‹ Camille MontagneChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« En y regardant de bien près, il est rare. d qu’on ne découvre pas, dans la vie de » chaque homme, les filaments , quelquefois » très-déliés, qui rattachent les mérites elles » goûts de P&ge mûr à des impressions de » jeunesse. »

(Aràgo, Éloge d' Ampère.)

Le 1j février 178A, naissait à Vaudoy, village du canton de Rozoy en Brie (Seine-et-Marne), Pierre-Camille Montagne, mort le 5 janvier 1866, ancien chirurgien en chef d’armée, officier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut (Académie des sciences), de la Société impériale et centrale d’agriculture, de 1 Académie impériale de médecine et d’un grand nombre de sociétés savantes, nationales et étrangères.

Son père, Pierre Montagne, originaire de Saint-Marcel de Félines, dans l’ancien Forez, était venu s’établir à Vaudoy, comme chirurgien accoucheur, après avoir gagné maîtrise, comme on le disait alors, sous le docteur Morand, chirurgien en chef de la Charité et des Gardes françaises. Il avait épousé Marie-Sophie Quetin, nièce d’un bijoutier de Paris, retiré dans

le même village. Son beau-père, monteur de boîtes pour l’horlogerie, avait acquis dans celle profession une certaine aisance. Des trois sœurs de madame Montagne, l’une était mère assistante de madame de Nevers, supérieure de l’Abbayeau-Bois, et les deux autres religieuses du couvent du Sacré- Cœur, où elles résidaient encore au commencement de la révolution.

Pierre Montagne, praticien assez habile, voulant étendre le cercle de sa clientèle, alla se fixer, en 1792, dans la petite ville de Chaulmes, située sur la route de Meaux à Melun. A peine y était-il installé, qu’à la suite du déplacement d’un cimetière, une épidémie de typhus s’y déclara. Lejeune chirurgien, après avoir payé largement de sa personne, fut atteint lui-même par le fléau et mourut victime de son zèle, à l’âge de trente-trois ans, laissant à sa veuve, presque sans fortune, un fds de neuf ans à peine accomplis et une petite fille de cinq ans.

Camille avait reçu du curé de Rozoy les premières notions de lecture, d’écriture et de latinité. Un peu plus tard on l’avait mis en pension chez un instituteur qui était en même temps l'organiste de la ville. A Chaulmes, il avait fréquenté l’école primaire, où il n’était pas question de latin. Voilà les seuls éléments d’éducation qu’avait reçus le pauvre enfant quand il se trouva privé de l’appui paternel.

Cependant il avait trouvé dans la modeste bibliothèque de son père un petit nombre d’assez bons livres : le Spectacle de la nature, de l’abbé Pluche, un Bulïon avec figures coloriées, quelques ouvrages de médecine, entre autres les Principes de chirurgie de Lafaye, qui l’avait intéressé vivement, malgré la répugnance qu’il éprouvait à voir et à toucher des plaies; disposition qu’il réussit à vaincre parla suite, non sans lutter vivement contre sa sensibilité native.

Madame Montagne résolut de venir avec scs deux enfants s’établir à Paris, où elle était née, et qu’habitait le reste de sa

famille. Or, on était en 1793 ; les couvents avaient été fermés et la jeune veuve dut s’installer chez une tante, sœur Sainte- Ursule, qui s’élait associée avec ses deux autres sœurs pour tenir un pensionnat de jeunes fdles, dans la rue Plumet. Le petit Camille se trouvait là un peu désorienté et assez désœuvré. On le plaça chez un architecte, M. Cheval Saint-Hubert, ordonnateur des fêtes du gouvernement, ce qui lui donna l’occasion d’assister à plusieurs scènes et solennités républicaines, notamment à celles où l’on détruisit les insignes de la royauté, où l’on brûla les vestiges de l’ancien régime, et où chacun crut devoir changer son nom de famille contre un nom tiré de l’histoire grecque ou romaine. Il apprit du moins chez le citoyen Saint- Hubert les éléments du dessin linéaire, en même temps qu’il pouvait suivre les leçons de l’école municipale, où il dessinait force bonnets phrygiens, niveaux et autres emblèmes favoris de l’époque.

Au bout d un an, on s’aperçut que ce travail ne lui ouvrait aucune carrière, et l’on crut lui préparer un meilleur avenir en le faisant entrer chez un parent, épicier rue Mouffetard, M. Basile Leroy, dont le frère était horloger au Palais-Royal. Mais on ne tarda pas à s’assurer que ce n’était pas encore là sa vocation, et qu il n’était nullement propre à l’exercice d’une profession mercantile. Il persévéra néanmoins pendant plus d une année, ne trouvant d’autre dédommagement à ses ennuis que la proximité du Jardin des plantes, où il passait toutes scs joui nées de sortie et tous ses moments de loisir. 11 finit pourtant par se dégoûter de l’épicerie et demanda à rentrer chez sa mère. Un bon prêtre de l’Oratoire, M. Lebrun, ‘ami de la famille, afin d’utiliser l’activité naturelle de l’enfant, voulut bien lui donner quelques leçons de latin, de langue française, et, ce qui le charma surtout, lui prêter des livres de voyage, qu’il se mit à dévorer. Nous commençons ici à apercevoir les premiers « filaments », la première source des penchants qui se déve-

loppèrent dans le cours de la vie de Tardent voyageur et du

futur savant.

Montagne tenait de son père une assez bonne constitution physique et le goût prononcé du travail. Il devait à sa mère une complexion fine, nerveuse, et une rare sensibilité. «L’âme d’une mère, a-t-on dit, fait souvent la destinée de son fils. » La petite bibliothèque de famille avait fait naître en lui le goût de l’instruction, surtout celui de l’histoire naturelle et des études médicales ; son instituteur organiste avait fait surgir son aptitude à la connaissance des langues, en même temps que son

sentiment musical; ses premiers essais d’architecture avaient

montré ses dispositions naturelles pourles arts du dessin ; enfin les leçons et les livres de l’abbé Lebrun avaient développé son imagination et tourné ses idées vers les voyages. Aussi, pour le moment, toute son ambition se bornait-elle a devenir marin.

En 1796, il n’v avait point d’école de marine régulièrement organisée. 11 suffisait de subir un examen sur les mathématiques, dont le jeune Camille ne connaissait pas même les éléments. On le mit entre les mains d’un professeur, parent de M. Dessaint, chef de bureau des études au ministère de la marine. L’enfant fit de rapides progrès. Au bout d’un an, M. Dessaint le fit examiner et reçut son engagement comme novice-timonier, aux appointements de 18 francs par mois. On lui délivre une feuille de route pour Toulon, et Ton y jouit une lettre de recommandation pour le chef des armements, M. Pigeon. Montagne avait à peine quatorze ans. Il fait la route à pied, le sac au dos, et, sans autre retard qu’un séjour de vingtquatre heures à Auxerre, il arrive assez péniblement le quinzième jour à Lyon. Heureusement, il trouve dans celte Mlle un cousin de son père, M. Déchelelle, qui, touché de sa jeunesse et de sa résolution, le fait reposer quelques jours, paye son voyage jusqu'à Avignon, et lui remet une petite somme avec une lettre pour sou frère, marié et établi è Marseille, lequel

l’accueille avec la même bonté. Il reste huit jours dans cette excellente famille et arrive à Toulon, où M. Pigeon le place aussitôt sur la Boudeuse , sorte de caserne flottante, â l’usage des matelots de passage ou des marins en expectative.

On armait alors l’escadre destinée à passer en Égypte sous le commandement de Bonaparte. Montagne fut embarqué sur le cbébeck la Revanche. Ce premier temps de sa vie de marin l’éprouva cruellement. Il tombe malade, on le débarque à Villefranche, pour être dirigé sur l’hôpital de Nice. Au bout d’un mois de traitement et de convalescence il revient à Toulon, à pied, et remonte sur la Boudeuse. Enfin, on l’embarque sur le Frontin, puis sur le Banel, en qualité de novice-timonier ou pilotin.

Un jour, tout en faisant son service, il fredonnait une chanson composée par les matelots contre un officier du bord dont ils étaient mécontents. Celui-ci, qui était près du pilotin sans en être aperçu, l’entend, s’offense, lui inflige une correction, lui ôte son emploi, et le relègue au gaillard d’avant parmi les matelots. Au bout de trois mois, le commissaire, M. Pigeon, en passant une revue, trouve Penfant dans cette position. Il blâme et admoneste l’officier, rend au novice son grade, et, pour le soustraire au ressentiment de son chef, il le fait passer sur le Lodi, comme aide-timonier, à 33 francs par mois. Le jeune marin avait alors quinze ans et demi.

Il passe du Lodi sur 1 ’Os/ris, détaché de l’escadre en mission particulière. On met à la voile en janvier 1800, ayant à bord le colonel Latour-Maubourg, chargé par Bonaparte de faire connaître à Ivléber les événements du 18 brumaire et de lui porter de nouvelles instructions. Près de Tunis, on éprouve une violente tempête, et un corsaire donne la chasse à 1 ’Osiris. Heureusement, un vaisseau, le Généreux, échappé au désastre d’Aboukir, amariné le corsaire, ce qui permet au navire de poursuivre sa route vers Alexandrie, où l’on jette l’ancre et où

l’on débarque avec le colonel Latour-Maubourg. Pendant le trajet, le jeune timonier avait eu plus d’une fois l’occasion de causer familièrement avec cet officier devenu par la suite célèbre et puissant (1); mais, soit timidité, soit réserve ou modestie, Montagne n’osa jamais lui rappeler les circonstances de cette traversée.

