CHAPITRE XXII
MORT DE CABCBRONNE
L'hiver de i84î devait être fatal à Cambronne. Il était «niré dans sa soixantenioiizième année. Son corps, jadis si droit, s'cMait quelque peu courbé sous le poids des ans et des doHlf?urs. Le 20 janvier il se mit au lit pour ne plus se relever.
Quand il se sentit atteint plus gravement, il fit demander le curr de Saint-Sébastien, mais il reçut aussi la visite spontanée de Tévéque de Nantes, M. de Hercé, qui avait été colonel d'clat-major et qui avait, avant d'entrer dans les ordres, fait campagne en même temps que Cambronne. La veille de sa mort il s'entretenait encore avec M"« Clavier, aujourd'hui M™* V^« Thomas, de qui nous tenons ce détail : < Ah ! mademoiselle, lui dit-il, on considère l'homme comme quelque chose, l'homme n'est rien î
S'il fallait en croire une plaquette intitulée La Croix à Guérande (Nantes, 1873, impr. Bourgeois) et dont l'auteur est, dit-on, M. l'abbé Sottin, Cambronne aurait, au cours de sa dernière maladie, évoqué le souvenir « des iniquités et des folies » commises en 1794 à Guérande et dans les environs par la Légion Nantaise. Mais l'abbé SottiFi ne fait pas connaître l'origine de ces renseignements, il n'en permet pas le contrôle et, jusqu'à plus amples informé, nous faisons toutes réserves sur ce repentir tardif que le héros de Waterloo aurait manifesté sur son lit de mort.
Dans la nuit du 28 au 29 janvier, Cambronne expirait.
Ce fut un véritable deuil dans la population qui Tavait peut-être oublié vivant, qui, une fois mort, se rappela avec complaisance*les traits les plus remarquables, comme aussi les épisodes les plus insignifiants de son existence.
Des lettres de faire-part furent envoyées de tous côtés.
En voici le texte :
Voas êtes prié d'assister demain, 30 du courant, au Convoi funèbre de M. le Vicomte Pierre-Etieïne CAMBRONNE, Général en retraite, Grand Oflicier do la Légion d'honneur, décédé ce jour à rage de 71 ans, en sa demeure, rue Jean-Jacques Rousseau, n* 3, où le deuil s'assomblera à i heure très précise.
Nantes, le 29 janvier 1842.
Lith. de Charpentier, Nantes.
n y en eut d'autres qui commençaient ainsi :
Madame la Vicomtesse Cambronne, M. et Madame Victor Roussin, M. François Lemerle ont la douleur..., etc.
Les autres membres de la famille de Cambronne, avec qui il avait vécu brouillé, avaient été volontairement omis sur cette lettre de part.
Les journaux donnèrent des notes nécrologiques. Le colonel de la garde nationale Desperrois publia, avec l'approbation du maire de Nantes, Tordre suivant :
GARDE NATIONALE DE NANTES Ordre du jour du 29 janvier 1842
Le général Cambronne est mort !
Ses obsèques auront lieu demain, 30 courant, à une heure précise du soir.
M. le Colonel, ayant pensé que les gardes nationaux ses compatriotes, seraient empressés d'accompagner cette haute illustration militaire à sa dernière demeure» a pris les disposi-
lions suivantes, après en avoir obtenu l'autorisation de M. le Maire.
Il sera formé une escorte en grande tenue, commandée par un chef de bataillon et composée de détachements de tous les corps de la garde nationale.
Les officiers et gardes nationaux de toutes armes sont invités à se réunir au cortège qui s'assemblera à la mairie à midi et demie^ en petite tenue et sabre au côté.
Le colonel Desperrois.
