LA PHILOSOPHIE BIO-PSYCHOLOGIQUE
Impérialismes est beaucoup plus qu'une dissertation sur les impérialismes aujourd'hui en guerre ;
I. A propos de l'ouvrage de Spiess intitulé : Impérialismes. La conception gohinienne de la race. Sa valeur au point de vue
la philosophie biç-psychologique de Camille Spiess est rinitiationà une conception inédite du monde !
La qualification même de cette doctrine nous révèle déjà la répercussion qu'elle admet du corps sur la Psyché.
Mais ce n'est pas la moindre originalité de l'auteur que de voiler sa pensée directrice d'un style, croirait-on, créé dans le mépris des règles usuelles, où les allitérations se succèdent et se répètent comme de périodiques refrains, oirles mots même diffèrent de sens suivant qu'ils sont employés dans le sens habituel ou selon celui que leur confère l'auteur, donnant lieu "à des obscurités et à d'apparentes contradictions.
Il faut donc fouiller et démêler l'écheveau avant d'y trouver le fil rouge et conducteur, qui, mis à nu, ne se laissera plus perdre de vue et, se glissant sous les incidentes et les citations, se retrouvera toujours sous les doigts jusqu'à l'achèvement.
Résumons donc et schématisons la pensée de l'auteur pour ceux qui, moins patients, auraient fermé le livre parce qu'ils n'en trouvaient point en première page la clef, — le fil d'Ariane.
bio-psychologique, in- 16 de xiii et 567 pages. Paris, Eugène PIguière ; Genève, édition Atar 1917.
Somme toute, l'ouvrage se laisse diviser en deux parties : la première, étude spéciale, la seconde, de valeur générale.
La première partie est développée au cours des trois premiers chapitres qui ont pour titres : « L'Allemagne et la conception gobinienne de la race », «Germains et^Allemands », « l'Allemagne et la culture ». Elle est la défense et l'explication de la théorie de Gobineau sur la supériorité de la race dite germanique.
Chacun sait que Gobineau est le champion de l'inégalité des races humaines. Certaines races sont inférieures, d'autres supérieures et celle qui les domine toutes est la race aryenne ougermanique. Chacun sait aussi que les sociologues allemands, en quête de preuves de la supériorité de leur « nation », se sont jetés sur cette théorie comme la misère sur le pauvre monde.
Spiess n'a pas de peine à démontrer, par citations et déductions, que par race germanique Gobineau n'a jamais entendu dire nation allemande ; au point de vue racial, ce n'est pas parmi les Allemands, mais parmi les Scandinaves et les Anglo-Saxons que sont surtout représentés les Germains de Gobineau.
En dehors de Spiess et de Gobineau, nous pouvons au reste fournir un argument qui corrobore singulièrement la vérité probable de ce dernier
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point. La race ariane (aryenne) ou germanique de Gobineau correspond à la race kymrique de Broca,germaniquedesanthropoIogistes allemands, nordique des auteurs français (Homo europaeus de certains auteurs) ; les caractères somatiques de cette race sont : la haute taille, le crâne allongé, les yeux bleus et les cheveux blonds. Si maintenant, curieux de savoir sur quelle aire s'étend cette race nordique, on consulte la carte de Touvrage classique de Deniker, Les races et les peuples de la terre, on remarque que cette race est fortement représentée dans les Iles Britanniques, le Danemark, la Scandinavie, la Finlande, l'Esthonie- Livonie, le reste de l'Europe étant occupé par d'autres races ; on constate d'autre part que les Balkans, la Russie orientale et la Prusse sont en blanc, par défaut d'informations. Or, de vastes enquêtes anthropologiques ont été entreprises en Allemagne, plus vastes que partout ailleurs. L'explication de cette contradiction, qui a cours dans les cercles anthropologiques, est la suivante. Lorsque le professeur Schwalbe, qui était à la tête de la Commission chargée de diriger ces enquêtes et qui est connu pour son objectivité, eut présenté ses documents et conclusions, leur publication fut interdite par le gouvernement et, dit-on même, sur ordre de l'empereur. Il apparaît donc moralement certain que si le résultat de ces
investigations n'a pas été divulgué, c'est qu'il minait l'assise ethnique que prétendaient donner les pangermanistes à leurs visées politiques, en d'autres termes, que la grande race blonde, à crâne allongé, pour se faire remarquer dansTAllemagne du nord, est très loin d'y représenter la majorité comme c'est le cas pour les pays cités plus haut.