L’ardeur du climat et le changement de régime soumirent bientôt sa santé à une plus rude épreuve. Il fut saisi de cette fièvre d’acclimatation qui sévit si fréquemment sur les Européens quand ils séjournent pour la première fois dans les régions tropicales. Montagne l’attribuait aussi en partie aux oranges, qui sont délicieuses dans ceLte contrée et dont il avait fait un certain abus. On le crut atteint de la peste, et le médecin qui le visitait chaque jour opérait sur lui une sorte d’auscultation, en le faisant frapper aux aisselles et aux aines, ce qui était loin de le rassurer. Cependant, sa jeunesse et sa bonne constitution triomphèrent. VOsiris étant revenu en France, on le fit monter sur le Dubois. Outre ses fonctions d’aide-timonier, il servait en même temps de secrétaire à l’agent comptable du vaisseau. Cette double fonction lui valait quelques douceurs dans son service, qu’il partageait du reste avec des aspirants appartenant à des classes élevées, par exemple, un fils du général Saint-Hilaire et un aide-timonier comme lui, nommé Tallard, descendant du maréchal de France du môme nom, sous Louis XIV.

Le capitaine de vaisseau Guien, chefmilitaire de la marine h Alexandrie, ayant besoin d’un secrétaire, offrit cet emploi à Montagne qui l’accepta, avec le titre de commis de la marine de troisième classe. C’est alors que, s’étant lié avec un employé du même grade, M. Clauzel, qui avait aussi compris le tort que

(1) 11 fui pair de France en 1814, ministre de la guerre en 1S20, et gouverneur des Invalides de 1821 a 1S30.

faisait h leur avancement ce qu’il y avait d’incomplet dans leur première éducation, lesdeux amis résolurent de se livrer, sans maître et sans autre guide que la grammaire de Levizac, à une sorte d’enseignement mutuel qui, en peu de temps, leur fit faire de notables progrès.

Pendant le siège d’Alexandrie, Montagne avait fait la connaissance d’un sergent-major de la 21e demi-brigrade, nommé Grocbot qui, resté seul des sous-officiers h la bataille du 30 ventôse, avait été promu lieutenant. M. Crochot, homme trèscapable, avait fait de bonnes éludes, car Montagne le retrouva à Paris, en 1816, capitaine, officier de la Légion d’honneur et professeur de seconde au collège Louis le Grand (1). L’ayant entendu lire avec charme et animation quelques stances de la Gerusalemme liberata de Torqualo Tasso, il éprouva aussitôt le désir d’apprendre l’italien ; Crochot s’y prêta avec empressement et, en moins de trois mois, il rendit son élève capable de traduire facilement la prose italienne. Quelques jours après, Alexandrie ayant capitulé, cette circonstance les sépara.

L’armée rentra en France. La traversée fut longue et pénible. On débarqua au bout d’un mois à Saint-Mandrier, près de Toulon. En route on rencontra un bâtiment qui annonça la paix d’Amiens ; en sorte que si la garnison d’Alexandrie eût pu tenir quinze jours de plus, elle se fût retirée avec tous les honneurs de la guerre, en conservant un matériel immense et tous les objets d’art, fruits de sa magnifique conquête (note A).

Le destin en avait autrement ordonné. Montagne revint à Taris, fatigué de la guerre et dégoûté de la marine. Après a\oir embrassé sa mère et sa sœur, son premier désir fut de revoir le lieu de sa naissance. Il alla donc à Vaudoy, où il retrouva d’anciens amis, le curé Herbaux, son premier maître, et

(1) Nous avons appris, par un ancien élève du même collège, de 1815 à 1810, que M. Crochot n’y était point professeur, mais sous-directeur, ou surveillant général de la première cour (rhétoriciens et mathématiciens).

son parrain, M. Roussy, chirurgien établi dans un bourg voisin, qui, en l’emmenant avec lui visiter scs malades, le pressentit sur ses dispositions ultérieures. Montagne avait décidément renoncé à la marine en refusant de prendre part à 1 expédition de Saint-Domingue. M. Roussy, après s’être assuré qu’il n’avait aucune aptitude pour le commerce, le détermina assez facilement à se livrer à la profession de son père, ou bien à l’élude des sciences naturelles, pour lesquelles il annonçait un penchant prononcé.

Ici se termine donc, pour le jeune Camille, la carrière de marin ; mais au moment d’entrer dans celle des sciences, il comprit ce qui lui manquait encore du côté des études classiques, dont l’avaient privé la mort prématurée de son père et les troubles de la révolution. A la vérité, il n’avait que dix-huit ans, et avec du temps et du travail, il ne désespérait pas de combler les lacunes de son éducation. Un vieux bénédictin de Saint- Maur, à qui il fut adressé par l’abbé Lebrun, voulut bien lui donner les premières notions des langues anciennes ; mais il fallait mener de front cette étude avec celle de l’anatomie ; double effort qui pourtant ne lui paraissait pas au-dessus de son courage. Il se mit à suivre en même temps les leçons de Bichat, de Roux et surtout celles de Maygrier, qui, des l’année suivante, l’admit comme son répétiteur; car non-seu lement il était plein d’ardeur et d’intelligence, maison outre il était doué d’une élocution abondante et lucide, faculté qui l’abandonna complètement à un fige plus avance. Qui n » Pa^ fait comme lui la triste épreuve de ces alternatives qui semblent tantôt nous ouvrir la brillante carrière réservée au talent de la

parole, et tantôt nous reléguer à un rang inférieur pour cause de timidité, de défiance de soi-même, ou défaut d’exercice? Il revint aussi, pendant cette période, à l’étude des mathématiques que sa campagne maritime lui avait fait oublier ou du moins négliger. En 1803, il suivit les cours de médecine de Duméril, de Chaussier et de Hallé, plus tard ceux de Pelletan, de Boyer et de Corvisart. C’est à la même époque qu’il commença à prendre goût à la botanique, et à s’en occuper assidûment avec Desfontaines, Richard père et Laurent de Jussieu.

Au commencement de 4 80â, les armées de terre et de mer venant à manquer d’officiers de santé, des concours furent ouverts. Jusque-là, Montagne avait vécu sur la solde arriérée de sa campagne d’Égypte, mais cette ressource commençait à s’épuiser, sa mère et sa sœur avaient à peine de quoi se suffire à elles-mêmes, et enfin, la conscription allait bientô t l’atteindre. La carrière du service de santé militaire lui paraissait d’ailleurs répondre à ses goûts aventureux comme à son penchant pour l’étude des sciences naturelles et médicales. Tous ces motifs le déterminèrent à se présenter au concours. Sa commission ne se fit pas attendre. Dès le 1er février, à peine âgé dejvingt ans, il fut admis comme chirurgien auxiliaire de troisième classe, et dirigé sur Dunkerque, puis sur le port de Calais. Trois mois après on l’envoyait à Boulogne, quartier général de la flottille et de l’armée de terre. Il y séjourna jusqu’à la fin de 1805, époque où l’armée fut dirigée sur l’Allemagne, pour prendre part à la campagne d’Austerlitz.

L’année suivante, devenu chirurgien de seconde classe, il fut chargé de l’ambulance d’Ambleteuse. Au moment de partir pour l’Allemagne, on avait licencié un grand nombre d’officiers de santé, mais l’armée de réserve ayant besoin de chirurgiens, on ouvrit un nouveau concours; Montagne fut admis comme aide-major, et en même temps comme secrétaire du chirurgien en chef.

CAP

Il avait tiré parti, sous plus d’un rapport, de son séjour à Boulogne. Les chirurgiens ses collègues, la plupart encore peu avancés dans la science, s’étaient réunis pour faire des conférences, dans la vue de s’instruire mutuellement Montagne, le plus jeune d’entre eux, mais le plus Versé dans les langues anciennes et dans l’anatomie, en devint le secrétaire et le principal orateur. Boulogne possédait une bibliothèque assez riche, mais qui ne s’ouvrait que deux ou trois fois par semaine; il demanda et obtint qu’elle fût ouverte tous les jours et il se mil à la fréquenter avec assiduité. Aussi, est-ce à son goût pour l'étude et au succès de ses conférences médicales qu’il attribua son avancement inattendu, au moment où la majeure partie de ses col-

lègues venaient d’être licenciés.

Il avait trouvé en môme temps à Boulogne d’autres sujets plus agréables de distraction. Le goût de la musique, qu’il rapportait à ses plus jeunes années, se ranima chez lui avec vivacité et vint remplir une grande partie de ses loisirs. Il fit

la connaissance de quelques amateurs et fut admis dans plusieurs familles distinguées. Il prit des leçons de chant, de solfège, de guitare, et rechercha les occasions de cultiver un art qui trouve un terrain si heureusement préparé dans une âme douce, expansive et tendre, comme était la sienne. Ou a remarqué plus d’une fois que le goût de la musique s’allie fréquemment avec celui de l’histoire naturelle et particulièrement de la botanique (B). Pour Montagne, la musique devint des lors un des charmes les plus vifs de son existence. Ce goût le suivit dans toutes les phases de sa vie si accidentée, dans ses voyages, dans ses garnisons, dans sa retraite savante, et d le conserva jusque dans sa vieillesse la plus avancée.

