‹ Camille MontagneChapitre 3 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Montagne avait enfin conquis cette indépendance, si longtemps ambitionnée, qui allait lui permettre de suivre désormais son penchant pour la science pure. Sa position toutefois était peu brillante, car il n’avait guère d’autre fortune que sa pension de retraite, sans espoir de la voir s’augmenter, soit par des emplois, soit par la publication de ses travaux. Mais elle lui suffisait, car depuis longtemps il avait été façonné à une existence modeste et même aux privations, par les vicissitudes de l’état militaire. Il prit d’abord un petit logement dans le quartier de l’Hôtel de ville, près de son beau-frère, et il s’y installa provisoirement pour mettre en ordre ses collections, et préparer la série des travaux auxquels il projetait de se livrer.

Le hasard lui fit rencontrer le capitaine Soleirol, avec qui il avait été en correspondance de Sedan à Metz, et qui était devenu commandant du génie à Paris. Ce fut là le point de départ d’une amitié qui les unit longtemps et qui avait pour base des études et des goûts communs. Cette liaison dura jusqu’à la mort de Soleirol.

Il avait aussi retrouvé, à Paris, un de ses plus anciens camarades, le capitaine Martin, qui habitait pendant la belle saison, avec sa famille, une charmante maison de campagne à Chenevières. M. Martin avait pour ami et voisin M. Jay de l’Académie française, à qui il s’empressa de le présenter. M. Jay avait pour gendre M. Dufrénoy, naturaliste distingué, depuis membre de l’Institut, avec qui Montagne ne larda pas à se lier étroitement. Madame Dufrénoy cultivait la botanique. Montagne l’aida dans

cetle étude, et lui servit de guide dans ses herborisations; car il convient qu’à cette époque, encore peu versé dans l’analyse des organes des végétaux, il était du moins herborisateur assez exercé, et qu’il reconnaissait les plantes avec facilité, et à première vue, à leur simple faciès.

C’est Dufrénoy qui lui suggéra la pensée de poursuivre la botanique en vue de l’Académie des sciences, à laquelle luimême ne laissait pas de viser pour la section de minéralogie. Dès ce moment, Montagne se résolut à diriger toutes ses vues vers ce but glorieux. Il s’exerça à l’analyse végétale, aux observations microscopiques, il s’appliqua à dessiner à la caméra lucida d’Amici et suivit, à la Sorbonne, les cours d’Adrien de Jussieu, en même temps que les leçons de géologie de MM. Brochant de Villiers, Élie de Beaumont et Constant Prévost. Dans la même année il se fit présenter chez M. Benjamin Delessert, par Guillemin, conservateur du Musée botanique de ce noble et généreux protecteur des sciences.

Il y avait alors à Paris plusieurs salons intéressants qui n’avaient pas eu de modèles dans le passé, et qui, depuis, n’ont guère été imités. On n’y jouait pas, on n’y faisait pas de musique, on n’y dansait jamais. La politique et la littérature n’y remplissaient qu’accidenlellement leur rôle ordinaire; maison y parlait beaucoup de science. On y causait des nouvelles découvertes, des événements académiques, on y établissait des relations savantes, on y agitait même des questions d’histoire et de philosophie. Quelques membres de l’Institut et leurs familles qui en faisaient les honneurs, des professeurs émérites, de jeunes savants en expectative, en formaient le noyau principal, auquel venaient se joindre les voyageurs récemment de retour de leurs courses lointaines, les étrangers ayant déjà un nom dans la science ou accrédités auprès de ces hôtes illustres, qui se nommaient Brongniart, Delessert, du Trochcl, de Mirbel, Jomard, Orfila. Magendie. Voilà de quoi se composaient ces

réunions dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir impérissable dans la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur d’y être familièrement admis.

A peine Montagne avait-il passé un an ou deux à Paris que les portes de ces divers sanctuaires s’étaient ouvertes pour lui. La douceur de son caractère, ses formes pleines d’aménité, son savoir varié dont il ne faisait point étalage, mais dont chacun pouvait faire son profit, la réserve et la délicatesse de ses manières le faisaient accueillir et même rechercher partout. Après une journée appliquée sans relâche à ses observations pénibles et ardues, il était heureux de passer quelques heures dans une famille honnête, dans un théâtre, dans un concert, ou dans ces réunions à la fois savantes et intimes, où son intelligence et son cœur trouvaient leurs meilleurs aliments, et son esprit un soulagement, un repos devenus indispensables. C’est ainsique nous l’avons vu, durant tant d’années, s’asseoir à notre foyer amical, s’associer à nos travaux, à nos plaisirs, à nos voyages, et faire partie en quelque sorte de notre famille, par l’affection qu’il nous portait et que nous lui rendions si cordialement.

Nous nous étions légèrement connus à Lyon. Du moment où Montagne eut la pensée d’arriver quelque jour à l’Académie des sciences, il en suivit assidûment les séances hebdomadaires. Nous nous y rencontrâmes et nous y fîmes une connaissance plus intime par l’intermédiaire de Fauché, notre ami commun. « Nous ne tardâmes pas, dit-il, à nous convenir si bien, que nous » nous trouvions toujours assis à côté l’un de l’autre, ainsi que » Fauché, sur les bancs de l’Académie. » II y avait, d’ailleurs entre nous plus d’une source de sympathie: le goût de l’histoire naturelle, celui des voyages, des langues, de la littérature, surtout de la musique, dont nous avions assez souvent l’occasion de le faire jouir dans notre intérieur, et il exprime dans ses notes, de la manière la plus vive, l’attachement réciproque qui en était résulté.

CAP

A celte date de 1832, aucun cryptogamiste français, si ce n’est Bory Saint-Vincent, n’avait encore embrassé l’ensemble des familles des plantes cellulaires, ni l’universalité des genres et des espèces de cette classe. Les amateurs ne savaient ii qui recourir pour les cryptogames qu’ils croyaient avoir découverts; et les naturalistes voyageurs, pour décrire et nommer les espèces qu’ils avaient rapportées, étaient forcés de s’adresser en Suède, à Ch. Agardh; en Allemagne, il Schvœgrichen, ou en Angleterre à Gréville. C’est ce qu’avaient fait Gaudichaud pour les cryptogames du voyage de circumnavigation de Y Uranie, et Aug. de Saint-Hilaire pour les algues de son Voyage au Brésil.

Montagne sentit ce qu’il y avait de honteux pour les naturalistes français dans la nécessité de payer un pareil tribut à la science étrangère, et il entreprit d’en affranchir ses compatriotes. Il ne s’agissait pas moins que d’analyser et de décrire près de deux mille genres et quinze mille espèces de cryptogames alors connus. Hâtons-nous d’ajouter que, grâce aux recherches qui partent de cette époque, et auxquelles Montagne a pris une si large part, ces nombres aujourd’hui sont presque doublés.

A partir de ce moment, il consacra dix heures par jour à cette lâche laborieuse. Pendant vingt-cinq années, sans interruption, il étudia, décrivit et figura un nombre immense de plantes cellulaires. En même temps il concourait, pour la cryptogamie, à la publication de tous les ouvrages importants qui paraissaient en France et souvent à l’étranger; car lorsque les botanistes apprirent qu’il s’adonnait d’une manière spéciale à cette branche de la science, il reçut de toutes parts d énormes envois de cryptogames qu’on le priait d’analyser et de nommer. Il eut ainsi, dit-il, l’occasion d’examiner plus de cinq cent mille échantillons de plantes cellulaires, et il en publia un grand nombre d’entièrement inconnues avant lui. Son Sylloge planta mm cnjptogamrwn, etc. , publié en 1856, ne contient pas moins

de cent genres nouveaux, comprenant dix-sept cents espèces nouvelles, et en 1858, il en fit connaître encore plus de deux cents.