Déjà chez Gobineau lui-même, sans qu'il en convienne, la portée de sa-théorie est plus sociale que raciale. Cela découle du fait de la classification qu'il donne sérieusement et qui répartit les hommes, au point de vue de leur valeur, en quatre groupes : les fils de roi, les imbéciles, les drôles et les brutes. Les fils de roi se trouvent dans la proportion de un pour un million d'individus — ce qui ferait 1500 fils de roi pour toute la terre puisque celle-ci compte environ un milliard et demi d'humains.
Spiess de même, plus encore que Gobineau, tout en mettant à la base de la race une parenté de sang, attache cependant à ce terme — plus peut-être qu'il n'en a l'intention — une valeur spirituelle qui le distingue du concept somatique que représente ce mot dans la bouche des anthropologistes. Il se peut que nous traduisions bien le sentiment de notre auteur, et tenions compte à
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parties égales du facteur somatique et du facteur spirituel, en disant que la descendance de telle famille, de telle race, confère une prédisposition à faire partie de l'un ou de l'autre des trois « sexes» que nous aurons à définir plus bas.
En tout cas cette prédisposition n'est pas niable et si l'on en veut une preuve toute chaude, on la trouvera dans l'affaire .de notre traître national Hoffmann, dont le père était Allemand et dont l'éducation démocratique ne put annihiler l'ascendance. Charriant l'âme allemande dans son sang, il partageait les espoirs et les craintes de son ancienne patrie ; il finit par s'accoupler avec un ennemi d'hier, l'internationaliste Grimm, fils d'Allemand de même, pour essayer, en oubli de sa qualité de chef de nos Affaires étrangères, de sauver l'empire aux abois.
SiGobineaua classéles hommes en deux grands groupes : les fils de roi et les autres, donnant à entendre que les fils de roi se recrutaient dans la race aryenne, Nietzsche, le philosophe polonais, a transporté ce point de vue racial dans le domaine de la spiritualité par sa création du surhomme qu'il oppose aux hommes. La connaissance des aspects divers de la doctrin(3 de Nietzsche est nécessaire pour approcher celle de Camille Spiess. Cette introduction dans la pensée de Nietzsche, pour qui ne le connaît pas, se trouve déjà dans la
première partie dlmpérialismes, mais plus encore dans la seconde partie c'est-à-dire dans le dernier chapitre « La valeur bio-psychologique de la race», ainsi que dans la v< Conclusion » et le « Post-criptum », tous deux très développés. Accolée à celle de Gobineau, la pensée de Nietzsche s'y retrouve constamment, mêlée à celle de Spiess — car celleci les renforce l'une et l'autre.
A côté de sa pensée spéciale, la doctrine complète de Spiess c'est leur amalgame à toutes trois. Quelle est donc cette pensée spéciale ?
Gobineau, nous l'avons vu, distingue les deux grandes classes d'hommes en se basant sur la race. Nietzsche distingue les mêmes deux classes en se basant sur la spiritualité. Spiess, tout en admettant pleinement la valeur de ces deux critères pour la classification des hommes, leur en adjoint un troisième : le sexe.
Ici nous adjurons le lecteur de nous suivre ponctuellement, sans idées préconçues, s'il ne veut pas être induit en erreur sur la signification des mots et des idées de l'auteur, erreur qui, après cet avertissement, mériterait de le faire prendre, lui lec teur, en pitié profonde.
En faisant du sexe le critère de sa classification des hommes, Spiess n'entend pas opposer uniquement l'homme à la femme;ce serait trop simpliste. Tout en ^différenciant nettement leurs mentalités
et même leurs genèses physiologiques, comme nous le verrons plus loin, il leur oppose à tous deux l'être qui, sous une enveloppe d'homme, est, psychiquement, à la fois homme et femme, c'està-dire l'être qui est complet, qui se suffit pleinenement à lui-même, spirituellement et sexuellement, sans avoir à se compléter par la communion avec un autre être. Par le fait qu'il possède en luimême les deux sexes, cet être est bisexuel, mais par la communion permanente en lui de ces deux sexes qui se neutralisent, non par combat mais par accord, il est en même temps asexuel.