Il en fut de même à l’égard de la botanique, qui pendant la seconde moitié de sa vie l’absorba presque exclusivement, et qui le préoccupait toujours et partout. Il m’a dit lui-même qu d herborisait dans tous les séjours, dans toutes les halles de sa

vie militaire, fct qu’il avait découvert et recueilli des cryptogames jusque dans la tranchée, aux sièges de Scyllact dePampelune.

En septembre 1806, on réduisit de nouveau le service de santé, mais Montagne fut maintenu et reçut même, on devine avec quelle joie, une commission de chirurgien aide-major pour l’armée de Naples. Un de ses camarades, avec lequel il avait concouru pour passer de la marine dans l’armée, ayant reçu une commission semblable pour la même destination, ils convinrent de partir ensemble. Comme le gouvernement n’avançait pas les frais de voyage et que sa mère ne pouvait lui être pour cela d’aucun secours, il obtint d’un parent une avance de 500 francs, qu’il s’engagea à rembourser aussitôt qu’arrivé à Naples, il serait payé lui-même de ses frais de route, ce qu’il fit avec exactitude.

Les deux amis, un instant-séparés par un incident de voyage, se rejoignent à Lyon, où ils s’arrêtent quelques jours chez le cousin Dcehelette. De Lyon a Milan on fait la route en voiturin. On visite en passant la jolie ville de Turin et l’on arrive assez gaillardement dans la belle capitale de la Lombardie. De Milan à Florence, la voilure contenait six voyageurs. Bien que Montagne eût fait, en Égypte, des progrès assez rapides dans la langue italienne, il ne l’entendait et ne la parlait encore que difficilement. Assis près d’une vieille dame romaine qui s’exprimait avec élégance, il s’enhardit à causer avec elle, et cet exercice pratique qui, en peu de jours, lui fit faire d’étonnanls progrès, décida de son goût pour cette langue délicieuse qu’il nomme souvent : La dolce favella.

A Florence, les deux amis visitent les monuments et font usage de quelques recommandations que Montagne devait à Alibert, et qui les mettent en rapport avec divers savanls et personnages distingués, entre autres avec le fabuliste Pignotti, le conseiller d’Élat Martucci et le célèbre Fabbroni, qui lui

remet une lettre pour le naturaliste Targioni Tozetti, attaché au ministère de l’intérieur de Naples. On s’arrête huitjoursàRome pour visiter la ville éternelle et assister aux cérémonies de Saint-Pierre; enfin, on part pour Naples en corricolo. On traverse les marais Ponlins sans y prendre la fièvre, Terracine et Fondi sans y rencontrer la bande de Fra-Diavolo, et, après une assez mauvaise nuit passée à. Capoue, on entre à Naples le lendemain matin. Heureuses péripéties de la jeunesse dont la mémoire ne s’efface jamais, et qui animent encore de quelques teintes joyeuses ou attendries les souvenirs de l’âge avancé!

On arrivait alors à Naples par une route tracée dans une gorge profonde qui ne permettait pas d’embrasser d’un même coup d’œil l’ensemble de cette capitale et du golfe admirable qu’elle domine. Ce défilé a été remplacé depuis par une rampe qui conduit à un plateau, d’où l’on peut contempler à la fois la cité tout entière, et cet immense bassin de dix lieues de diamètre, enfermé dans une courbe de littoral qui n a pas moins de vingt lieues de développement.

Montagne et son collègue lloyon, une fois installés au couvent del Spirito-Santo, se mirent d’abord à visiter en curieux la cité napolitaine et ses environs, puis à organiser leur service nosocomial. Mais les deux amis ne tardèrent pas à être séparés. Roy on, envoyé en Calabre, y mourut l’annee suivante, e . on tagne resta seul à la tête du service de santé.

M. Targioni Tozetti l’accueillit avec empressement et c pic senta dans diverses maisons intéressantes, entre auties c îcz donna Catarina Cilo, de Florence, femme distinguée chez laquelle se réunissaient plusieurs personnages importants . lit-

tératcurs, hommes politiques, savants et artistes en renom. Mais il restait encore des loisirs à Taule-major de vingt-deux ans, chez qui se développait de plus en plus le goût de 1 instruction. Celui des langues dominait alors en lui tous les autres, parce qu’il y trouvait un moyen d’initiation à tout ce qui peut développer l’esprit, à tout ce qui est grand, juste et beau. Il se remit donc sérieusement au latin et il poursuivait souvent son travail jusqu’à une heure assez avancée. Logé dans une cellule de moine fort étroite, et les nuits étant encore fraîches, il ne s’aperçut pas un soir que le brasero qu’il avait allumé remplissait sa chambre de gaz acide carbonique. S’étant couché sans l’éteindre, il s’éveilla à deux heures du matin avec une violente céphalalgie, prodrome d’une asphyxie imminente, qu’heureusement il fit cesser en ouvrant sa fenêtre, non sans trébucher et s’évanouir momentanément. Il se perfectionnait aussi dans la langue italienne, en lisant des livres de médecine, en fréquentant les théâtres, les salons de la capitale, et s’occupait en même temps de la langue grecque avec un jeune médecin, envoyé par Ali-Pacha à l’université de Naples, et qui l’exerçait à la prononciation du grec moderne.

Ces études furent interrompues en avril 1807, époque où Montagne fut envoyé à l’hôpital de Saint-Laurent de la Padula, situé à trente lieues de Naples, près d’un affreux village, dans le val Diana, sur la route de Calabre. Cet hôpital était établi dans un magnifique couvent de moines titrés, et construit dans un style analogue à celui de la place Saint-Marc de Venise ou du Palais-Royal de Paris. Les malades occupaient le premier étage, et l’administration ainsi que le service médical le rez-dechaussée, entouré d’arcades. Le chirurgien-major ayant été appelé à Naples, Montagne le remplaça et s’aperçut aussitôt du désordre qui existait dans l’administration comme dans le service dos malades. Son âme honnête se souleva d’indignation. Il lutta contre le commissaire des guerres, contre les fournis-

1 h CAMILLE MONTAGNE.

seurs et môme contre le commandant de la place. 11 se plaignit à M. Mangin, son chef, lequel, après en avoir référé au roi, fit révoquer le commissaire qui avait tenté d’effraye'r par des menaces le jeune aide-major et de le corrompre par des offres d’argent.

Cependant Montagne avait eu quelques loisirs à Saint- Laurent de la Padula, et il en avait profité pour revenir à sa chère botanique. Mais les livres lui manquaient. Il n’avait emporté avec lui qu’une Flore des environs de Paris, dont il ne pouvait tirer que peu de fruit. Il y suppléait par de nombreuses herborisations et par l’analyse attentive des organes des plantes, la meilleure et la plus utile des études relatives à cette science.

Avant son départ de Naples pour Saint-Laurent, on lui avait demandé s’il accepterait un emploi, au même grade, dans le service médical de la garde royale. Cette offre ayant été renouvelée et acceptée, il fut rappelé à Naples (août 1807) et nommé aide-major du régiment des grenadiers de la garde, dont Espiaud était chirurgien-major, et Paroisse, chirurgien en chef. A peine fut-il installé à l’hôpital de Pizzo Falcone que son régiment fut envoyé en Calabre, où le général Régnier, chargé de repousser les Anglais, les avait laissés occuper la ville de Scylla. Masséna s’étant porté à son secours, on entreprit de les en chasser et l’on mit le siège devant cette place. Le régiment de Montagne était cantonné dans les environs. Le siège fut poussé avec vigueur, les Anglais capitulèrent, on s’établit dans la ville et, après un séjour de deux mois, on revint à Naples, vers la fin de 1807.

Les membres du service de santé de la garde avaient fondé une Société médico-chirurgicale, sous la présidence de Paroisse et d’Espiaud. Montagne fut choisi comme secrétaire et préparateur du cours d’anatomie. En juin 1808, Joseph Napoléon, devenu roi d’Espagne, avait été remplacé comme roi

de Naples par Joachim Murat. On dédoubla la garde royale, dont une partie passa en Espagne, mais Montagne resta en Italie. Au mois de juillet, il avait été chargé en chef du service de son hôpital. En décembre, il fut nommé chevalier de l’ordre royal des Deux-Siciles et chirurgien -major du régiment des grenadiers de la garde, avec un traitement de 6000 francs environ. Il n’était encore âgé que de vingt-quatre ans.