Deux circonstances lui vinrent en aide dans le travail difficile qu’il avait entrepris : d’une part, la connaissance des langues allemande, anglaise, italienne et espagnole, qui lui permit de se tenir au courant du progrès de la science à l’étranger, les savants ayant renoncé au latin, comme langue scientifique, et n’écrivant plus que dans leur propre langue; de 1 autie, 1 étendue de ses relations et de sa correspondance, appuyée sur l’échange des échantillons avec les botanistes des deux mondes, ce qui facilite puissamment le contrôle réciproque des découvertes récentes; aussi les genres et les espèces que Montagne établit furent-ils généralement adoptés par les savants.

En 1836, il reçut la visite du comte Balbù (de Milan), qui lui avait été adressé par le docteur Balsamo, pour l’entretenir de la Muscardine , maladie des vers à soie que le docteur Bassi attribuait à un Büthrytis. C’était là pour Montagne un beau sujet d élude. Il pensa toutefois qu’il devait, pour un pareil travail, s’associer à un entomologiste, et il s’adressa dans ce but à M. Audouin, alors professeur au Muséum. Celui-ci accepta d abord sa proposition ; mais comme il avait aussi en vue l’Académie des sciences, il ne tarda point à revenir sur ses pas cl crut devoir travailler isolément. Montagne se décida à étudier seul la partie botanique de cet intéressant sujet. Son mémoire

tut présenté à l’Institut en juillet 1836, presque en même temps que celui d’Audouin. Le rapporteur des deux mémoires, M. du Irochet, conclut à ce qu’ils fussent l’un et l’autre insérés dans le Recueil des savants étrangers. Celui d’Audouin fut imprimé la premier. Montagne, contrarié du retard que l’on mettait à la publication du sien, le confia à M. Bonafous, qui le fit paraître dans les Mémoires de la Société séricicole.

hfi

En 1835, MM. Brongniart et d’Orbigny l’avaient chargé de la cryptogamie des plantes rapportées par ce dernier de son VOyagc dans l’Amérique méridionale. Dans la même année, il eut à nommer les cryptogames rapportées des Astuncs par le capitaine Durieu, celles de Sardaigne recueillies par deNotaris, et celles d’Égypte, de Grèce et d’Asie Mineure, rapportées par Coquebert de Montbret. L’année suivante, il lut à l’Académie des sciences son mémoire sur Y hyménium des agancinées.

En s’appuyant sur tous ces travaux déjà considérables, il se préparait à poser sa candidature à l’Académie, pour la succession de Laurent de Jussieu. 11 avait pour concurrents Gaudichaud, alors embarqué sur la Bonite , en cours de son troisième vojage de circumnavigation; Guillemin qui travaillait à la Flore de Sénégambie , et M. Decaisne qui déjà réunisssait de nombreuses chances de succès. Gaudichaud l’emporta, quoique absent. Son navire était alors à Canton, et le nouvel académicien n’apprit son triomphe qu’à son arrivée à Bourbon.

C’est à cette date que remonte la connaissance que Montagne fit de MM. Ch. Martins, aujourd’hui professeur à la faculté de Montpellier, Schimper (de Strasbourg), auteur de la Bryologia europœa , et du docteur Guépin (d’Angers), qui lui adressèrent de nombreuses plantes cryptogames à reconnaître ou à nommer. Il reçut à la même époque la visite de M. Jacob Agardh, allant étudier les algues de la Méditerranée, et celle du baron de la Pylaie qui, après un voyage à Terre-Neuve, en avait rapporté un grand nombre d’algues intéressantes. On voit quel puissant concours il se plaisait à fournir à ses collègues et correspondants. Il semblait devoir de la reconnaissance à ceux qui lui donnaient occasion d’avancer la science par un travail incessant; travail qui tournait à leur avantage, et qui, loin de lui valoir aucun profit personnel, lui imposait une tache souvent

onéreuse.

Montagne était toujours assidu, ainsi que ses deux amis, aux séances hebdomadaires de l’Académie des sciences. C’est alors qu’il donna le nom de Fauchea à une algue devenue le type d une tribu de floridées. Il la dédia à Fauché , qui avait contribué à le faire placer à Sedan, et qui, peu de temps après, succomba à une attaque subite d’apoplexie. L’amitié de Montagne pour son autre voisin d’académie sembla en devenir plus vive. Il voulut exprimer à ce dernier sa reconnaissance pour la dédicace qu’il en avait reçue d’un ouvrage traduit de l’anglais, de J. Lindley, sous le titre de : Aphorismes de physiologie végétale et de botanique, et il lui dédia, sous le nom de Capea , une autre algue, très-curieux genre de Laminariées (E). Depuis lors, nous fîmes ensemble, presque chaque année, quelque séjour à Fontainebleau ou à Saint-Germain, dont les forêts magnifiques nous fournirent de belles herborisations. Nous vécûmes à cette époque dans une intimité qui resserra de plus en plus les liens qui nous unissaient déjà. C’est une amitié solide que celle qui résiste à un contact de tous les jours et de tous les instants. La nôtre sut non-seulement y résister, mais elle s’en accrut; la mort seule pouvait mettre un terme à nos rapports affectueux.

En 1837, Montagne avait lu à l’Académie des sciences son mémoire sur le genre Conomytrium, puis un autre sur les Caulerpées de la Flore des Canaries. En examinant au microscope les cryptogames du Chili, recueillies par Bertero, il s’était aperçu qu’une espèce d’hépatique qui appartient au genre Targionia, portail latéralement des organes qu’il n’avait pas encore rencontrés dans la plante européenne. Il reconnut que c’était le réceptacle des anthères ou zoospères de ce genre, et il crut d’abord avoir fait une découverte; mais en relisant tout

ce que Micheli avait écrit sur les hépatiques, il se convainquit que ce savant avait déjà fait cette remarque un siècle avant lui. Il se hâta en conséquence de la restituer à son véritable auteur, en sorte que dans sa communication à l’Académie, au lieu d’une découverte dont il eût pu se faire honneur, sa probité scientifique le conduisit à la rapporter à un botaniste, aujourd’hui presque oublié : acte loyal et généreux, dont M. de Mirbel, dans son rapport, ne manqua pas de le louer vivement, en le donnant en exemple aux savants moins consciencieux et moins délicats.

L’année suivante, M. Ramon de laSagra proposa à Montagne de concourir avec lui à la Flore de Cuba, qui devait faire partie de son Histoire physique, politique et naturelle de cette île. Montagne accepta et consacra quatre années entières à ce travail qui ne parut qu’en 18â2. Cette laborieuse entreprise eût pu être largement rétribuée; Montagne n’y mit d’autre condition que de recevoir les deux éditions, espagnole et française, de ce livre splendide. Mais il avait affaire à un noble savant avec lequel il n’était pas facile de lutter de générosité. L’ouvrage terminé, M. R. de la Sagra, sachant quels étaient les livres de cryptogamie qui manquaient à la bibliothèque de Montagne, lui adressa la Scotish cryptogamie Flora , de Gréville, et YFnglish cryptogamie Botany, de Smith, c’est-à-dire quatorze volumes magnifiquement reliés, contenant plus de quinze cents planches habilement coloriées.

