DERNIERS ACTES DE LA VIE PUBLIQUE
Tant que dura la monarchie légitime, Cambronne demeura étranger à toute manifestation publique. Même, quand les trois glorieuses iirent de nouveau flotter en France le drapeau tricolore, le vieux général qui ne se considérait peut <^tre pas comme délié de ses obligations envers les Bourbons de la branche aînée par Tavènement de Louis-Philippe, persista à ise tenir dans un isolement absolu. D'après les renseignements de M. Victor Roussin, alors que la lutte se prolongeait dans les rues de Nantes, on vint le chercher à sa campagne pour le mettre à la l^Ue du mouvement, mais il refusa énergiquement pour ne pas violer le serment qu'il avait prêté à la royauté tombée, et c'est ce qui nous donne à penser que Lcvot a dû Caire erreur, quand il nous le montre pérorant à l'un <les nombreux, banquets patriotiijues qui s'organisaient alors.
Toutefois, s'il s'obstina ;\ demeurer en dehors du mouvemcnl politique d'alors, comme l'avaient fait d'aulros ilUih^trations de la révolution et de l'empire, il prolita dos bonnes dispositions du gouvernement de juillet pour réclamer le 29 septembre 1831, la croix de grand oilicier de la légion d'honneur, que Napoléon lui avait donnée [ïondant les Cent jours et que la restauration malirrô sa !)icnveillaii(.!e p*ur lui navait jamais voulu roCvi:;;i.i:,i"(\
Le 28 novembre suivant, le Roi le confirmait dans son grade
Cinq ans plus tard, Louis Philippe fit plus et mieux. Il ordonna de graver le nom de Gambronne sur la partie nord de l'arc de triomphe de l'Etoile, et le 15 décembre 1836, il lui fit écrire la lettre suivante :
Monsieur le Maréchal de camp,
J'ai l'honneur de vous envoyer deux exemplaires, l'un en argent, l'autre on bronze, de la médaille frappée à l'occasion d^ l'inauguration de l'arc de triomphe de l'Etoile.
Ce souvenir d'une grande époque vous était du.
Il vous rappcîllcra à la fois de glorieux événements et la part illustre que vous y avez prise.
Si Gambronne se montra touché de ce souvenir offert avec tant de délicatesse, il fut par contre très sensible à l'oubli qu'on fit de lui, lorsqu'il s'agit d'aller chercher les restes de lempercur à Sainte-Hélène, mais il ne crut pas de sa dignité de solliciter l'honneur de faire partie de l'expédition.
Déjà, s'il faut en croire les confidences de son ami Dalidet, Gambronne, prisonnier et malade en Angleterre, avait supplié renipercur de l'admettre auprès de lui sur le Bellérophon, Napoléon fut sur le point de céder, puis il se ravisa pour ne pas augmenter inutilement le nombre de ceux à qui il allait faire partager sa misérable existence et adressa un souvenir au général.
Il ne devait donc ni accompagner l'empereur à Saint- Hélène, ni aller l'y chercher. Toutefois, de retour de ce long exil, le inarérhal Bertrand envoya au général Gambronne un frai^inent de pierre du tombeau de Napoléon, avec cette épigrai)hc : Au général Gambronne, commandant la garde à l'île d'Elbe et la lettre suivante :
Chàteauroux, le 31 juillet 4841.
Mon cher général.
J'ai reçu de vos nouvelles avec le plus grand plaisir, par votre lettre du 28 juin.
Vous dcîviez nécessairement être compris dans l'envoi que j'ai fait de quelques souvenirs do Sainte-Hélène^ vous, notre bon camarade de l'isle d'Elbe.
Le pauvre Drouot est bien infirme, de corps, c'est à dire ; car le cœur et la tète sont les mêmes chez lui.
Recevez, mon cher général, l'expression de mes sentiments
affectueux et do considération affoctui'use.
Bertrand.