Tout en constatant que les obsèques de Cambronne avaient eu lieu avec une grande solennité, le National de l'Ouest n'en rendit compte qu'en douze lignes, sans même dire par qui les discours avaient été prononcés :
« Nous regrettons que l'abondance des matières nous prive de donner une notice sur la vie militaire du général Cambronne qui s'est éteinte après la bataille de \\'alorloo. Depuis cette époque, Cambronne s'était effacé et a survécu en quelque sorte à lui-même ; mais sa vie militaire est si belle et si pleine (jue son nom restera inscrit au milieu des illustrations de la glorieuse époque de l'empire. »
C'était maigre assurément, comme éloge funèbre et Cambronne méritait mieux. Par contre, d'autres journaux, le Breton surtout, consacrèrent de longs comptes-rendus à ces obsèques :
Dans la foule point de pleurs dit le Breton du 31 janvier 18 i2, tllo ne pouvait séparer l'immortalité de la vie de son héros î... point do pleurs, sinon chez quelques vieux soldats qui, disséminés dans cette foule, mais reconnus à qucl(]Uo reste de vêtement militaire et à leur front dégarni, avaient vécu sous la tente avoô Cambronne et qui furtivement essuyaient leurs ) eux mouillés par la reconnaissance,
La cérémonie religieuse fut célébrée à l'église Saint- Xicolas, trop étroite pour contenir ceux qui avaient la garde du cénotaphe
Le cortège, commandé militairement par le général Gémeau, ami et compagnon d'armes de Cambronne et conduit par le chef d'escadron d'état-major Faulchier, était ouvert et fermé par deux détachements de cavalerie, l'un de la garde nationale à cheval, l'autre du 8« lanciers. L'escorte se composait d'un bataillon armée des diverses armes de la garde nationale, d'un détachement de gendarmerie, d'un détachement des canonniers vétérans et de deux bataillons du 21« léger ; mais les officiers de ces divers corps et un nombre considérable de gardes nationaux s'étaient joints au convoi, répondant ainsi avec empressement à Tordre du jour de leur colonel. La garde nationale ne pouvait oublier que Cambronne sortait de ses rangs.
Les honneurs militaires lui furent rendus comme à un lieutenant général, à cause de son grade dans la légion d'honneur, dont il était grand officier.
Le corps était porté par des sapeurs de la garde nationale et du 21« léger, et les cordons du poêle étaient tenus par MM. Portier, commissaire général de la marine au port de Nantes, de La Vigne, intendant militaire, Desperrois, colonel de la garde nationale de Nantes, par le colonel de Bréa, chef d'état-major de la division, par M. Genot. colonel du génie et par M. Phélippeaux, colonel du 21* léger. Le général d'Erlon assistait aux obsèques, ainsi que M. Chaper, préfet de la Loire-Inférieure.
Au cimetière de Miséricorde, le général Gémeau, prononça un discours dont le fond valait sans doute mieux que la forme; en voici les passages les plus saillants :
Mc5Jsieurs, la tombe s'est ouverte pour recevoir une de nos grandes célébrités militaires. Cambronne n'est plus. La mort que tant de fois il a regardée en face sur les cbamps do bataille, la
mort, que Ton pourrait croire qull a su faire reculer devant son audace gueiTière, la mort vient de le frapper.
... Honneur à toi, Cambronne 1 à toi. soldat intrépide et modeste, à toi, dont le nom va se placer glorieusement à côté de celui de La Tour-d'Auvergne I honneur à toi, Cambronne, à toi, citoyen généreux ; à toi, qui ne voyant plus d'ennemis à visage découveit, as voulu risquer une popularité militaire européenne, dans l'espoir de contribuer au repos et au bonheur de ton pays t
Honneur à toi toujours ; car, môme du fond de cette tombe, ta serviras encore ta patrie : cette terre qui va te couvrir, cette terre de France est désormais inviolable et sacrée, et l'étranger lui-même ne voudra pas, sans crainte de s'en repentir, méconnaître cette vérité sainte.
Adieu, brave Cambronne, ou plutôt au revoir; car tu es mort en chrétien ; tu vas donc nous attendre, et, après tout, nous faisons tous ce voyage difficile qu'on appelle la vie. Eh bien î tu es noblement arrivé ; et nous, nous mai'chons.