A l’occasion de Micheli et du Targionia, Montagne se plaint des hommes qui, amenés à publier des faits connus, n’en citent pas les auteurs, sous le singulier prétexte que tout le monde est censé connaître l’histoire littéraire de la science. D’autres savants non moins blâmables se bornent à citer le dernier auteur qui en a parlé, en sorte que ceux qui ne se soucient point de remonter aux sources attribuent volontiers la découverte a celui-ci. Il part de là pour louer ceux qui se montrent plus éclairés ou plus consciencieux, et cite honorablement à ce sujet

M. Tulasne, qui n’a pas manqué de rapporter à Montagne une observation importante qu’un botaniste allemand et un savant anglais lui avaient attribuée à lui-même, bien qu’il n’eût fait que l'annoncer, en signalant Montagne comme son \ cri table auteur. « Quant à moi, ajoute celui-ci, je puis dire que, dans » tous mes travaux, j’ai eu à cœur de rendre justice à chacun,

» et que l’on peut me taxer d’ignorance ou d’oubli, jamais de » mauvais vouloir ou de haine envers ceux que j ai omis de » citer. »

Vers le même temps, M. Roussel, ancien pharmacien en chef d’armée, étant venu occuper le même poste au Val-de-Grâce, pria Montagne d’examiner la collection de cryptogames qu’il avait rapportée d’Algérie. Celui-ci y trouva plusieurs espèces intéressantes qu’il nomma et qu’il fit figurer plus tard dans sa Flore de ceLte contrée. 11 poursuivit en même temps son travail sur la Phytographie des îles Canaries, de Webb et Berlhelot. Le principal auteur de ce bel ouvrage le chargea également des plantes cryptogames d’un nouveau travail, ayant pour titre Otia hispanica. Ici, Montagne consacre quelques pages à l’éloge de M. Webb, savant respectable autant que généreux, auquel il portait le plus cordial attachement. C’est du reste ce qu’il fait toujours, dansie cours de ses notes biographiques, à l’égard des savants qui furent ses amis : Dufrénoy, P». Dclessert, de Mirbel, Gaudichaud, Guillemin, Dumont d’Urville, Bory Saint- Vincent, Magendie, Thénard, et même au sujet de quelques artistes célèbres avec lesquels il fut étroitement lié.

M. de Notaris, qui avait remplacé à Gênes le professeur Viviani, publia à cette époque, sous le titre de : Primitiœ hepaticologiœ italicœ, un ouvrage qu’il dédia à Montagne, en souvenir du secours que celui-ci lui avait fourni pour la détermination de quelques hépatiques de Sardaigne. Auguste de Saint-Hilaire, qui poursuivait ses études sur la flore du Brésil, lui proposa d’y traiter les mousses, les hépatiques, les lichens

et les champignons. Guillemin, de retour de son voyage au Brésil, Leprieur, récemment revenu du Sénégal, ainsi que Perrottet, de Pondichéry et des Neel-Gherries, lui adressèrent aussi, pour les déterminer, les cryptogames qu’ils en avaient rapportées. Enfin, J. Lindley ayant remis au Rév. Berkeley les plantes cellulaires des îles Philippines recueillies par Cuming, Berkeley pria Montagne de les examiner et d’envoyer son manuscrit à M. W. Hooker, pour qu’il l’imprimât dans son journal.

On voit avec quel empressement et quelle abnégation notre savant se mettait à la disposition de tous ceux qui réclamaient son concours. Jamais son zèle scientifique et son désintéressement ne leur firent défaut. On eût dit que c’était pour lui que Labruyère avait écrit ces lignes : « O homme, qui avez besoin » de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet. Le » philosophe est accessible ; je ne vous remettrai pas à un autre » jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent » de la spiritualité de l’âme et de sa distinction d’avec le corps... » J’admire Dieu dans ses ouvrages et je cherche par la connais- » sance de la vérité à régler mon esprit et devenir meilleur... » Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes... Vous m’appor- » tez quelque chose de plus précieux que l’argent et l’or, si » c’est une occasion de vous obliger : parlez, que voulez-vous » que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes éludes, » mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle inter- » ruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile!... »

Arrivé à cette époque (Î8ûâ), Montagne, dans ses notes, entre dans d’assez longs détails sur son existence privée, sur son train de vie habituel, disposé avec autant de sagesse que de régularité ; existence toute de travail, d’ordre, de dévouement â la science; aussi bien réglée que bien remplie. Retiré dans un étroit appartement de trois pièces, rue des Beaux-Arts, au quatrième étage, orienté au midi pour avoir un meilleur jour, situé dans une cour, afin de n’étrc pas troublé dans ses observations par le

mouvement ou le bruit de la rue, il avait à peine assez de place pour loger ses instruments, son bureau, ses livres et ses collections. A son premier repas du malin succédaient huit à dix heures de travail sans relâche, consacré aux études microscopiques, à la lecture des journaux étrangers, à la rédaction de ses mémoires, à une correspondance active et très-étendue. A six heures, il allait dîner au Palais-Royal, où il rencontrait son ami Soleirol, et se promenait ensuite avec lui jusqu’au moment d’aller passer la soirée au théâtre ou chez quelques amis communs.

Voilà ce que ce savant modèle appelait son : Hoc erat in votis. Dans cette simple et modeste habitation qu’il occupa pendant près de trente-quatre ans, il reçut la visite des savants et des personnages les plus illustres, qui venaient le consulter, travailler avec lui, ou lui demander le concours de son savoir. Là vinrent aboutir les communications les plus nouvelles et les plus importantes touchant la science des végétaux, principalement de ces plantes si peu connues, il y a cent ans, que Linné, par exemple, connaissait seulement quarante-quatre hépatiques, tandis que Nees von Esenbeck en a publié quatre volumes, et que le nombre des espèces de cette classe ne s’élève pas aujourd’hui à moins de vingt-cinq mille. C’était vraiment là le sanctuaire de la science pure, du travail sérieux et assidu, la retraite d’un vrai sage, dévoué, sensible et désintéressé. Là régnait, sans ostentation, le dédain de la fausse gloire, de la fortune et des vains honneurs. Il tenait à cette localité parce qu’il y était plus à portée des sociétés savantes, des bibliothèques, des objets nécessaires à ses travaux. « J’y suis, disait-il, comme l’arai- » gnée au milieu de sa toile; mais je ne suce le sang de personne ! »

CAMILLE MONTACNE.

On trouvera dans la troisième partie ( Appendice ) des développements plus étendus sur les travaux scientifiques de Montagne, pendant les trente-deux années qu’il consacra spécialement à ses recherches cryplogamiques. Peut-être avons-nous déjà dépassé la limite des détails de cet ordre qui étaient indispensables à sa biographie. Nous les abrégerons de plus en plus dans ce qui nous reste à dire de sa personne, pendant les quelques années qui nous séparent encore de la date fatale où cet excellent homme fut enlevé à la science et à notre amitié.