Cet avancement honorable et rapide devait avoir pour contrepartie une catastrophe bien cruelle. C’est à la même date qu’il apprit la mort de sa 'mère, survenue à la suite d’une opération de hernie ombilicale. Cette hernie était rentrée au moment où l’excellente femme avait appris les derniers succès de son fils. La douleur de celui-ci fut d’autant plus vive qu’il était pour quelque chose dans ce funeste événement, et que sa pauvre mère avait été victime de ce qui eût dû faire sa joie et son orgueil. L’étude et le travail purent seuls apporter quelque soulagement à son cœur filial. 11 se fit recevoir médecin de l’université de Naples et membre de plusieurs sociétés savantes. Il parlait maintenant l’italien avec une grande facilité; il voulut aussi apprendre l’anglais, afin d’établir quelques relations scientifiques avec les botanistes de la Grande-Bretagne. Il fit à la même époque la connaissance de Jules David, fils du peintre célèbre, helléniste éminent qui réveilla son goût pour la langue d’Homère et de Sophocle. Montagne était doué d’une aptitude remarquable pour les travaux de linguistique. La langue italienne lui avait rendu plus facile l’intelligence du latin. Les Italiens sont, en effet, les Européens qui écrivent etparlenL la langue latine avec le plus de pureté et d’élégance.

A son retour de Calabre, pour se dédommager de sa longue et ennuyeuse résidence à Saint-Laurent de la Padula, il avait cherché à se répandre dans quelques maisons agréables; il fréquenta les théâtres, les réunions musicales, le salon de donna

Catarina, celui d’un commandant du génie, dilettante appassionato, qui recevait les meilleurs chanteurs et dont les trois filles étaient des musiciennes de premier ordre. Dans une autre maison, celle d’un capitaine des hallebardiers de la garde, il entendait les artistes les plus distingués. Il fit aussi la connaissance de madame Réga, harpiste éminente, femme d’un célèbre graveur sur pierres fines, et mère de trois filles de la plus grande beauté. C’est là qu’il rencontra M. le comte et madame la comtesse de Gallemberg, grands amateurs de musique, qui avaient été fort liés avec Beethoven. A cette époque, il se livra tellement à sa passion musicale, que, renonçant à la guitare, il prit des leçons de piano, de flûte, et se mit à étudier la composition avec un élève de Fenaroli et de Cimarosa. Au bout de quelques mois, il se vit en état de composer une ouverture symphonique, qui fut exécutée avec un certain succès en présence de tout l’état-major de la garde et du comte de Gallemberg. Le futur membre de l’Académie des sciences était alors sur la route de l’Académie des beaux-arts. Indépendamment de son goût effréné pour la musique, il se livrait avec ardeur à la danse. Il prenait des leçons du célèbre Taglioni, maître des ballets du théâtre Saint-Charles et oncle de la danseuse du môme nom. Aussi était-il recherché dans les fêtes de la cour, et môme dans les bals particuliers de la reine, où les plus grands personnages tenaient à l’avoir pour vis-à-vis.

Cette année (1809) est à coup sûr l’époque la plus heureuse et la plus brillante de la vie de Montagne. Il était jeune, plein d’ardeur et d’activité, son avenir était riche de promesses; il habitait le plus beau pays du monde, il jouissait de tous les charmes d’une existence privilégiée, et l’étude des sciences n’y perdait rien. Logé à Pizzo Falcone, il pouvait contempler de ses fenêtres le golfe dans toute son étendue, la partie de la ville la plus élégante, et même reconnaître dans leurs équipages découverts les promeneurs de la Villa reale et de Chiaja. Mais ce qui

le ravissait le plus, c’est qu’il possédait une assez belle bibliothèque, un herbier déjà considérable, et qu’il avait autour de lui tous les éléments d’une instruction solide et variée.

À la fin de 1810, l’empereur Napoléon ordonna la réunion d’un corps d’armée de 20 000 hommes de troupes françaises, qui devait être commandé par le roi de Naples, et auquel celuici ajouta 5 000 Napolitains, avec la moitié de sa garde. Cette expédition avait pour but apparent de menacer la Sicile et d’inquiéter les Anglais pendant que l’on ravitaillerait Corfou. L’armée s’établit à Piale, en face de Messine, entre Palmi et Reggio di Calabre. Les tentes du roi étaient dressées sur une hauteur qui dominait le camp. Les Anglais qui occupaient Messine échangeaient souvent avec les troupes françaises des coups de canon à travers le détroit. Un jour, une forte bombe tomba au milieu du camp sans éclater; mais une étincelle échappée de la pipe d’un fumeur y mit le feu et un capitaine de la garde fut horriblement mutilé. Le blessé ne pouvait rester au camp: il fallut le transporter sur un brancard à l’hôpital de Reggio, et Montagne, qui était son ami, dut l’accompagner. Le traitement était fort difficile et dura plus de quarante jours; mais enfin l’officier fut sauvé, et cette cure fit le plus grand honneur au jeune chirurgien. Celui-ci revint au quartier général de Piale, dont le camp ne tarda pas à être levé. Après avoir tenu quelque temps garnison à Castrovillari, où Montagne essuya une assez grave maladie, il revint à Naples et reprit aussitôt son service à Pizzo-Falcone. En 1813, on lui confia la surveillance du service de santé de tous les corps de la garde, et plus tard, en l’absence du chirurgien en chef Péborde, on le chargea de la revue et de l’inspection des hommes désignés pour la réforme, sous les ordres du lieutenant général Domon.

Vers l’année 181à, Montagne s’était lié avec plusieurs artistes français, élèves ou pensionnaires de l’école de Rome : Chelard, Panseron, Girard, David d’Angers et Hérold, qu’il présenta chez

madame Réga et dans quelques autres maisons. Il contracta surtout une amitié assez intime avec Hérold, à qui il eut l’occasion de rendre un service dont celui-ci se montra fort reconnaissant.

Hérold avait composé pour le théâtre Saint-Charles un opéra sur les paroles de : La jeunesse de Fleuri V, comédie d’Alexandre Du val. La veille de la première représentation, les compositeurs napolitains, blessés de voir la scène italienne envahie par les musiciens français, avaient monté une cabale pour faire tomber cet ouvrage. Montagne, sans en prévenir l’auteur, chargea son domestique Gactano, fidèle et intelligent Sicilien, d’organiser une contre-cabale pour soutenir l’œuvre de son compatriote. L’opéra d’Hérold alla aux nues et fut joué chaque jour pendant un mois. On comprend combien cette circonstance dut resserrer les liens qui existaient entre les deux amis. L’aimable compositeur en exprima sa vive reconnaissance à Montagne dans une lettre charmante que celui-ci a léguée à M. Adolphe Blanc, et qui est sous nos yeux.

Mais voici venir les funestes événements delSlâ, qui jetèrent un trouble si imprévu dans la situation de l’empire français et dans celle du royaume de Naples. Murat, qui était â Borne avec une partie de sa garde, afin de garantir son royaume, crut devoir abandonner la cause delà France ; mais beaucoup d officiers l’abandonnèrent lui-même et donnèrent leur démission. Montagne, fidèle à ses serments, donna aussi la sienne. Murat, revenu à Naples, offrit de regarder ces démissions comme non avenues, et Montagne, qui avait continué provisoirement son service h l’hôpital, consentit à reprendre son titre avec ses fonctions.

Au commencement de 1815, on apprit l’évasion de Napoléon de l’ile d’Elbe. Murat organisa aussitôt une armée de 80 000 hommes, se mit à sa tète et se porta sur la frontière. Une pailic des troupes fut dirigée sur Bologne par Rome, 1 autre sur la Romagne par les Abruzzes et Ancône, dont on s empara en passant. Montagne fut nommé chirurgien en chef de celte armée. Le second corps chercha à rejoindre le premier à Bologne , mais les Autrichiens ayant reçu des renforts, il fallut se retirer sur Macerata. On s’attendait à une bataille pour le jour suivant. Les Napolitains, qui n’étaient séparés de leur territoire que par quelques milles, abandonnèrent Murat sur le champ de bataille pour passer à l’ennemi. Les 2000 ou 3000 hommes qui restèrent fidèles durent se retirer à la hâte, écrasant un corps d’Autrichiens qui cherchait à leur fermer la retraite. Ce mouvement, qui ressemblait à une déroute, fut accompagné d’une pluie torrentielle qui dura quinze heures. On suivait le littoral de l’Adriatique, à travers de nombreux affluents qu’il fallut passer à gué, et dont la rapidité était telle qu’ils emportaient des pièces d’artillerie. Les officiers montes ne passaient qu’à la file, et les piétons en faisant la chaîne. Enfin, à Pescara, on mit le pied sur le territoire des Deux-Siciles, mais on ne put arriver jusqu’à Naples, alors occupée par le général Bianchi, et l’on s’arrêta à Caserte. Le roi s’était échappé, déguisé en matelot, sur une barque de pécheurs, et cherchait à gagner la France. Le lendemain, chacun rentra isolément dans la capitale. La reine Caroline, femme énergique, qui était restée à Naples, craignant un mouvement de désordre avant l’entrée des troupes allemandes, parcourut la ville à cheval, et finit par s’embarquer sur une frégate qui la conduisit à Trieste et de là à Presbourg, où elle résida longtemps.