M. le sous-intendant Collette, lié intimement avec
Cambronne aurait pu prononcer une allocution touchante,
il ne sortit pas des banalités emphatiques exprimées dans
un style lourd et grotesque dont, à titre de curiosité,
voici un échantillon :
Après réloge que nous venons d'entendre, véritable écho des traditions que, dès longtemps, l'histoire a inscrites au centre de l'auréole de gloire dont le nom de Cambronne brillera dans la postérité la plus reculée, je sens trop mon insuffisance à faire résonner la trompettede la renommée aussi haut que l'exigeraient les innombrables traits de courage et de haute valeur à la guerre, qui no faillirent jamais à celui dont la tombe va recouvrir la dépouille mortelle ; mais je crois pouvoir élever ici ma faible voix pour manifester une opinion que j'ai été longtemps à même, de méditer comme me paraissant résumer toutes celles qu'inspire ce nom si éminommont héroïque, c'est que, dans l'énergie de son âme, comme dans la pureté de son cœur, le général Cambronne confondait avec son existence cette ardeur du dévouement sans limite au bonheur de l'humanité et à la gloire de notre chère patrie.
11 concentrait toutes ses facultés dans rnnii]uo jonissanee d*étcndre une générease bienveillance, non seuU'iu'Ut sar tout ce qui renlourait immédiatement, mais encore sur fi'usceux que leurs adversités lui rendaient si recommandablcs : aussi a4-il pu, à ces derniers moments, former cette consolant u pensée que, du haut de l'éternité où Dieu vient de l'appeler, il <ti tendra les bénédictions et les regrets intarissables dé sii respectable épouse, de toute sa famille, des malheureux dont i! était Tappui»^ et de nous tous.
Il n'y eut que le discours simplement écrit de M. Wack, capitaine dans l'artillerie nantaise et grand ami de Cambronne, qui puisse aujourd'hui supporter la lecture :
Messieurs, a-t-il dit, la dépouille mortelle que nous venons do^ rendre à la terre renfermait une de ces âmes fortement trempées^ vieilles gloires de l'Empire, qui disparaissent tour à tour do la scène du monde, mais qui vivront éternellemenl dans la postérité.
Pierre- Jacques-Etienne Cambronne commença sa <'arrièro militaire dans cette Légion Nantaise, de glorieuse mémoire, où sa bravoure et son caractère de franchise et de patriotisme le firent bientôt distinguer.
... Après nos désastres de Waterloo, où il s'immortalisa plus encore par ses hauts faits que par un mot devenu à jamais célèbre, fait prisonnier par les Anglais, il ne put obtenir de suivre à Sainte-Hélène celui que ses ennemis, tant de fois vaincus, envoyaient à une mort lente, mais certaine.
Et, faisant allusion aux sentiments de Cambronne pour sa femme, il ajoutait :
Dans les courts instants de lucidité de sa pénible agonie, il n'a cessé do lui témoigner, ainsi qu'à ceux qui l'entouraient, une tendresse et une affection que son cœur ressentait encore plus vivement qu'il ne pouvait l'exprimer.
L'assistance était en proie à une sincère douleur. Le maire ne pouvait contenir ses larmes et le colonel du
21 « léger éprouva une telle émotion qu'il ne put parler et dut transmettre aux journaux un discours qu'il n'avait pas prononcé.
Aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, le tombeau de Cambronne, toujours visité, produit encore une réelle impression, par son caractère môme. C'est un bloc de granit, sans surcharge d'ornements, carré par la base, comme le héros dont il couvre les restes. En avant, une épée nue en bronze qui traverse une couronne de laurier et ce seul mot : Cambronne, au-dessus d'une croix de Malte.
Derrière, ces deux dates : Nantes, 26 décembre 1770 et 29 janvier 1842 et les armes de Cambronne, une épée, marque du commandement, un lion héraldique, signe de la bravoure et huit grenades, qui rappellent à tous que Cambronne avait commandé les grenadiers de la Vieille garde. Plus bas, sa croix de la Légion d'honneur*
C'est à la fois simple et émouvant.