Nous avons parlé plus haut de sa probité scientifique et des contrariétés que lui avaient causées, dans diverses circonstances, la jalousie et la mauvaise foi de ses rivaux. Nous avons dit que Bory Saint-Vincent l’avait chargé d’étudier les algues qui devaient commencer la partie phylographique de l’exploration de l’Algérie. Leur nombre s’élevait à plus de douze cents, parmi lesquelles il eut à décrire et à nommer cent treute et une espèces de Pyrénomycètes età dessiner seize planches. Lorsqu’on lui en apporta la première feuille en épreuves, il remarqua que l’on avait retranché son nom du titre. Il alla s’en plaindre aux éditeurs, qui attribuèrent le fait a Bory. Celui-ci, pressé pai Montagne, se défendit mal et finit par consentir à ce que le nom du véritable auteur fût placé à côté du sien, qui y figurait, dit-il, en qualité de chef de l’expédition scientifique et directeur de la publication. A cette occasion, Montagne remarque qu’il n'oblint pas môme, pour prix de sa collaboration, un seul exemplaiie de son travail, et que celui qu’il possédait, il le devait à 1 obligeance des éditeurs, MM. Gide et Baudry. « Je n avais pas, dit-il, ' « d’autres prétentions, car je n’ai jamais aimé à travailler pour » le lucre. » Nous en avons eu plus d’une preuve, mais ce n’est

pas non plus le seul exemple des tribulations que lui firent éprouver le mauvais vouloir et l’avidité de ses compétiteurs.

Si jusqu’alors il avait eu à lutter contre quelques rivalités et à se défendre contre certaines attaques malveillantes, il allait désormais recevoir le prix de sa persévérance et de ses efforts. Nous avons cité le cadeau princier qu’il avait reçu de la munificence de M. Ramon de la Sagra, .à l’occasion de la Flore de Cuba. Il ne devait pas larder à recevoir d’autres hommages non moins précieux et non moins dignes de lui.

En 1862, il s’était lié avec l’amiral Dumont d’Urville, sous les auspices de M. Barker Webb. L’illustre marin l’avait prié de traiter la partie cryptogamique de son Voyage au pôle nord. Montagne achevait alors la Flore de Cuba; mais il n’accepta pas moins cette nouvelle tâche, qu’il trouva aussi intéressante qu’honorable, et il se mit à l’œuvre sur-le-champ. Ce fut pour lui l’occasion de contracter une vive amitié avec cet homme célèbre, amitié trop vite interrompue par la catastrophe du chemin de fer de Versailles, dans laquelle l’amiral périt avec sa famille, le 8 mai de la même année. Le volume qui contient le travail de Montagne ne parut qu’en 1865. Dans l’introduction, il avait établi un parallèle entre la végétation cryptogamique des deux pôles, pour servira la Géographie des plantes cellulaires. M. de Humboldt, à qui il en adressa un exemplaire, l’en complimenta par écrit, et ce fut pour l’auteur un véritable titre de gloire ainsi qu’un haut encouragement.

L’année suivante parut à Hambourg le Synopsis hepaticarum de Nees von Esenbeck. Le vénérable président de l’Académie des curieux de la nature s’élaiL adjoint pour cette entreprise MM. Lindenberg et Gotlsche (d’Altona). L’ouvrage était dédié à MM. W. Hooker, Lehmann et Camille Montagne. On conçoit combien celui-ci fut reconnaissant d’un hommage qui associait son nom à celui des premiers naturalistes du nord de l’Europe.

Dès ce moment, les plus savants botanistes français et étrangers vinrent au-devant de lui, soit en personne, soit par correspondance. MM. Corda (de Prague), Berkeley (de Londres), le professeur Külzing (de Nordbausen), le phycologiste Wallroth et plusieurs autres, ne produisirent plus rien sans le consulter et sans appuyer leurs découvertes' de l’autorité de son nom.

En 1844, il lut à l’Académie des sciences un intéressant travail sur les causes de la Coloration de la mer Rouge , qu’il attribua au développement rapide et abondant d’un Trichodesmium déjà indiqué par Ehrenberg (de Berlin). Un phénomène analogue ayant été remarqué sur les côtes du Portugal, près de l’embouchure du Tage, il en rapporta la cause à un Protococcus, qu’il nomma atlanticus. Plus tard, il publia sur le même sujet un opuscule intitulé : Résumé des observations faites sur la rubéfaction des eaux douces et salées, par MM. Schimper, Ehrenberg, de Flottow, Morren, de Candolle, Dunal, etc. Ce résumé, bientôt traduit en plusieurs langues, fut suivi de la publication du volume relatif au Voyage de la Bonite, dont Montagne avait écrit les quatre cinquièmes, outre l’introduction.

Le jardinier Tucker (de Margate) avait observé le premier la présence, sur les feuilles de vigne, d’un Oïdium qui fut décrit par M. Berkeley (de King’s Cliffe), et auquel son nom est resté ( Oïdium Tuckeri). On se souvient des ravages qu’ont causé les développements de cette cryptogame dans les années suivantes. Toutes les sociétés d’agriculture s’en préoccupèrent; des prix furent proposés de toutes parts. Les mémoires affluèrent; « le miel attire les mouches » , dit Montagne. La seule Société d’encouragement eut 23 000 francs de prix à distribuer. C est a Montagne que vinrent aboutir ces innombrables recherches, il lit partie de toutes les commissions nommées pour les examiner. Il eut à lire plus de cent mémoires plus ou moins volumineux sur la matière, et Dieu sait s’il le fit consciencieusement. Il publia même, en 1853, une brochure ayant pour litre . « Coup

d’œil rapide sur l'état actuel de la question relative à la maladie de la vigne, i On sait que ce fut M. Marès (de Montpellier) qui fut couronné définitivement pour avoir imaginé et pratiqué avec succès, pendant trois années consécutives, l’emploi de la fleur de soufre contre ce redoutable fléau. Berkeley félicita vivement Montagne de ses efforls dans cetle occasion, et du résultat pratique obtenu par nos compatriotes.

Cetle époque fut pourtant cruelle pour Montagne, qui, après . avoir eu la douleur de perdre son ancien camarade Espiaud, eut encore le chagrin de voir s’éteindre plusieurs de ses meilleurs amis, en 1867, B. Delessert, en 1869, M. dcMirbel, frappé par le choléra; M. Mojon, ancien professeur de physiologie à Gênes, médecin et savant de premier ordre, ainsi que madame Mojon, femme de lettres éminente, très-liée avec Manzoni, le célèbre auteur des Promessi sposi. Il regretta profondément ces deux dernières personnes, chez lesquelles il passait souvent d’agréables soirées et avec lesquelles il pouvait s’entretenir familièrement de science et de littérature, dans cette langue italienne qu’il aimait tant, et sé livrer entièrement avec eux à la dolce favella.

Au mois de juillet 1867, il remit à M. Cap le manuscrit de l’article Cryptogamie, destiné à l’ouvrage intitulé : les Cent Traités, dont celui-ci dirigeait alors la publication; heureux d’avoir MM. Montagne et Charles Martins pour collaborateurs dans le Traité de botanique. Le professeur Kützing, après avoir traduit ce traité en allemand, annonça à Montagne qu’il en avait fait la hase d’un travail dont son gouvernement l’avait chargé pour l’instruction des écoles communales.

En 1869, il reçut des États-Unis une énorme caisse dans laquelle il trouva, avec une lettre d’envoi, une collection considérable de champignons d’Amérique, recueillis à Columbus (Ohio), ainsi qu’un carton renfermant cent quarante-deux planches magnifiques, représentant plus de trois cent cinquante

espèces admirablement dessinées et coloriées à l’aquarelle. Cel envoi lui était adressé par M. Sullivant, banquier de Columbus, savant amateur de cryptogamie. Il fui émerveillé de la richesse d’un pareil présent. Les planches seules valaient plus de mille écus, il ne put répondre à cet acte généreux, qui était en même temps un hommage à sa célébrité, que par ses remerclments les plus empressés et par l’envoi de sa Cryptogamie de Cuba , accompagnée d’une collection de mousses et d’hépatiques, familles dont M. Sullivant s’occupait d’une manière spéciale. II fit aussitôt relier ses chères et splendides aquarelles en un album in-4°, qu’il légua par testament au Muséum d’histoire naturelle, comme au seul dépôt digne de posséder une aussi précieuse collection.

