CHAPITRE XX
Du caractère de Cambronne, il est permis de dire que la bravoure et la franchise en furent les traits principaux. Il était foncièrement bon, disposé à obliger les gens, veillant pourtant de près à ses intérêts. Etait-il violent et enclin à l'ivrognerie, comme le prétendaient, dans un esprit de parti, les rapports policiers du vicomte de Cardaillac, sous la Restauration? Rien ne rétablit. La légende, ce chiendent de l'histoire, veut qu'étant chef de bataillon, un soir de banquet, sous l'influence de quelques verres de vin de trop, Cambronne se soit pris de querelle avec son colonel.
« La dispute s'échauffe, dit Rogeronde La Vallée qui recucillo Taiiecdote comme véridique, on se provoque, on tire l'épéc ; les deux adversaires s'alignent, se battent; le colonel tombe percé au sein gauche : Cambronne le croit mort. Alors, dans sa tète s* opère une soudaine révolution. Il se désole, il verse des larmes, et'renduà la raison, il jure do se passer de vin pendant quatre ans et de ne boire do liqueurs de sa vie. Cependant son ami guérit de ses blessures, mais Cambronne, fidèle à son serment, n'en resta pas moins pendant neuf ans sans boire autre chose que de Toau. et jamais depuis il n'a goûté de liqueurs. »
A ce récit d'un duel étrange entre un colonel et l'un de ses chefs de bataillon, contraire à toutes les règles de la discipline et que Tempereur n'eût pas toléré sans répression, nous avons à opposer une enquête édifiée par le
ministre de la guerre (i), lorsqu'à la mort de Cambronne des admirateurs du général, préoccupés ajuste titre de ce reproche d'ivrognerie, voulurent tirer le fait au clair.
Les uns racontaient les choses comme Rogeron de La Vallée, les autres y ajoutaient une histoire de conseil de guerre, une condamnation à mort de Cambronne qui Avait porté la main sur un de ses supérieurs, puis la grâce de la peine prononcée contre lui et, à la suite de cette grâce, le serment de ne plus jamais boire de vins et de liqueurs.
De Penquète ouverte alors, il résulta que jamais il n'avaitcomparu devant un conseil de guerre, que jamais il ne s'était battu en duel avec un de ses chefs et qu'il n'y avait là qu'une de ces inventions qui ont trop souvent des racines indestructibles. A l'exception de sa querelle avec le maire de Guérande — affaire d'ailleurs sans grande portée — nous n'avons rien découvert qui pût donner quelque fondement à ce singulier reproche.
Peut-être était-il violent et colère : encore faudrait-il ^savoir si les motifs qui le poussaient à cette irritation i- n'étaient pas de nature à l'atténuer.
« D'une extrême exactitude, dit le docteur Priôu, dam l'accomplissement de ses devoirs, d'une grande rigidité ^ pour la discipline, sans laquelle l'existence d'une armée (.n'est pas plus possible que celle d'un gouvernement sans lois, Cambronne exigeait toujours une grande ponctualité •dans le service. Il avait le plus grand soin des soldats au bivouac ou dans les expéditions. Jamais, quand on arrivait au terme de la course on ne le vit, non pas se mettre A table ou se coucher, mais môme s'asseoir, avant d'être
(1) Archives du Ministère de la guerre.
allé s'assurer par lui-môme si les distributions (quand il y en avait) étaient faites, si le soldat avait du bois, de la paille, etc. Aussi, les militaires qui le voyaient partager leurs fatigues, ne murmuraient pas. Combien de fois mitil pied à terre pour monter une colline un peu raido afin que de soldat, barrasse, n'eut pas à se plaindre de l'obligation de la franchir avec peine tandis que le chef se transportait à cheval.
» Le caractère de Cambronne se composait, comme on Ta fait remarquer, de deux éléments qui, d'abord, semblent incompatibles mais qu'on trouve souvent réunis dans la mémo personne : c'est une brusquerie, un emportement quelquefois extrême joints à une sensibilité profonde.
