité de culte et la dispense de toutes les formalités non absolument requises à la validité du sacrement de maria^'e, ie(|uel induit a été fulminé à rofflcialilé de Nantes, le quatre du courant, signé Bodinier, vie. gén.,Oflicial et Angebaut^ chanoine; secrétaire, vu la délégation pour l'exécution dudit induit ;\ nous adressée, par Monsieur Blanchel, re<*teur de la parois* ' de* Saint-Sébastien, canton de Nantes, domicile des dites parties, en (lato du six juillet. Nous soussigné. M<^ Hoaudoin, Franvoi^ Druon, docteur en théologie dr la maison et société de Sorbonno, ol ancien chanoine do l'église cathédrale <Ie Noyon, avons donné on préstMico et du consentementde M. le Curé de celte paroisso. la bénédiction nuptiale selon les rilrs d<> la Sainte- Eglise, à M. Pivne-Jacqui's-Etienne Cmiihronne, baron, maréchal de camp d<'s armées du Roi, commandeur de l'ordre ro\al de la légion (rhonncur. chevalier de Saint-Louis, commandant pour le \W\ la subdivision du départomonl du Nord, (ils majeur des d«''l'unls M. l'it'rri-Charles Cambronne.. négociant et iK» dame Fran(.ois('-A(lôlaï(l(' Druon, son épouse, domiciliés à La Tulla>e, de la paroisso d.- Sainl-Sobaslien, d'une part, et à dame Marie 0.<burn, roiiti l'i', iirc à (Uascow en Kcosso, veuve do M. John Suord. prn|)riélairc, «l'autre part, tous deux domiciliés (mi ladite commune de.' Saint-Sébastioii. ou ils ont été unis civilciiienl le dix mai dcinirr, ainsi (ju'il apprrt par l'extrait (|ui nous a été représenté. Le • (êmoiiis do ce mariage ont été MM. Ib'uri W'aubert, néiioci.uil à Daiis, cousin de l'époux, Charles-Antoine. Valeiitin Sézille, mnire dv cette ville, Franvois-Loui^ Margcrin «lu Houlloir*', adjoint à la mairie et membre do la commission d^* bienlaisance, et Charles-Louis de Forceville, propriétaire à
No>on, amis des époux, qui ont tous signé avec nous. Fait double les jour et an susdits. •
Signé : Druon, Saturne, curé de Noyon, Marie Osburn, femme Canibronnc», le baron Carabronne, Margcrin, Séziile, Forceviile; Waubert.
Les témoins sont M. Henri Waubert, négociant à Paris, cousin de l'époux (1), le maire et l'adjoint au maire de la ville de Noyon et un autre ami des époux, M. de Forceville. Nous avions déjà rencontré le nom de M. Margerin, mais ce n'est pas le ménie, dans les protestations adressées au Journal de Paris à la faute de l'acquittement de (lamhronne et au ministre de la guerre en diverses autres cinonsLances. L'ne tante maternelle de Gambronne, Marie-Louise-Catherine Druon, sœur aînée de sa mère, s'était mariée le 15 février 1757, avec Jean-Charles-Marie Margerin, conseiller du lloi, garde-marteau en la maîtrise dos eaux et forêts de Noyon. Ce Margerin était fils de Franrois Margerin qui avait exercé les mêmes fonctions et de M.irie-Jeanne Waubert.
Cambronne avait, comme on Ta vu, signé de son titre de baron, son acte de mariage. C'est qu'en elTet le roi lui avait accordé, le 17 décembre 1819, des lettres de confirmation de son titre de baron (:2). Quand, le 17 février suivant, le tribunal civil de Nantes se réunit pour recevoir son serment, l'émotion publique était à son comble en France : le duc de Berry venait d'être assassiné par Louvel. Le procureur du Roi, M. Bernard père, lit, dans ses récpiisitions. allusion à ce grave événement :
ili Nmus donnons aux annexes la parenté île Canibroinie aver la faiiiille (le Waubert de(ienlis.
i2. An'lii\es du ;;ivlVi' du trijjunr.l civil de Nanles : audience du 17 février 1820.
Général, dit-il, lo sang royal coule... lorsque vous vcnoz ilaus co jouf do douleur, prêter serment de fidélité au Roi, c'est jurer avec nous, avec tous les vrais Français, de défendre et do venger ce sang auguste. La valeur dont vous avez fait preuve dans les combats, la sagesse que vous avez montrée depuis dans vos foyers, la loyauté de votre caractère nous sont de sûrs garants que vous saurez remplir ce serment sacré...
A la suite de ce rdquisitoire, Cambronne prononça le serment prescrit, puis ajouta : Mon honneur et mes devoirs en sont garants (1).
Le général Cambronne regagna avec sa femme son commandement de Lille, où nous allons le retrouver. Il devait vivre plus de vingt ans encore en parfaite conmiunion d'idées et de sentiments avec la compagne qui s'enorgueillissait de la gloire de son époux.
.1) Moniteur Universel du 23 février 1820. p. 220.
AÏ^MOIÏ^IBjSi
DU Général Cambronnk
d'après un dessin colorié fait par lui-même pour décorer sa voiture
(Collection L. Brunicbvieg}