Nommé membre de la Société centrale d’agriculture, en 1851, il termina 1 année suivante la Flore du Chili. L’ouvrage, écrit en espagnol, se composait de 8 volumes in-8, avec un atlas de 1 00 planches coloriées. La cryptogamie, qui comprenait 2 volumes et 11 planches, avait occupé Montagne pendant quatre ans. Cette Flore, la plus complète qui existe, ne renferme pas moins de mille espèces.

La même année, madame Ricard, botaniste éminente, livrée à la culture de l aimable science (1), ayant vivement engagé Montagne à passer quelques jours à son château du Parquet, près de Rouen, il s’y rendit au mois de juillet. Pendant son séjour dans cette belle propriété, qu’habitait aussi M. Auguste le Prévost, la cuisinière entra un jour tout effarée dans la salle à manger, au moment du dîner, et dit qu’une volaille rôtie, entamée la veille, et dont elle avait conservé la moitié, était entièrement rouge et comme couverte de sang. Le phénomène avait déjà été remarqué par Ehrenberg qui, regardant cette substance comme un produit de nature animale, l’avait nommé Monas pro-

(1) « L’aimable science entre toutes », expression de Linné.

digiosa. Montagne, après ayoir examiné celte substance au microscope, y reconnut une production végétale du genre Pâlir,ella, qu’il nomma P. prodigiosa. Il la sema sur du riz crevé, où elle se propagea très-rapidement, et il en fit 1 objet d une nouvelle communication à l’Académie des sciences.

Montagne était parfois saisi tout à coup de 1 envie de revoit son pays natal. Il y avait cédé plus d une fois; mais au piintemps de 1SÙ7, ce désir devint si vif qu’il ne voulut pas dillérer l’exécution de ce projet de voyage, dans lequel il fut accompagné par M. Leroy, son parent. « Je ne saurais exprimer, dit- » il, quel charme s’empara de moi à la vue de ce misérable » village où j’avais reçu le jour. » Il visita la maison de son père, il parcourut tout le pays environnant, il revit tous les lieux où il avait joué dans son enfance et se promit de revenir encore, ce qu’il fit, en effet, et pour la dernière fois, dix années plus tard. Ce n’était pas un mouvement d’amour-propre qui le ramenait ainsi aux lieux de sa première jeunesse, comme ces parvenus qui se plaisent à venir élaler leurs succès ou leur fortune aux yeux ébahis de leurs compatriotes. Il n’avait plus â Vaudoy ni parents, ni amis, ni même de contemporains; mais il aimait à se retremper dans ses premiers, dans ses meilleurs souvenirs, et à rapprocher mentalement ses jours de labeurs, de périls et même de gloire, de ceux où il entrait dans la vie sous les yeux d’un père vénéré et d’une mère chérie. C’était encore une manifestation spontanée de son âme tendre et reconnaissante.

L’année 1852 fut fatale à la botanique. La mort frappa presque en même tempe Auguste Saint-Hilaire, Gaudichaud et Achille Richard . La section de botanique de l’Académie des

sciences qui, depuis 1837, c’esl-à-dire depuis la mort de Laurent de Jussieu, n’avait fait aucune perte, vit dans l’espace de dix-huit mois disparaître cinq de ses membres (1). Les chances d’entrer enfin dans cette section devenaient favorables à Montagne. Il était désigné en première ligne; ses amis allèrent au-devant de lui. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire l’en avertit par une aimable lettre. Il ne restait plus un seul de ses concurrents de 1837. M. Decaisne était entré dans la section d’économie rurale; Gaudichaud etGuillemin étaient morts.

L’élection eut lieu le 3 janvier 1853. Montagne obtint 56 suffrages sur 58 votants, c’est-à-dire presque l’unanimité. Cette élection fut l’une des plus mémorables de l’Académie des sciences. Nous allâmes aussitôt l’en féliciter, MM. Barreswil, Bouchardat, Pelletier, Martins et moi. II nous reçut avec une vive joie, mais nous fûmes frappés de son calme; tant il avait d’empire sur lui-même! Il nous attendait sans anxiété, sans impatience. Il nous accueillit avec sérénité, mais sans ravissement. En l’embrassant nous étions tous plus émus que lui.

Et cependant il estimait au plus haut prix l’honneur qu’il venait de recevoir. « Quel jour dans la vie d’un homme, s’é- » crie-t-il, que celui où il voit les suffrages des savants les plus » illustres se réunir sur son nom, et où il peut se dire qu’il » n’a pas travaillé en vain, puisqu’il reçoit de ses efforts la plus » belle des récompenses! » Les félicitations lui arrivèrent de toutes parts, de la France comme de 1 étranger. La plus grande partie de ces témoignages s’adressaient à la personne autant qu’au savant.

On pense bien que cette circonstance, loin de ralentir son zèle, ne fit que l’exciter, en étendant encore ses relations scien-

(1) MM. de Mirbcl , Bory Saint-Vincent, Gaudichaud, Aug. Saint-Hilaire et A. Richard.

tifiques. Le docteur Van den Bosch, de Goës, en Zélande, l’avait prié de reviser les lichens envoyés de Java par Junguhn, pour servir à une publication qu’il préparait. Montagne en examina six cents espèces qui parurent en 1856, sous le titre de Lichenes Jaoanici. M. Bolle, qui avait habité quelque temps les îles Canaries et le cap Vert, le pria de nommer les cryptogames qu’il y avait recueillies. Le travail fut prêt au bouL de deux mois, et il y ajouta un catalogue général des plantes cellulaires de ces localités.

M. Weddell, aide-naturaliste au Muséum, avait rapporté de belles cryptogames de son Voyage en Bolivie et au Brésil. Il lui réserva les algues, les champignons et les hépatiques, dont Montagne publia provisoirement quelques-unes dans ses 7e et 8e centuries. En avril, il avait lu à l’Académie une note sur deux algues qui s’étaient développées pendant les expériences de M. Boussingault, relatives à l’action du salpêtre sur la végétation.

Le prince Napoléon, sur le point d’entreprendre son voyage dans les mers du Nord, lui fit demander par son cousin, le prince Charles Bonaparte, une liste des desiderata de la science cryptogamique dans ces régions. Montagne offrit à M. de Saulcy, qui faisait partie de l’expédition, un exemplaire de sa Phycologie, pour le guider dans ses recherches. Au retour, celui-ci lui remit les cryptogames de l’Islande et du Groenland, parmi lesquelles il trouva une mucédinée qu’il nomma Cephalosporium et qu’il dédia à M. de Saulcy. De son côté, le prince Charles Bonaparte, très-savant ornithologiste, dédia à Montagne une espèce de gallinacées, sous le nom d ’Ortalida Montagnii.