Le prince de Calabre, frère du roi Ferdinand IV, se fit présenter les officiers et leur promit des passe-ports; mais bientôt, et malgré la capitulation, on les considéra comme prisonniers

de guerre. On les embarqua pour Livourne; de là on les conduisit à Pise et à Ferrare, d’où, par la voie du Pô, ils furent transportés à Venise. C’est là qu’ils apprirent le désastre de Waterloo. De Venise on les dirigea sur Laybach, et l’on finit par les interner dans la forteresse d’Arad, petite ville située près du Marosch, dans le banat de Temeswar. La ville, entourée de marécages, est malsaine, mal bâtie, malpropre et dépourvue de distractions. Bien qu’elle soit placée sous la même latitude que Mâcon ou Genève, le climat y est humide et froid. Comme la forteresse était trop petite pour recevoir 1200 officiers, la plupart avec femme et enfants, on permit à quelques-uns de loger en ville. Montagne fut de ce nombre, et, laissant la direction de l’hôpital aux soins de son aide-major Salomon, il s’occupa des malades de la ville; mais il fallait employer ses loisirs, et il se livra à l’étude assidue de la langue allemande, travail ardu auquel il ne consacrait pas moins de quinze à dix-huit heures par jour.

Les Hongrois sont très-aptes à parler toutes les langues, mais surtout l’allemand, bien préférable d’ailleurs à la langue magyare. On sait que le latin leur est familier, parce qu il est obligatoire dans tous les actes publics et exigé pour l’occupation du moindre emploi. On y parle aussi le français dans la plupart des familles. C’est au moyen du français, du latin et même de l’anglais, que Montagne finit par pénétrer dans la connaissance approfondie de l'allemand. Un personnage élevé, le comte de Ségur, qui, à la suite d’un duel, s’était engagé, sous un pseudonyme, dans un régiment de hussards, ayant été fait prisonnier dans une mêlée, avait résidé à Arad et avait donné des leçons de français, de géographie et de mathématiques dans une famille où Montagne était reçu. On le pria de remplacer ce personnage comme professeur, au moment où le comte apprit qu il était rentré en grâce par les soins de son père, maître des cérémonies de Napoléon.

Ici, Montagne, dans son manuscrit, donne des détails intéressants sur la topographie, les usages et les mœurs de la Hongrie qu’il a observés pendant un an; mais nous ne croyons pas devoir nous y arrêter, persuadé qu’après cinquante ans tout est bien changé, et que ces détails manqueraient aujourd hui d’opportunité autant que d’exactitude.

Il y avait près d’une année qu’ils habitaient Arad quand on annonça aux prisonniers que leur exil était fini et qu ils pouvaient rentrer en France (mai 1816). Le général Millet de Villeneuve, avec qui Montagne vivait familièrement, lui proposa de faire avec lui le voyage, dans sa voiture, à frais communs, ce qui fut bien vite accepté. Le voyage fut long et interrompu par divers séjours, à Pest, à Vienne, à Lintz, à Munich et à Strasbourg. Dans celte dernière ville, assez mal accueillis parle commandant de la division, on leur permit exceptionnellement de se diriger sur Paris qu’habitaient leurs familles. Ce n était pas sans une certaine inquiétude, mêlée de tristesse, que 1 on voyait s’accumuler dans la capitale ces nombreux débiis de nos belles armées.

A son arrivée à Paris, Montagne y trouva sa sœur mariée, établie, et il accepta chez elle un logement provisoire. Il entreprit aussitôt les démarches nécessaires pour rentrer au service de santé; mais ce ne fut qu’au bout d’un an qu il fut admis au traitement de réforme (900 fr.), en qualité de chirurgien-major, c’est-à-dire en lui perdant deux grades.

Pendant cette longue attente, il alla revoir ses amis de Vaudoy et se retremper aux souvenirs de son enfance. A Paris, il avait retrouvé ses amis, Hérold et Jules David. Ce dernier, après avoir été sous-préfet dans le Hanovre, vivait d une modique pension que lui faisait son pere, exilé à Diuxelles. Montagne reprit avec lui scs études de grec et meme d allemand, langue que David parlait à merveille; seulement il lisait et traduisait de préférence des ouvrages de médecine : Hippocrate,

Galien, Cælius Aurelianus, traductions dont il a laissé de précieux fragments. David ayant accepté la chaire de professeur de littérature française, latine et allemande à l’université de Cliio, Montagne se mit à suivre les cours de Corav, de Nicolo Poulo, de Boissonnade, et il entreprit d’écrire un dictionnaire français grec. Sa passion pour cette langue devint telle qu’il y employait toutes ses journées et une partie de ses nuits. On eût dit alors qu’il avait en vue un fauteuil à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce travail excessif réveilla sa dyspepsie, et sa gastralgie prit une forme chronique. Il avait alors trentedeux ans. A cette époque, un de ses amis lui proposa un mariage avantageux. II s’agissait en effet de ce qu’on appelle communément un assez beau parti ; mais, soupçonnant que la santé de la jeune personne laissait à désirer, il refusa.

Cependant sa position d’expectative menaçant de se prolonger, il songea à se livrer à la pratique médicale. Comme il n’avait d’autre diplôme que celui de l’université de Naples, il se fit autoriser par la Faculté de Paris à exercer en France. Il se mit à étudier la doctrine de Broussais et à suivre la clinique de Husson à l’Hôtel-Dieu. Il fréquenta les cours de Magendie, la clinique de Dupuytren et, n’étant pas encore fixé sur la préexcellence des deux méthodes alors antagonistes, il fit, dans sa propre clientèle, l’expérience de deux malades qui, atteints de la fièvre typhoïde, dans des conditions identiques, furent traités par les moyens opposés, et guérirent l’un et l’autre. Seulement, la convalescence de celui qu’il avait soumis à la méthode débilitante fut un peu plus longue. Il en Lira la conséquence que beaucoup de maladies se guérissent d’eUes-mêmes, sans médecin, et quelquefois malgré le médecin.

Il quitta le logement que sa sœur lui avait offert et prit un modeste appartement. Ses premiers malades furent d abord ceux de sa famille; mais sa réserve, sa timidité et sa sensibilité extrême lui rendaient d’autant plus pénibles les soins qu il leur

donnait. « N’ayant jamais pu s’endurcir le cœur, dit-il, fare il » çallo, suivant la locution italienne, il ne voyait jamais un ma- » lade dans une situation grave sans être plus malade que lui et » sans en perdre l’appétit comme le sommeil. » Il avait moins d’appréhension quand il s’agissait de cas chirurgicaux, parce qu’il y était plus exercé, et qu’il se fondait surl’opinion du médecin de Marc-Aurèle qui regardait la chirurgie comme la seule chose qui, en médecine, olfrît quelque certitude.

Néanmoins, il fit quelques efforts pour se créer une clientèle. Il fréquentait le monde, les savants, les artistes; il dînait à table d’hôte, dans des pensions bourgeoises où il rencontrait quelques débris de l’armée de Naples : officiers en demi-solde, généraux en expectative, anciens préfets de l’empire, journalistes, etc. Il ne négligeait pas ses études de linguistique, bien qu’elles ne dussent lui être d’aucune ressource pour l’avenir; mais ce qui commençait à L’intéresser par-dessus tout, c’était l’étufle de l’hist.oire naturelle, particulièrement celle de la botanique. Toutefois, le moment n’était pas encore venu où ce goût devait remplacer tous les autres, lui révéler sa véritable vocation, et lui ouvrir définitivement une carrière à la fois nouvelle, étendue et glorieuse.

Vers la lin de 1819, le ministère de la guerre offrit ;’i Montagne une commission de chirurgien-major dans la 2° légion de la Seine, qui s’organisait à Soissons. Le colonel de cette légion était le baron Hurel, qui, né paysan, était devenu l’un des officiers les plus brillants, les plus distingués de l’armée, et que Napoléon avait placé à la tête d’un régiment de la jeune garde (G). Montagne accepta et partit, après avoir remis sa clientèle à Espiaud, dont le père, qui habitait Soissons, l’accueillit avec

empressement et cordialité. Il trouva aussi dans cette ville le docteur Paroisse, ancien premier chirurgien du roi d’Espagne, Joseph, qu’il avait refusé de suivre en Amérique, pour revenir dans son pays natal. Paroisse exerçait la médecine, particulièrement dans les campagnes, qu’il parcourait tout le jour, à cheval, avec un admirable dévouement. « Cet habile confrère,

» dit Montagne, à écorce un peu rude, mais d’un cœur excel- » lent, voulut bien se rappeler nos anciennes relations de » subordonné à supérieur, et ne s’en souvenir que pour m’ac- » cahier de ses prévenances et de ses bontés, jusqu’au moment » de mon départ. »

Au mois de mars 1820, son régiment quitta Soissons pour se rendre au Quesnoy. Les six mois qu'il passa dans cette petite ville décidèrent dé son avenir, car c’est là qu’il fit la connaissance d’un jeune et savant médecin, M. Léger, amateur zélé de botanique, avec lequel il se mit à herboriser assidûment. C’est là qu’il commença son premier herbier, et il acquit bientôt une facilité particulière pour la détermination des plantes, à l’aide de la Botanographie de F. J. Lestiboudois et de la méthode dichotomique de Lamarck. Du Quesnoy il passa à Amiens, et d’Amiens à Saint-Omer, où sa légion devint le 14e régiment de ligne, auquel Montagne appartint pendant dix ans entiers. A Saint-Omer, il se lia avec un médecin distingué, retiré de la pratique, amateur passionné d’horticulture, M. Deschamps, qui avait fait partie, avec le naturaliste Péron, de l’expédition scientifique du capitaine Baudin. Ce fut lui qui le premier attira l’attention de Montagne sur les plantes cryptogames, dont celui-ci s’était peu occupé jusqu’alors, et qui l’excita à s’attacher à cette branche encore nouvelle de la botanique. Dès ce moment, l’étude du règne végétal devint presque sa préoccupation exclusive, au point qu’elle supplanla celle de la langue grecque. Toutefois, le grec ne lui fut pas inutile par la suite, lorsqu’il dut créer un certain nombre de noms nouveaux pour des espèces nouvellement dé-

couvertes, car ces noms, pour la plupart très-euphoniques, ont été généralement adoptés par les botanistes de tous les pays.