» Cambronne se laissait facilement emportera la colère. Il frappait même promptement et à plusieurs reprises, des soldats traînards et raisonneurs. « Des coups de plat de sabre, disait-il, ne déshonorent pas ; mais jamais je ne frapperai d'un bâton un homme vêtu de l'uni forme. »
» Incorruptible, on ne vit jamais Cambronne transiger avec son devoir pour des poignées d'or, ainsi que tant d'autres le faisaient et comme l'exemple du chef est tout puissant, ses officiers ne se permettaient aucune exaction, aucune capitulation de conscience. »
Nous trouvons ce qui suit dans la lettre du docteur Gaultier de Clagny, qui servit pendant quatre ans en Espagne, en qualité de chirurgien-major, dans le régiment commandé par Cambronne :
Dans la triste et déplorable guerre do la Vendée, sous la Convention, le brave nantais était lieutenant d'une compagnie de grenadiers, des bleus, comme le disaient les paysans. Dans une retraite où l'armée était vivement poussée et où tous les traînards
étaient égorgés sans pitié, Cambronnc faisait partie de Tarrièregarde. Epuisé de besoin, le sentiment de la conservation céda chez lui à la nécessité du repos et de la réfection alimentaire. Il s'arrêta dans une auberge et se fît servir à manger.
Bientôt l'arrivée des éclaireurs vendéens fit fuir les derniers soldats arrêtés dans Tauberge. Cambronne, averti de l'approcho d(^ l'ennemi, répondit : Advienne que pourra! Je meurs do faim, je suis las, je m'arrête et je mange.
Bientôt il est seul et loin des derniers bleus. Bientôt aussi arrive une petite troupe d*ofBciers et de soldats vendéens qui s'étonnent de voir un officier de bleus assis à une table. Cann« bronne, sans s*émouvoir, leur dit ; Je n*ai pas peur de votre arrivée. De braves gens n*égorgent pas un soldat sans défense. D'ailleurs je suis Cambronne et j*ai eu confiance en vous. Buvons ensemble. Il ne les avait pas mal jugés. Ces vendéens burent avec lui, admirèrent son courage tranquille et se hâtèrent de le reconduire aux avant-postes, avant l'arrivée du gros de leur troupe. Cambronne, en me racontant cette circonstance de sa vie, n'en tirait point vanité ; il avait pour but de prouver que, dans les guerres civiles, il y a un sentiment de fraternité entre les braves. Et quand il me racontait ce fait, il y avait dans notre régiment d'anciens officiers qui en avaient une connaissance entière.
Sa modestie était extrême, il ne s'en croyait pas et c'est ainsi qu'il fallut lui forcer la main pour l'obliger à accepter un avancement auquel il prétendait n'avoir pas autant de droits que tel autre de ses camarades. C'est dans le môme ordre d'idées qu'il fut toujours si difficile d'obtenir de lui une déclaration nette sur les paroles de Waterloo. En les avouant, il craignait de faire montre d'une pointe d'orgueil qui lui répugnait au-delà de tout.
Rentré dans la vie civile, il redevint plus que Jamais l'homme simple que nous cherchons à dépeindre. Il était fort lié avec la famille Cheguillaume qui tenait un magasin de draps rue de la Poissonnerie à Nantes, avant d'aller
s'installer rue de Briord. Cambronne cousinait avec les Cheguillaume. Il y dînait souvent, assaisonnant le repas de plaisanteries qu'il ne dédaignait pas. Ecrivait-il pour accepter une invitation, il commençait ainsi sa lettre : « Monsieur le jardinier commandeur j», faisant allusion à Tacquisition par M. Cheguillaume d'une propriété dite La Clochette en Doulon et il signait à la Cincinnatus : c L. V. Cambronne, agriculteur » (1). Une autre fois, il envoya à « sa chère parente », M"« Cheguillaume « les verds > pourris dont sa demoiselle a besoin pour faire les pieds » de ses fleurs. »
Fait-il un marché avec un fournisseur quelconque, c'est lui qui rédige les sous-seings sur timbre pour que toutes choses soient en rc^gle. Nous avons sous les yeux des doubles d'un marché, daté du 28 avril 1840 et passé pour des barriques neuves avec Touplain, tonnelier au bourg de Saint-Sébatien. Il est de la main de Cambronne qui, détail piquant, s'y qualifie de siear : « M. Touplain vend au sieur Cambronne )).... « Le sieur Cambronne indiquera l'époque de la livraison », et le sieur Cambronne signe le vicomte Cambronne.
A Saint-Sébastien, il voisinait avec un de ses anciens compagnons d'armes, le général Dumoustier. Les deux héros avaient abandonné le sabre pour l'aiguille et se distrayaient à faire de la tapisserie, à broder au canevas. Nous avons trouvé dans un des salons du château de Keravai, un ameublement, chaises et canapé en acajou, style empire, dont la tapisserie est l'œuvre du général. A droite et à gauche du canapé, des bouquets de fleurs ; au centre les deux initiales C. S (Cambronne Sword; en-
(1) LeUre autograplic du lijuin 1833 (collection Cheguillaume).
trelacëes, à moins encore qu'il n'ait fait ce travail pour sa fille adoptive qui le possède toujours et qu'il ne faille plutôt lire ces deux lettres autrement S. G. (Sophie Cambronne).