Une circonstance notable de la même époque, et qui se rapporte à l’un de scs goûts les plus chers, est la connaissance qu’il fit alors du grand maître Rossini, à qui il fut présenté par M. Carafa, son collègue à l’Institut, et par le savant Parla-

CAl*.

tore, professeur de botanique, tous deux ses anciens amis de Naples. Ici, Montagne place un éloge enthousiaste de l’homme degénie auquel, dit-il, « il doit les plus doux instants de sa vie». A ce moment, en effet, son goût pour l’art musical sembla emprunter une nouvelle vivacité à l’heureuse situation dans laquelle le plaçait sa célébrité scientifique. Il ne manquait aucune occasion de se livrer à cette passion, la plus ancienne et la plus durable, et ses amis, parmi lesquels il se plaît à citer MM. Rossini, Doras David, Cap et Adolphe Blanc, étaient heureux de lui fournir chaque jour de nouveaux moyens de la satisfaire.

C’est en décembre 1855 que Monlagne publia son principal ouvrage, le Sylloge generum, speciemmque cryptogamarum quas in v'ariis openbus descriptas, iconibusque illustratas, nunc ad diagnosim reductas , multasque nouas interjectas , ordine systematico disposuit C. il/., résumé ou compendium de toutes les plantes cellulaires qu’il avait reconnues, analysées, nommées et publiées dans divers mémoires, fascicules ou recueils scientifiques. Cet ouvrage lui était demandé de toutes parts; l’illustre Fries, d’Upsal, entre autres, lui écrivait qu’il n’avait rien voulu publier lui-méme de complet, avant que son Sylloge eût paru.

Dans la crainte que la vente de cet ouvrage ne couvrît pas les frais de sa publication, Montagne s’était décidé à le faire imprimer lui-même, lorsqu’il trouva dans M. J. -B. Baillière un éditeur aussi libéral qu’intelligent, qui n’hésita pas l’entreprendre. L’auteur n’exigea pour toute indemnité que de recevoir gratuitement 2a exemplaires de son ouvrage. Le Sylloge renfermait dans un seul volume in-8 de 500 pages, la description de 80 genres et de 168û espèces. Le livre, écrit en latin, fut imprimé en caractères neufs et sur très-beau papier, par un habile et consciencieux typographe, M. Martinet, dont Montagne eut également à se louer sous tous les rapports. La pré-

face et les généralités sont 'écrites dans un style excellent qui montre la sévérité de ses travaux de latinité, bien qu’il se lût adonné fort tard à cette étude et qu’il n’eût, dit-il, appelé personne à son aide. Depuis lors. Montagne publia deux nouvelles centuries de cryptogames, ce qui porte à plus de 2000 le nombre des espèces qu’il a décrites ou nommées.

Il y avait quelques années que la Société impériale et centrale d'agriculture se l’était attaché, dans la section des cultures spéciales. L’Académie impériale de médecine l’admit à son tour en qualité d’associé libre. Il était membre de la Société philotechnique depuis nombre d’années, et il en avait été deux fois le président; enfin, la Société de botanique ayant été fondée enl85/i; il eut également 1’bonneur de la présider l’un des premiers.

En 1857, Montagne fit un dernier voyage à Vaudoy. Il apprit que M. et Mme Yiardot habitaient le château de Courtavenelle, qui en est très-rapproché, dans lequel il avait très-sou vent joué dans son enfance; et, se souvenant qu’il avait beaucoup connu à Naples le célèbre Garcia, père de mesdames Malibran et Pauline Yiardot, il se décida à se présenter dans cette belle habitation. Il fut reçu avec empressement et cordialité. M. Louis Yiardot, homme de lettres fort distingué, connaissant parfaitement la langue et «/as cosas dcEspagna », la conversation lut bien vite engagée. On fit même de la musique, et, malgré les instances de ses hôtes, Montagne qui Lta avec regret cette résidence qui lui rappelait tant de souvenirs, ainsi que le couple aimable qui en faisait si bien les honneurs.

L’heure d’un repos honorable semblait être arrivée pour lui. Cependant un litre précieux lui manquait encore. Parvenu à un âge déjà avancé, membre d’un si grand nombre de Sociétés savantes, pourvu de si beaux étals de service, il était encore simple légionnaire et ses amis s’étonnaient qu’une plus haute distinction n’eût pas encore couronné une vie si laborieuse.

Lorsque le litre de membre de l’Institut était venu se joindre à tous les autres, le moment lui avait semblé venu de. voir celte promotion se réaliser. Montagne en fit la demande à M. Fortoul, aldrs ministre de l’inslruction publique, qui l’accueillit avec empressement, mais ne réussit pas à lui faire rendre immédiatement une justice si méritée. Trois ans après, un de ses amis se chargea d’intervenir auprès du ministre de la guerre, mais sans plus de succès. Déjà Montagne, bien décidé à ne plus faire aucune démarche, avait pris son parti des insuccès precedents comme des futures déceptions, lorsqu’en 1858, le hasard le mit en rapport avec un savant physiologiste, depuis son confrère a 1 Institut. Celui-ci lui exprima sa surprise de ne point voir à sa boutonnière la rosette qui y eût si bien figuré, et se chargea d’appuyer sa demande. Il le fit avec un zèle, un dévouement, et un succès auquel Montagne n’osait plus croire. Deuxjours après, sa promotion était signée.

Malgré son âge et les vicissitudes d’une santé très-aü'aiblie, Montagne ne se relâchait point de ses travaux ordinaires. Néanmoins il ne sortait plus le soir, et depuis le commencement de l’hiver, il ne pouvait plus se livrer à ses promenades habituelles. Le 27 janvier 1860, il éprouvaune première atteinte de congestion cérébrale qui inquiéta beaucoup ses amis. Après

avoir étudié, au microscope, une collection d’algues des Antilles

que lui avait enyoyée M. le comte de Limminghe, naturaliste belge, ainsi que les oscillaires des eaux thermales de Saint- Nectaire, sur la demande du docteur Basset, médecin inspecteur de cette station, ses yeux ainsi que son cerveau se trouvèrent fatigués d’une application trop soutenue. Après son dîner, il glissa de son fauteuil, tomba près de sa cheminée, mais il ne perdit pas connaissance et reconnut lui-même qu’il y a\ail un commencement d’hémiplégie qui, toutefois, ne peisista pas. Il dormit, et le lendemain il se trouva assez bien pour s’appliquer de nouveau û son travail dcmicroscopc; mais 1 accident si

renouvela. Le docteur Gubler, son ami, lui appliqua des sinapismes, et lui défendit toute occupalion intellectuelle. Au mois de mars, il éprouva une nouvelle attaque, et dès ce moment il comprit qu’il était perdu pour la science active et militante.

Il n’alla pas moins, au mois de mai, à la campagne de son parent, M. Mutiaux, où il continua d’écrire son autobiographie. Il en revint au mois d’octobre; mais l’hiver approchait et laissait craindre le retour des mômes accidents qui, en effet, ne tardèrent pas à se reproduire. Dès ce moment, la langue devint embarrassée, le mouvement difficile, la démarche chancelante; il ne sortit plus de chez lui que pour aller à l’Institut ou aux Académies de médecine et d’agriculture. Il alla passer les étés à Passy, d’où il se faisait promener au bois de Boulogne dans une voiture à bras. Rentré à Paris, il ne sortit plus autrement. Enfin, le U janvier 1866, il éprouva une nouvelle attaque, plus grave, avec perte de sentiment, sommeil prolongé, puis agonie; et il mourut dans la nuit du 5 au 6, sur le point d’atteindre l’âge de quatre-vingt-deux ans (F).