Pendant l’hiver, il s’occupa surtout de cryptogames et mit en ordre son herbier déjà considérable, avec le précieux concours de M. Deschamps. Son régiment ayant été envoyé à Longwy, au mois de mai, il y reprit ses herborisations, principalement dans la vallée d’Herserange, et écrivit une Florula Longo-castt'ensis qu’il adressa à la Société linnéenne de Paris, dont il fut aussitôt nommé correspondant, sous le patronage de Lacépède et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.

Il trouva aussi à Longwy quelques occasions de se livrer à son goût musical. C’est à Saint-Omer qu’il avait commencé à se lier avec le capitaine Léon, jeune et bel officier de son régiment, créole de naissance, doué d’une très-belle voix de ténor et d’un remarquable talent de chanteur. Ils chantèrent d’abord, à huis clos, des nocturnes à deux voix, puis dans quelques réunions privées. Ces occasions se reproduisirent aussi longtemps qu’ils vécurent ensemble dans le même régiment, et ce goût commun cimenta entre eux une amitié qui ne cessa qu’à la mort. Montagne s’exerçait toujours à la composition; il composa quelques romances et, à l’occasion de la Saint-Henri, il mit en musique une cantate avec chœur et orchestre, qui obtint un certain succès et fut exécutée plus tard en Espagne dans une circonstance analogue. Le directeur des postes de Longwy, qui avait épousé la fdle de KIopstock, l’auteur de la Messiade, était un amateur passionné, ainsi que l’adjudant-major de la place. Montagne faisait aussi de la musique à Herserange, chez M. Aubé, directeur des forges de cette grande usine. Il avait donné des soins à son fds unique atteint d’une scarlatine assez grave, et madame Aubé s’en montra reconnaissante en lui faisant cadeau de son premier microscope.

On a déjà vu précédemment quelle place la musique avait occupée dans son existence. Ce goût, avons-nous dit, s’allie assez

CAP

bien avec celui de la botanique. Montagne ajoute que toutes deux conviennent aux âmes douces qui recherchent les plaisirs purs, parce qu’elles s’alimentent de sentiments simples et tendres. «L’une, dit-il, célèbre la gloire de l’auteur de toutes u choses, l’autre élève l’esprit vers lui, en nous révélant les » merveilles infinies de ses œuvres. » 11 voit dans la musique comme dans la botanique une source de consolations ou de soulagement aux peines de toute nature, et il reconnaît qu’il dut à la première les plus doux instants de sa vie, avant de devoir à la seconde sou retour à la santé et le prolongement de son existence.

Nous ne savons comment nous excuser de mêler dans cptte dlude des éléments si disparates en apparence. Mais l’activité de Montagne se portait tour à tour et avec une égale ardeur sur plusieurs sujets qu’il a souvent confondus dans les notes qu il nous a laissées : les langues, la littérature, les voyages, les études médicales, la musique, le goût d’une société intime, qui en eût fait un père de famille si accompli, enfin la botanique qui domina tous ses goûts, sans en exclure aucun, voilà ce qui nous oblige à reproduire ces détails en les abrégeant, mais en subordonnant parfois l’ordre, et peut-être la clarté, au désir de ne rien omettre d’important dans ce récit biographique.

Au commencement de 1823, la guerre d’Espagne ayant été décidée, le là0 régiment reçut l’ordre de se rendre à Tours, où Montagne arriva encore malade d’une recrudescence de sa gastralgie, et après avoir lait à Paris une courte visite à sa famille et à ses amis. A Tours, il s’empressa d’herboriser dans les environs, et fit d’abondantes récoltes dans ce pays si justement surnommé le jardin de la France. Il y fit la connaissance de l’un des doyens de la médecine française, M. Bretonneau. Enfin son régiment reçut l’ordre de continuer sa roule vers l’Espagne. A Bordeaux, Montagne alla visiter l’un des nestors de

la botanique, M. Laterrade; celui-ci le recommanda à M. Desmoulins, autre naturaliste qui devint un de ses meilleurs amis. On allait passer la frontière. Après avoir pris ses dispositions pour les ambulances, il se dirigea par les Landes sur Mont-de-Marsan, puis sur Saint-Sever, où il se mit en rapport avec le vénérable Léon Dufour. Il traverse les Pyrénées près de Saint-Jean Pied de Port, il entre en Espagne par Roncevaux, et vient s’établir à Vitoria, capitale du Guipuscoa, en attendant que l’on eût décidé le siège de la ville de Pampelune, pour l’investissement de laquelle son régiment avait été désigné.

C’est à Vitoria que, suivant son usage, dès qu’il faisait quelque séjour en pays étranger, il entreprit l’étude de la langue espagnole. Il commença en même temps, autour de celle ville, ses herborisations, dans lesquelles il recueillit beaucoup de plantes intéressantes. Il était souvent accompagné dans ses courses par son colonel, le vicomte d’Armaillé, homme instruit et bon agronome. S’étant un jour égarés, aux environs d’Irunia, ils tombèrent dans un groupe de paysans armés, mais non hostiles aux Français, qui les arrêtèrent. Montagne, se servant à la fois de l’italien et de l’espagnol qu’il commençait à parler, leur fit comprendre qu’il était chirurgien-major d’un régiment, et qu’il venait avec son colonel chercher des plantes médicamenteuses qui ne croissaient que dans cette localité. Les paysans, loin de s’opposer à leur retraite, les engagèrent seulement h ne pas trop s’écarter, dans la crainte de rencontrer des négros (1) qui pourraient leur faire un mauvais parti. Ils continuèrent pourtant de se livrer à leurs excursions, mais escortés de quatre sapeurs et de leurs domestiques montés. Le mois suivant, Montagne fut envoyé à Miranda sur

(1) C’est ainsi que les partisans de Ferdinand nommaient ceux du parti contraire.

l’Èbre, pour visiter un soldat gravement blessé qu'il amputa et ramena à son ambulance. Miranda fut le point le plus avancé de la Péninsule qu’il atteignit et explora botaniquement, à son grand regret, car il espérait recueillir en Espagne un grand nombre de plantes nouvelles. Revenu a \ itoria, il fit connaissance d’un pharmacien aimable et instruit, M. Zabala, avec lequel il se perfectionna dans la langue espagnole, mais, chose étrange, n’ayant trouvé chez aucun libraire de la ville l’admirable roman de Cervantès, il fut obligé de demander en France, à Bayonne, un exemplaire espagnol du Don Quichotte.

Enfin commença le siège de Pampelune, commandé par le maréchal Lauriston. Au bout de dix-huit jours, dont quatorze de tranchée ouverte, la place capitula. Pendant les premières opérations du siège, l’ambulance fut établie a une portée de canon de la ville. Montagne n’avait avec lui que deux aides assez inhabiles, et d’une intempérance blâmable. La place ayant ouvert son feu, on apporta à l’ambulance deux blessés. Montagne s’y rendit aussitôt avec quelques officiers. Il y avait à faire deux amputations : l’une de la cuisse, l’autre de la jambe. Les deux aides étaient dans un état d’incapacité complète. Un des officiers présents s’offrit à maintenir le blessé. Quoiqu’il fût luimême privé d’une main, il le fit avec intelligence, ugueur et courage. Cet officier est aujourd’hui le maréchal comte Baraguey d’Hilliers, sénateur. On passa â la seconde amputation, qui fut faite de la même manière et avec le même concours : circonstance dont Montagne se souvint toujours avec admiration, mais qu’il n’osa jamais rappeler au vaillant officier, devenu si illustre. Il agit de la même manière avec le prince de Baufremont, qu’il avait connu fort intimement à Naples, alors que celui-ci était sous-lieutenant aux chevau-légers de la garde de Mural, et au souvenir duquel il ne se rappela jamais dans les occasions où il le rencontra, « ne voulant pas s exposer, dit-il, à

» une méconnaissance gratuite. Le seul plaisir de se retracer le » bon temps de la jeunesse ne valant pas la peine de s attirei » un dédaigneux ou indifférent : connais pas ! »

YI

On approchait de l’automne. Une dysenterie presque épidémique se déclara parmi les soldats qui mangeaient du îaisin avec excès. Montagne les recueillit dans une ambulance particulière qu’il établit pour contenir cinquante à soixante malades. Il les traita par la diète, les émollients, les opiacés, et il les guérit. « Dans un hôpital, dit-il, ils seraient morts. » Ce succès donna à son service une certaine renommée. Il lui valut des éloges flatteurs qui lui furent adressés à la tête du régiment, au nom du lieutenant général Jamin. Après la reddition de Pampelune, il avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Peu de jours après, son régiment fut dirigé sur Saint-Sébastien, dont on se préparait à faire le siège, mais qui se rendit sans coup férir. Il y séjourna jusqu’au moment de rentrer en France, et mit à profit ce séjour dans un port de 1 Océan pour en recueillir et en étudier les algues. La fièvre jaune régnait encore dans le port du Passage, mais elle était sur son déclin. Au moment de s’organiser pour passer l’hiver à Saint-Sébastien, on reçut l’ordre de rapatrier. A la Rochelle, Montagne fit la connaissance de M. d’Orbigny père et de son fils Alcide, naturalistes de la plus haute distinction. Au bout de quelques jours, le régiment dut se porter sur Lorient pour y tenir garnison pendant l’hiver; Montagne eut encore le temps d’explorer les environs de cette ville et de laire quelques excursions fructueuses à Gavres et h Port-Louis.