Mous avons vu cette lettre, cette pierre et une branche du saule qui ombrageait le tombeau de Tempereur. Elles sont gardées avec un soin pieux par la famille Roussin ainsi que la longue-vue de Gambronne, dont l'empereur, au retour de l'île d'Elbe, se servit pour découvrir les côtes de France.
S'il faut en croire M. Adolphe Orain, l'écrivain rennais bien connu, le 24 février 1840, au soir, le maire de Bainde-Bretagne reyut la visite d'un étranger exténué de fatigue et qui semblait en même temps dénué de ressources. Il venait de Neufcliîltel et voyageait avec un passe-port délivré par le consul français de cette ville à un oHicier polonais.
Pendant que le maire parcourait les papiers de l'étranger qui sollicitait un billet de logement, celui-ci aperçut sur la muraille, entre une giberne et un sabre, le portrait de Napoléon l''^
— Vous avez militaire ? dit-il à M. Blandin.
— Vingt-deux ans, répondit le maire. Je suis parti, en i793, et j'ai fini sons Napoléon-le-Grand.
— Vous l'aimiez bien votre empereur i
— Ah ! si je Taimais, soupira le vieux soldat, dont les yeux se remplirent de larmes.
— Alors, apprenez qui je suis : Vous avez devant vous, Louis-Napoléon, fils du roi de Hollande.
A cette déclaration, M. Blandin fut saisi d'une sorte de tremblement nerveux. (Juoi ? s*écria-t-il en regardant lixement le jeune homme étranger, j'aurais chez moi un neveu du Grand Empereur, de mon ancien général. Ah ! c*est là un bonheur que je payerais de mon sang.
— Eh bien ! si c'est là pour vous un bonheur, vous pouvez vous en assurer.
Le jeune prince, car c'était lui, mit sous les yeux du maire divers papiers de famille et lui donna quelques explications qui dissipèrent les doutes qu'il aurait pu avoir.
Louis-Napoléon venait de voir sa mère mourante à Ncufchàtel. N'ayant pu obtenir du Gouvernement la permission de traverser la France, il avait demandé un passe-port de réfugié polonais, qui lui avait été délivré, et c'était sous ce titre qu'il voyageait, afin d»aller s'embarquer au plus prochain port de mer.
Le maire lui demanda la permission de l'embrasser et voulut le garder à souper et coucher.
Le prince n'accepta pas l'hospitalité qui lui était offerte et réclama seulement un billet de logement.
M. Blandin ne pouvant vaincre sa résistance, Tenvoya à l'hôtel de la Croix-Verte en lui offrant quelque argent.
— Il me reste cinq francs, répondit Louis-Napoléon, et cela me suflit pour me rendre à Nantes, où Gambronne me donnera ce qu'il me faut.
Avant de prendre congé du maire, il s'informa s'il avait été récompense de ses longs services militaires. Sur
la réponse négative de ce dernier, le prince ajouta : « Si la Providence m'appelle au trône de Napoléon I®»*, dont je suis rhéritier, je n'oublierai pas les anciens militaires. »
Il prit ensuite congé du maire et se rendit à l'hôtel de la Croix- Verte, où il soupa, dans la cuisine, de pommes de terre frites arrosées d'un verre de cidre.
M. Blandin alla faire part de la visite qu'il avait reçue au curé de Bain, et tous les deux décidèrent que le lendemain ils iraient prendre le prince pour l'inviter à déjeuner. C'est ce qu'ils firent, en effet ; mais ils arrivèrent trop tard, le voyageur était parti à pied, au lever du jour, pour se rendre à Nantes.
Si tant est que le récit qui précède soit de toute exactitude, nous ne sachions pas que Louis-Napoléon ait réalisé ce projet en ce qui concerne Cambronne qui lui-m(^me n'en a non plus jamais rien su.
Le 27 juin 1841, Cambronne était allé à Carhaix pour y assister à l'érection de la statue de La ïour-d'Auvergne et il y avait entendu célébrer, dans la langue bretonne, ses exploits en même temps que ceux de son ancien compagnon d'armes du 46» de ligne.
Ce fut la dernière fois qu'il participa à une manifestation publique.