Nous avons suivi les phases principales de cette existence si bien remplie par le travail, l’étude et la pratique des meilleurs sentiments, en nous appuyant sur les éléments que Montagne en a fournis lui-môme dans son autobiographie. Ses propres souvenirs se sont fondés sur le soin qu’il avait pris, dès sajeunesse, de conserver et classer sa correspondance, ses états de service, ses titres honorifiques, et de noter, ainsi que ses travaux, tous les actes de quelque importance dans sa vie. lia été jusqu’à tenir registre (1)(« tant l’ordre, dit-il, estdans ma nature !»), depuis

(1) Sous le titre il 'Herbarium, 5 volumes in -8 reliés, légués au Muséum d’histoire naturelle, avec toutes ses collections botaniques.

1819, el jour par jour, detoutcs les plantes qu’il avait recueillies dans scs herborisations, les envois reçus de ses correspondants, les échantillons qu’il a distribués, pendant quarante ans, dans tous les herbiers du globe, au nombre de plus de 100 000. Il a pris note de toute sa correspondance scientifique, qui ne s’élève pas à moins de ûOOO lettres. Nous le rappelons, d’après lui, sinon pour excuser l’étendue des détails que nous avons cités, du moins pour en constater l’exactitude et obéir à la mission spéciale qu’il nous a déléguée d’écrire, non son éloge, mais sa biographie (G).

Montagne, comme Copernic et Conrad Gesner, perdit son père à l’âge de neuf ans ; comme Orfila el Dulrochet, il commença par être marin ; comme tous ces hommes célèbres, il suivit la carrière de la médecine, guidé parle goût instinctif des sciences naturelles et soutenu par sa force de volonté (1). Retiré du service médical militaire, il revint à la science pure et s’y consacra exclusivement. Ainsi, des deux parts de sa longue existence, l’une fut appliquée à secourir, sur les champs de bataille, les défenseurs du pays, l’autre à cultiver les siences qui font sa gloire et contribuent à sa prospérité. «Quel meilleur » usage à faire, nous disait-il, des privilèges que nous devons à » la Providence et du temps qu’elle nous permet de passer ici- » bas, que de travailler au progrès du savoir et de la vérité! Que » sont les biens de fortune et une vaine gloire pour celui » qu’anime le sincère amour du beau et du vrai? Tant d’autres » ne voient dans le culte de la science que les postes et les » honneurs auxquels il peut conduire!...»

Les détails précédents ont pu donner une idée générale de son caractère, mais il en est certains traits qui ne se révélaient

(1) a La médecine est, en effet, la voie la plus large et la plus élevée par » laquelle on peut s’introduire dans l’histoire naturelle. C’est par comparaison n avec l’organisme humain que la science mesure la signification relative des » êtres dans le plan général de la création. » (Coste, Éloge de Dutrochet.)

que dans l’intimité, dans la conversation, et dans des actes familiers dont il ne se rendait pas compte àlui-même. Le fond de sa pensée était toujours droit, lionnête, généreux, son commerce était sûr, on pouvait compter sur sa discrétion. Sincèrement religieux, il avait pour maxime : «La science vient de Dieu, » traverse le monde et retourne à Dieu » ; ou bien celle-ci : «La » science est une échelle sans fin dont les derniers échelons se » perdent dans les cieux. » A la devise de Charles Bonnet : Aimer et connaître, il ajoutait ces mots : et se rendre utile. Les hommes qui restent ainsi invulnérables au milieu d’une époque comme la nôtre, sans se laisser entraîner à ses erreurs, à ses fausses tendances, ressemblent à ces fleuv.es qui traversent un lac sans se mêler à ses ondes impures, et poursuivent leur cours sans avoir rien perdu de leur limpidité primitive.

C’était le type du savant pur, ayant tout sacrifié à l’étude de son choix, et comptant pour rien le reste. Ce n'était pas un parvenu de la science, mais un travailleur convaincu, un observateur patient et sagace, arrivé à force de labeur au poste le plus élevé1 et le plus noble que puissent procurer l’intelligence et l’étude. Il n’était pourtant pas de ceux qui se croient un savoir infaillible. Il cédait volontiers à une démonstration satisfaisante et ne s’étonnait point d’un fait évident qu’il n’avait pas découvert le premier. On se «rappelle qu’un botaniste ayant signalé une erreur dans l’un de ses écrits, il répondit: «Je m’étonne bien » plus qu’on n’en ait pas rencontré de plus fréquentes dans mes » nombreux travaux (H). » Voilii le vrai caractère de l’homme qui ne voit dans la science que la vérité. Linné, après une démonstration qui l’avait convaincu, avait dit: Vidi et obstupui! (J’ai vu et j’ai été frappé d’étonnement.) Képler, après avoir regardé, pour la première fois dans une lunette, s’était écrié : Vicisti , Gulileœ! (Tu l’emportes, Galilée !)

Bien que sa modestie fût sincère, il avait le sentiment de sa valeur et portait très-haut sa dignité de savant, mais il ne l’im

posait à personne. Il ne se regardait point comme un homme de génie, mais seulement comme un travailleur scientifique, consciencieux et utile. L’abnégation ne suffit pas pour être modeste; il faut encore une grande justesse d’esprit qui permette de se juger soi-même avec la même liberté d’appréciation que l’on juge les autres. Du reste, il ne recherchait ni la célébrité ni les éloges : le témoignage de sa conscience lui suffisait.

«Je déteste la polémique et la discussion, disait-il, parce que » mes opinions, comme mes sentiments, sont dégagés de tout » intérêt personnel quelconque. Je doute que beaucoup de gens » puissent en dire autant. » Aussi n’était-ce jamais sans un certain effort sur lui-même qu’il répondait à une attaque ou qu’il soutenait une assertion qu’il croyait juste et fondée. Au sujet de la flore d’Algérie et d’une plante qu’il avait dessinée et nommée Myriangium, il écrivait : « Un lichénographe morose a critiqué » cette figure; il est probable qu’il aura eu affaire à des exem- » plaires imparfaits; mais le ciel a créé des personnes qui » s’imaginent qu’elles seules savent regarder, voir, et ne jamais » se tromper. Ne les troublons pas dans leur béatitude et » continuons... »

S’il redoutait la controverse, il recherchait les conversations intimes, sérieuses, mais bienveillantes. Quoique son savoir fût très-varié, il prenait rarement la parole et savait fort bien écouter. L’habitude de ne causer qu’avec lui-même ou avec ses livres l’avait rendu sinon taciturne, au moins silencieux. Descartes a découvert les lois de la force qui sollicite les corps à s’éloigner du centre du mouvement quand ils se meuvent dans des courbes. Cette loi est sans doute la même qui porte le sage à s’éloigner du mouvement politique et des passions du jour. Les savants sont naturellement enclins à se dégager des préoccupations vulgaires et à se concentrer dans leur sphère de prédilection, ce qui leur donne parfois une physionomie étrange et des

habitudes bizarres. Ils parlent peu et interrogent rarement, afin de ne pas éparpiller leurs idées, et aussi parce quils pensent que les choses banales ne méritent pas même d’être exprimées par de vaines paroles.