C'est une tradition inébranlable à Saint-Sébastien, que lorsque les enfants du bourg revenaient de l'école, il les arrêtait, tirait de sa poche une poignée de sous, les leur jetait et se divertissait de voir lequel serait le plus agile et le plus adroit. Il avait d'ailleurs des consolations pour les vaincus. Parfois au lieu de lancer les sous sur la route, il les jetait dans une mare peu profonde et c'était à qui barboterait le mieux pour cette pèche d'un nouveau genre. Il le faisait dans le but de dresser les enfants à n'avoir peur de rien. Un jour, un brave homme se plaignait de voir son fils grimper dans des arbres. « Laissez le, répondit-il, c'est ainsi qu'on apprend à bien monter à l'assaut. •
Il était heureux de pouvoir rendre service. Nous avons entendu raconter par M. Garreau, l'entrepreneur de tiavaux publics bien connu, plus que nonagénaire aujourd'hui, un curieux détail au sujet de l'immeuble à cent jours qu'il a construit à l'angle de la rue Piron et de la rue de THéronnière. Il n'était pas riche alors et suffisait à peine à payer les ouvriers au fur et à mesure que les travaux avançaient. Il s'en fut trouver le général Cambronne qui venait de toucher le legs à lui fait par Napoléon et qui prêta 20,000 francs de la main î\ la main au jeune entrepreneur. Plus tard, la maison achevée, une dame espagnole en acquit le rez-de-chaussée, juste le prix de 20,000 francs, qfui servirent à rembourser le général (1).
(1) Souvenirs d'un vieux nantais, p. 178.
Tout le monde a entendu parler du livre de comptes que tenait Cambronne vers la fin de sa vie et dont un feuillet a été reproduit dans V Autographe (n^ 22, 15 octobre 1864). Ce qu'il oiïre de curieux, c'est qu'à côté de chaque article et en regard du chiffre le général a esquissé sommairement le dessin de l'objet acheté. Il fait l'emplette de 350 bouteilles, il inscrit le prix total, 65 francs et dessine ensuite trois grandes bouteilles portant chacune le nombre 100 et une plus petite avec le nombre 50^. Il
paie la cuisinière, ci 50 francs et se paie la tète de
Marie avec sa coiffe et un sac d'écus à la main. Nous retrouvons plus loin un fromage de gruyère où les yeux ne sont pas oubliés, un pantalon à pont pour .Joseph, une robe de soie pour Madame, une échelle double, une vache (135 fr.) et jusqu'à deux pots de chambre à 1 fr. 75 chaque - c'est ainsi que le général, qui n'a jamais craint d'employer le mot propre, qualifie ces lacrymatoires nocturnes.
Ces livres de comptes sont aujourd'hui aux mains de M, Victor Roussin, mais quand, à la mort de madame Cambronne, il en obtint la remise, ils étaient restés pendant quelque temps à la disposition du premier venu et il en manquait déjà plusieurs feuillets. On se les arrachait comme des reliques : celui qui avait la chance d'en posséder une page la découpait en lanières pour en donner des morceaux à ses amis. Un certain nombre de Nantais doivent en posséder. Nous en devons un demi-feuillet à la gracieuseté de M. le docteur Poisson.
Nous possédons également un autr^e dessin du général Cambronne, mais plus soigné et plus intéressant. C'est celui des armoiries qu'il avait commandées à son carrossier, M. Lafont, pour mettre sur la portière de sa voiture.
Elles ne reproduisent pas ses armes officielles telles qu'elles figurent à ses lettres patentes.
L'écu est écartelé au l*"" d'argent à deux roses de gueules, boutonnées de môme, tigées et feuillées de sinople ; au 2® d'azur au cheval gai, d'argent ; au 3« de gueule à l'épée haute d'argent, quartier des barons de l'Empire ; au 4« d'argent, portant au centre un écu ovale chargé d'une étoile, timbré d'un casque de face, deux drapeaux passés en sautoir derrière l'écu, le tout de sable accompagné en chef de deux étoiles d'azur.
Ces armoiries sont timbrées d une toque de velours à triple panache d'argent et portent en pointe la croix de la Légion d'honneur.
Nous les reproduisons dans ce volume.