Au commencement de 182fi, il vint passer à Paris un congé de trois mois. Il était impatient de voiries plantes qu’il y avait

adressées d’Espagne. Les botanistes ses amis, MM. Clarion, Passy, Aubé, Roussel, Fée, Leprieur et Personne, l’aidèrent à les déterminer et il en fit avec eux de nombreux échanges. Revenu à Lorient, il reprit ses herborisations avec M. Legall et avec un jeune botaniste, M. Bélangé, depuis directeur des jardins d’acclimatation de Pondichéry et de la Martinique. Ils visitèrent ensemble l’île de Croix et Belle-Ile en Mer, où le régiment avait un bataillon.

À cette époque, le lâ° fut inspecté par le général Bourke, qui avait pour aide de camp un capitaine d’état-major nommé Pélissier. Ce capitaine est devenu depuis l’un de nos plus grands hommes de guerre, le vainqueur de Sébastopol, en un mot, le maréchal duc de Malakoff. Montagne les accompagna dans leur inspection du bataillon de Belle-Ile en Mer, et ne revit plus le capitaine Pélissier que trente ans après, aux Tuileries, le 1er janvier 185â. L’un d’eux portait l’habit d’officier général, avec le grand cordon de la Légion d’honneur, et l’autre l’habit de membre de l’Institut. lisse reconnurent, mais ne purent se parler. Plus tard, ils se rencontrèrent et dînèrent ensemble à Verrières, chez M. Vilmorin. Montagne, avec sa réserve ordinaire, ne rappela point au maréchal l’époque où il n’était encore que capitaine; mais celui-ci la lui rappela luimême, en lui montrant qu’il n’avait pas oublié le 14e régiment, son chirurgien-major, ni les détails de leur voyage à Belle-Ile, bien que ce souvenir remontât à trente-deux ans. « Il est vrai, dit Montagne, qu’alors il s’était bien vite établi entre nous, autant que le permettait la différence d’âge et de profession, cette estime et cette bienveillance réciproques qui naissent toujours entre les hommes d’intelligence dont les intérêts sont différents, t

Pendant son séjour à Lorient, il alla visiter à Quimper un phycologiste éminent, M. Bonnemaison, pharmacien, qui lui donna une belle série d’algues et de mousses fort bien déter-

minées. Au retour, après des courses dans lesquelles il eut à supporter un froid humide et prolongé, il eut un nouvel accès, de sa gastro-entéralgie, qu’il traita lui-même, avec le concours du médecin de la localité, par la méthode antiphlogistique, c’est-à-dire par des applications répétées de sangsues, qui l’énervèrent sans le soulager. 11 lui resta de cette épreuve une paresse habituelle des fonctions digestives, et sa constitution, jusque-là assez robuste, conserva dès lors une débilité dont il

ne put jamais triompher complètement.

Le lùe régiment devait venir à son tour tenir garnison à Paris ; Montagne, incapable de faire aucun service, devança son départ pour venir prendre les avis d’Espiaud, de Louyer Villermay et même ceux de Broussais, qui lui prescrivit la diète et lui défendit les aliments amylacés. Ce traitement ne lui réussit pas mieux que le régime lacté qu’il avait essayé vainement, et le laissa dans un état cruel de prostration physique et morale.

Vers la fin de -1826, son régiment fut envoyé à Valenciennes, où il séjourna un an entier. Cependant, son état ne s améliorant point, il demanda et obtint d’aller passer l’hiver à Montpellier. Il y trouva le botaniste Delille, qu’il avait connu en Égypte, alors directeur du jardin de la Faculté, le pharmacien Pouzin, qu’il avait vu à Paris chez son confrère Labarraque; enfin le docteur Lallemand, avec qui il contracta une vive et durable amitié. La saison ne permettant pas de se livrer aux herborisations, il se borna à détacher, à l’aide du ciseau à froid et du marteau, les lichens et les mousses qui abondent sur les roches de la contrée. Cette recherche le forçait parfois à un exercice violent auquel il se livrait avec ardeur, « tout en » comprimant avec sa main gauche son gaster douloureux ».

En février 1827, Montagne résolut d’aller revoir Toulon et de visiter quelques anciens amis disséminés sur la route. Heureuse idée qui fut pour lui la source, non d’un rétablissement complet, mais d’une amélioration notable dans sa santé. On

sait, dit-il, que dans ces sortes d’affections, il faut se distraire, agir et surtout oublier son estomac.

Il s’arrêta quelque temps à Avignon, chez un ancien compagnon d’Égypte, M. Deluy, directeur de la succursale des Invalides, qui l’accueillit avec une vive cordialité, et, au départ, voulut l’accompagner jusqu’à Marseille. Arrivé à Toulon, Montagne s’empressa d’en parcourir les principales stalions botaniques, puis il alla visiter les îles d’Hyères, toujours herborisant et enrichissant ses collections de nouvelles conquêtes, principalement en espèces cryptogamiques.

Nous ne saurions suivre, même en les abrégeant, les incidents et les notes que Montagne a consacrées à ce voyage, aux amis qu’il eut tant de plaisir à revoir, à ses recherches incessantes, aux découvertes qu’elles lui procurèrent; notes précieuses sans doute pour ses souvenirs personnels, mais qui offriraient peu d’intérêt aux lecteurs. Qu’il nous suffise de dire qu’à son retour au régiment, et après un nouveau séjour à Avignon, chez Deluy, qui le conduisit à Vaucluse, il s’arrêta à Lyon pour revoir le vénérable Balbis, entouré de quelques botanistes pleins de zèle1 qui travaillaient avec lui à la Flore lyonnaise et qu’il devait connaître plus intimement l’année suivante. A Paris, il fit de nouveaux échanges avec Bory Saint-Vincent, Mérat, Clarion, etc., et finit par rejoindre à Valenciennes. Mais à peine était-il réinstallé, que le régiment fut dirigé sur Lyon, où il devait passer deux hivers consécutifs.

Quelle existence naturellement active et perpétuellement agitée par les devoirs de sa profession! A la vérité, c’est là le propre de la vie militaire; mais comment tout cela peut-il s’accorder avec l’amour de l’étude, avec des sentiments simples et modérés, surtout avec un état de maladie presque permanent? De quelle ardeur de savoir, de quelle sagesse de conduite, de quelle résolution il faut être animé pour suivre, à travers toutes ces chances aventureuses, ces changements con-

tinuels de résidence, et mallgré l’entrainement de quelques goûts étrangers, la ligne de la raison, du devoir, et la constante direction de sa pensée vers un but encore plus élevé ! On a dit que la pratique habituelle des petites vertus était plus difficile que celle des grandes actions, des grands efforts accidentels; n’en faut-il pas dire autant de cette persévérance soutenue dans une voie peu glorieuse d’abord, mais utile, qui, de même que la patience, comme l’a dit Buffon, équivaut ou conduit parfois aux plus beaux résultats du génie?

Cependant son odyssée militaire n’était pas encore terminée. Arrivé à Lyon, il s'y installa de manière à satisfaire facilement son goût pour l’étude et ses devoirs professionnels, tout en profitant des agréables relations que pouvait lui offrir cette riche et vaste cité. Inutile de dire que, dès les premiers jours d’avril, il se mit à en explorer les environs, et que, non-seulement il y recueillit bon nombre d’espèces intéressantes, mais il en découvrit plusieurs qui, jusque-là, avaient échappé aux botanistes de la contrée. La situation de Lyon sous ce rapport est en effet exceptionnelle. Les vents qui circulent sur ses deux fleuves y apportent des semences d’origines diverses et quelquefois assez lointaines. Les bords de la Saône réunissent la plupart des plantes du nord et du centre de la France, et ceux du Rhône, un grand nombre d’espèces alpines, méridionales, et même d’Italie. Les coteaux qui l’entourent à l’ouest, et qui s’élèvent de plus en plus en s’avançant vers les montagnes du Forez, ne sont que les contre-forts des pics de l’Auvergne. Ils forment opposition avec les plaines de l’est, qui avoisinent la Dombe, le Bugey et les vallées de l’Ain et de l’Isère, entourées

par les hauteurs du Jura, des Alpes dauphinoises et de la Savoie. Les plantes cryptogames y sont nombreuses et variées, et Montagne put enrichir de plusieurs de ses découvertes la Flore lyonnaise que Balbis terminait alors avec le concours de MM. Roffavier, Champagneux, Cap et Aunier. Indépendamment de ses propres récoltes, son herbier s’enrichissait des libéralités de tous les botanistes du pays et des contrées environnantes, avec lesquels il se mit en relation.