Montagne avait des goûts élevés, distingués, mais qui n allaient point jusqu’à la passion; sa raison ayant su de bonne heure régler et dominer tous ses penchants. Après la science, la fibre de son cœur ne s’agitait guère que pour le patriotisme, l’amitié et le sentiment des arts. L’esprit aventureux qui l’avait animé pendant sa jeunesse céda plus tard à la nécessité de soumettre sa santé, devenue débile, à un régime sévère et régulier. La littérature dramatique et les livres .de voyage avaient remplacé le goût de la pérégrination. Dans les derniers jours de sa vie, alors que les lectures sérieuses lui étaient interdites, nous l’avons plus d’une fois surpris les yeux attachés sur un volume de Molière ou de Walter Scott, de Robinson ou des Mille et une Nuits. Le goût de la musique avait mieux résisté, et les jouissances qu’il devait à cet art étaient peut-être celles qu il regrettait le plus, quand l’àge et la maladie l’empêchèrent d’aller chercher hors de chez lui l’occasion de les satisfaire.

Rien n’égalait son obligeance, si ce n’est son désintéressement. Montagne n’occupa jamais ni chaire, ni emploi, ni fonctions scientifiques. Il avait horreur des spéculations lucratives; ses travaux ne furent presque jamais rétribués. Une correspondance active et très-étendue, des envois, des échanges d’échantillons avec les botanistes des deux mondes, les publications qu’il faisait à ses frais, l’acquisition des recueils scientifiques et des livres nouveaux, lui imposèrent souvent de durs sacrifices, car il n’avait d’autres ressources que sa pension de retraite, et quelque réserve lentement amassée durant trente-cinq ans de service militaire; mais il ne se plaignit jamais de la modicité de

sa fortune. « Il faut savoir vivre de peu, disail-il, et pour si peu » de temps (1) ! »

Montagne était le modèle des amis. Aucun de ceux qu'il a aimés n’a pu douter de la chaleur de ses affections. Il était aussi heureux des succès de ses amis que des siens propres. Il sut se faire, de ses nombreux correspondants, autant d’amis sincères et dévoués. Cependant il établissait entre eux une distinction qui, dans ses notes, se révèle malgré lui. De ses camarades d’armée, il dit ordinairement : Mon ami le capitaine, le colonel, le général un tel; s’il s’agit d’un naturaliste, c’est : Mon illustre ami , mon savant confrère; mais, s’il parle d’un ami de coeur, c’est toujours : Mon bon, mon cher, mon excellent ami.

Avec son âme tendre, sa bonté native et son goût pour les joies du foyer domestique, quel chef de famille il eût été ! Mais la destinée ne s’y prêta point, et il dut reporter sur la science et sur l’amitié les rares qualités qui eussent fait de lui un si digne père, un si heureux époux. Il était d’ailleurs excellent parent, et vécut toujours dans les meilleurs rapports avec sa famille (I).

La reconnaissance, « sentiment qui, selon lui, manque à la » plupart des hommes », ne coûtait aucun effort à son cœur généreux, car son âme était grande; or, la reconnaissance, on l’a dit, est une fleur alpestre qui ne croît que sur les cimes, et ne fleurit que dans les natures élevées. Il ne faillit jamais à un ancien attachement, au souvenir d’un bon accueil ou d’un bon procédé. Étranger à cette indifférence égoïste trop commune et trop excusée chez les célibataires, il était attentif aux devoirs de politesse ou de convenance, et les remplissait avec scrupule, sachant bien que ces formes, établies

(1) Il se souvenait sans doute des deux vers de Goldsmith :

Man tuants but Utile belou),

Nor tuants thaï Utile long, si bien traduits par Ducis dans ce seul vers :

11 faut si peu pour l'homme, et pour si peu de temps!

dans le monde social, quelque vaines qu’elles semblent etre, reposent toujours sur des sentiments respectables.

Il avait eu, surtout à l’armée, des rapports intimes avec beaucoup d’hommes devenus importants. Sa délicatesse le porta à ne les point rechercher par la suite, dans la crainte qu ils ne lui supposassent des vues intéressées; et, quand un hasard le mettait en rapport avec eux, il avait soin de ne pas leur rappeler la position inférieure dans laquelle il les avait connus.

Doué d’une facilité remarquable pour l’étude des langues, il s’était fort appliqué à l’italien ainsi qu’à la langue de Cicéron, de Celse et de Virgile. Vers la fin de sa vie, outre sa langue maternelle, il parlait très-bien le latin, l’italien, l’espagnol et pouvait lire ou écrire en sept langues, en y ajoutant le grec, l’allemand et l’anglais. Cette aptitude était secondée par une excellente mémoire, par une oreille très-musicale et par un goût naturel pour les études de pette nature.

Ses publications scientifiques sont écrites avec clarté, méthode et correction. Quand il eut à présenter des généralités sur les principes de la science, il fit preuve d’une réelle élévation d’idées et de vues, présentées dans un style élégant et

châtié. « 11 y a, dit Buffon, pour l’exposition des données de la a science, une sorte de style spécial qui exige la réunion de » qualités assez rares : la clarté avant tout, l’élévation des vues, » tempérée par la réserve, la précision des détails, la justice » rendue à tous, la modération, la gravité, l’honnéteté du lan- » gage, la bonne foi avec soi-mûme, qui fait la bienséance pour » les autres : c’est ce que j’appelle la vérité du style. » C’est plutôt là, selon nous, ce que l’on devrait appeler le style de là vérité. Quand les idées viennent d’en haut, le style s’accorde avec les pensées, et les paroles les expriment dignement. « L’élévation » du caractère, a dit Humboldt, en parlant d’Arago, ajoute de » la gravité et de la noblesse à toules les œuvres de l’esprit. » Montagne était d’une taille moyenne, mais bien prise; ses

trails étaient réguliers et sa physionomie d’une douceur extrême. Sa constitution, bien que nerveuse, était assez robuste, et, quoique soumise à de longues souffrances, elle lui permit d’atteindre la vieillesse sans de graves infirmités. Il avait le goût instinctif de tous les arts et le sentiment du beau sous toutes ses formes. Dans sa jeunesse, il chantait agréablement, dessinait avec facilité, montait à cheval et dansait même avec élégance; mais il renonça à tous ces exercices dès qu’il s’aperçut qu’ils n’étaient plus de son âge.

Jeté sans guide et sans appui sur un sol agité par la guerre civile et par les révolutions, il sut choisir lui-même sa direction et la poursuivit sans jamais s’en écarter. Né pauvre, il mourut pauvre, mais riche de savoir, de souvenirs et d’affections. Aussi fut-il heureux, nous n’en doutons pas; car, après avoir satisfait ses goûts les plus chers, noblement employé tous les instants de sa vie et occupé l’une des plus belles places parmi les hommes éclairés de son temps, il mourut en chrétien, sans appréhension de Injustice suprême, sans regret du passé, sans souvenir amer, estimé, chéri et respecté de tous... Si ce n’est là ni la gloire ni le bonheur absolu, c’est du moins le sort le plus digne d’un vrai sage, d’un homme juste, raisonnable et bon.

Tel fut Montagne. Tel nous l’avons connu, apprécié et vivement aimé. Malgré la différence de nos âges, il n’y en avait aucune entre nos goûts, nos humeurs, nos sentiments. Quoique moins éprouvé que lui parles peines et les douleurs de la vie, nous ne pensions pas être destiné à lui survivre et surtout à faire de ce savant, de ce vrai philosophe, le sujet d'une dernière étude biographique. En acceptant cette tâche pieuse, sans consulter nos forces, nous n’avons songé qu’à payer à sa mémoire la dette de notre amitié. Puissions-nous l’avoir fait d’une manière digne de lui et de la sincérité des sentiments qui nous unissaient.

APPENDICE

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