A celte époque, il fut question pour le làe de ligne de faire partie de l’expédition de Morée, dont la commission scientifique était présidée par le colonel Bory Saint-\ incent. La pensée de visiter cette région, encore si peu connue sous le rapport de l’histoire naturelle, combla Montagne d’espérance et de joie ; mais un contre-ordre arriva et son régiment fut désigné pour aller tenir garnison à Perpignan. Montagne y vit une sorte de compensation au voyage de Crimée, car il aimait le Midi et ne connaissait pas les Pyrénées.

Quelques amis essayèrent de le retenir à Lyon, en l’engageant à se mettre sur les rangs pour succéder à Balbis qui vieillissait; mais celui-ci avait déjà manœuvré en faveur d’un de ses élèves, et le projet n’eut pas de suite. Montagne n en fut pas trop contrarié, parce qu il avait d’autres vues et ne désespérait pas de revenir quelque jour se fixer à Paris, près de sa famille, au milieu des ressources scientifiques que présente la capitale.

Il partit donc, et, toujours herborisant, tantôt seul, tantôt avec Requien, autour d’Avignon, ou avec Delille, dans les environs de Montpellier et sur les bords du Gardon, il arriva à Perpignan en avril 1829. Pendant les quinze mois de séjour qu’il fit dans celte ville, il parcourut les Pyrénées-Orientales, escalada le Canigou, alla visiter Collioure et le \ ernet, où il rencontra le docteur Lallemand, Aug. Saint-Hilaire et un jeune botaniste allemand, Endress (d’Essling), qui depuis et pendant

DE 178a A 1832.

plusieurs mois, l’accompagna dans la plupart de ses excursions.

C’est à Perpignan que Montagne commença à distribuer à ses nombreux correspondants les plantes qu’il avait recueillies en nombre et emmagasinées, afin de cimenter ou d’établir de nouvelles relations avec les botanistes, surtout avec les cryptogamistes de la France et de l’étranger. C’est aussi là qu’il reçut une lettre assez singulière, dans laquelle un de ses vieux camarades, retiré à Villeneuve-lez-Avignon, lui reprochait d’oublier ses anciens amis et d’user son temps et ses forces à courir les Pyrénées pour ramasser ce qu’il appelait du fourrage , occupation qu’il regardait comme aussi vaine que ridicule, et qu’il comparait à la passion malheureuse que Montagne avait éprouvée à Naples pour la musique, comme en Hongrie pour l’étude des langues étrangères. Cette sortie lui fournit, dans ses notes, l’occasion de déplorer . le triste aveuglement de certaines personnes éclairées, à l’endroit des siences naturelles dont elles ne comprennent ni le charme ni futilité (D). Il reçut une épître semblable d’un médecin, son ancien collègue d’Italie, auquel il ne prit pas la peine de répondre, mais qui dut être bien surpris en apprenant la nomination de Montagne à 1 Institut . vengeance tacite qui fut aussi douce au savant qu’elle dut être amère à son confrère trop peu sensible aux charmes de 1 étude, et surtout à ceux de l’histoire naturelle.

Le printemps était revenu, et il se disposait à en profiter lorsque l’expédition d’Alger fut décidée et que le de ligne fut désigné pour en faire partie. Il avait demandé depuis quelque temps d’être placé dans le service sédentaire ou à la tête d’un hôpital, à cause de sa santé. 11 touchait d’ailleurs à l’époque de sa retraite et il aurait voulu, avant de la prendre, passer une saison aux eaux thermales. Pour toute réponse, le ministre le remplaça et le mit en disponibilité. Fauché, alors membre du conseil de santé des armées, qu’il avait connu à

Lyon, s’interposa, mais vainement, en sa faveur. Montagne ne lui en témoigna pas moins sa reconnaissance en lui dédiant, sous le nom de Fauchsa, un genre de Goridées devenu le type d’une tribu de cette famille.

Avant le départ du 14e, Endress, qui avait passé l’hiver en Allemagne, était revenu à Perpignan. Ils recommencèrent leurs excursions et explorèrent ensemble les environs de Narbonne. En juin 1830, Montagne reçut sa nomination de chirurgien major de l’hôpital militaire de Sedan, et il partit aussitôt pour ce nouveau poste. Arrivé à Sedan, il s’y installa avec sa bibliothèque et ses collections. Cette ville, toute manufacturière, offre peu de distractions et de ressources pour la société. Il n’y trouva, comme ancienne connaissance, qu’un chirurgien qu’il avait connu à Naples, mais il se lia intimement avec M. Amstein, pharmacien instruit, qui avait été préparateur de Chaptal, et qui était alors placé à la tête d’un excellente officine, et chef d’une famille charmante, dans laquelle Montagne passait ses meilleurs moments de loisir. « Il ne me faut pas, dit-il à celte occa- » sion, des plaisirs bruyants, et ceux que je goûte dans un cercle » d’amis que je sais bienveillants à mon égard suffisent aux besoins » de mon cœur. » Il lui manquait toutefois la musique dont on ne s’occupaitguère que dans une seule maison, llytrouvadeux jeunes dames, dont l’une jouait fort bien de la harpe, et l’autre chantait agréablement en s’accompagnant sur le piano. Il chanta quelquefois avec cette dernière, qu’il retrouva à Paris deux ans après, quand il eut pris sa retraite; « mais alors, dit-il, de » part et d’autre, les chants avaient cessé! >>

Montagne se dédommagea de cette privation, en redoublant de zèle pour la botanique. Il fit, autour de Sedan, de belles herborisations et y recueillit d’intéressantes cryptogames, dont il envoya les doubles à ses amis, particulièrement à I- ries, le célèbre phycologiste d’Upsal. A la même époque, il entra en rapport avec Soleirol, capitaine du génie à Metz, collecteur

ardent, qui avait habité la Côrse assez longtemps et en avait rapporté de belles plantes dont il lui adressa de nombreux ■échantillons.

La différence entre le climat des Pyrénées et celui de Sedan avait encore altéré sa santé déjà si précaire. 11 obtint un congé pour aller prendre les eaux de Plombières. L’épidémie de choléra de 1832 venait d’éclater; heureusement le fléau ne se montra point dans sa nouvelle résidence. En passant à Nancy, Montagne se mit en rapport avec MM. Soyer-Willemet, A.Monnier, amateurs distingués, et avec Braconnot, directeur du jardin botanique. Il s’arrêtaaussi à Bruyères pour faire la connaissance du docteur Mougeot, avec qui il était déjà lié par correspondance. Celui-ci voulut herboriser avec lui, et lui fit parcourir les Vosges, les bords du lac de Gérardmer, la vallée de la Volongne et le Hobneck, l’une des plus belles montagnes des Vosges.

Après un mois de séjour à Plombières, dont les eaux lui procurèrent peu de soulagement, il revint à Sedan, non sans s’être arrêté de nouveau à Bruyères, et avoir escaladé une seconde fois, avec son ami, le Hobneck et ses environs. Il cite à cette place un incident très-propre à caractériser les collectionneurs de toutes natures. Dans le cours de cette herborisation, Mougeot quitta un instant ses compagnons pour aller seul faire sa provision annuelle d’une mousse assez rare, la Bruchia vogesiaca, dont il ne voulait indiquer la station à personne; non dans la pensée de s’en réserver le monopole ou la distribution exclusive, mais dans la crainte qu’un indiscret n’en détruisît la source, ce qui est arrivé plus d’une fois pour d’autres espèces que l’on ne retrouve plus.

Déconderté par le mauvais succès de son séjour aux eaux thermales, fatigué de son service qui ne laissait pas d’être assez actif, calculant son âge et ses litres acquis, mais surtout dominé par sa passion pour la science des végétaux, devenue chez lui

de jour en jour plus ardente, il se décida à se retirer du service militaire, et en fit immédiatement la demande au ministre dont la réponse ne se fil pas attendre. Il obtint de venir se fixer à Paris, eri attendant la liquidation de sa retraite. Il n’était encore âgé que de quarante-huit ans.

Ici s’arrête naturellement lapart de sa vie que Montagne consacra au service de santé militaire, et à la même date commence spécialement sa carrière de savant. Bien que sa santé fût délicate et souvent éprouvée par des souffrances dont l’origine était déjà ancienne, il pouvait, après de longs travaux et des recherches actives pratiquées dans des localités fort diverses, se borner à l’avenir à des études plus sédentaires. La cryptogamie lui parut être la branche delà science la mieux appropriée à ses forces physiques, à ses goûts, à ses connaissances acquises, à ses relations étendues, et en même temps la partie de la botanique la moins avancée, quoique l’une des plus dignes de l’application d’un homme dévoué à ses progrès.

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