La synthèse des deux sexes en un seul individu, n'additionnera pas simplement les qualités d'un homme et d'une femme, elle créera une tierce créature, un être de sexualité tout a fait PSYCHiauE et non charnelle, être dionysien, uranien ou surchrétien, l'être de génie, le héros.
Cet être rare ne sera autre que le fils de roi de Gobineau et ne se trouvera que dans la race dite aryenne ; ce sera en même temps le surhomme de Nietzsche, mais sa propriété nouvelle, pour Spiess, est donc de se différencier des autres êtres par le sexe. Sa genèse physiologique même serait autre que celle de l'homme et que celle de la femme (i).
I. Sur l'origine physiologique des trois sexes, voir : Spiess, Les Progrès de la Physiologie, p. i6i à i88 et hnpérialismes, p. 319 à 321.
On sait que de l'ovaire humain se détache mensuellement un œuf ou ovule ; l'œuf se détache normalement de l'ovaire lorsqu'il est mûr et tombe dans la trompe pour de là gagner la matrice. L'œuf est dit mûr lorsqu'il a éliminé de son corps d'œuf un petit globule que les biologistes considèrent comme une semence femelle.
Or, pour Spiess, l'homme de génie, Thomme complet, le troisième sexe (l'Elu, le « fils de roi ») serait le fait de la chute prématurée (i) d'un œuf non mûr, qui n'aurait pas expulsé son globule polaire, œuf fécondé par le coït inter-menstruel PRÉ-MENSTRUEL, pendant la semaine qui précède la période.
A ce même point de vue, l'homme commun serait aussi à différencier de la femme.
L'homme commun (« peuple élu ») serait le produit de la fécondation d'un œuf mûr — dont le globule polaire est expulsé — par le coït intermenstruel POST-MENSTRUEL, pendant la semaine qui suit la période, œuf dont la chute s'est produite à une époque normale.
La femme serait enfin le fait, comme pour le troisième sexe, de la chute prématurée d'un œuf non mûr, qui aurait conservé son globule polaire, chute produite, commie pour le troisième sexe
I. L'union sexuelle pourrait hâter, par voie réflexe, l'émission des ovules.
SOUS l'influence du coït inter-menstruel pré-menstruel, pendant la semaine qui précède la période, lequel coït par contre ne produirait que la chute et PAS LA FÉCONDATION DE l'œuf, qui sc développerait sous l'influence du globule polaire (fécondation femelle).
Résumant la Bio-psychologie deSpiess, qui est, selon lui, le dernier mot de la Philosophie, nous arrivons fatalement à cette conclusion simpliste et presque évidente que c'est le semblable qui engendre le semblable, que la fille vient de la femme, que le garçon vient de l'homme et que le troisième sexe ou le génie vient des deux à la fois. I-'homme ne récolterait donc que ce qu'il a
semé.
Evidemment, voilà de quoi renverser toutes les notions admises, mais ne cherchons pas chicane à l'auteur ! Il ne pourra certainement jamais nous prouver qu'une femme en chair et en os provient d'un œuf non fécondé mais qui a conservé son globule polaire, pas plus d'autre part, que nous ne pourrons lui prouver le contraire. La preuve ou la non -preuve de la formation de l'homme et de l'homme complet ne se peut non plus faire.
Puis, le jour où nous prouverons à l'auteur que toutes les fécondations se font similairemenl, il
nous déclarerait que la qualité du spermatozoïde qui donne la femme est d'essence différente et inférieure à celle de celui qui donne un homme commun,et que la qualité du spermatozoïde qui donne l'homme de génie est différente et supérieure à celle de celui qui donne l'homme commun !
Vous voyez maintenant la triple hiérarchie établie par Spiess : à un pôle le fils de roi, le surhomme, le sexe complet, c'est-à-dire l'être purement psychique, génial, se rencontrant dans la race aryenne ; à l'autre pôle la femme, c'est-à-dire l'être purement sexuel, charnel, le personnage de l'épopée du bas-ventre, comme dit l'auteur, le citoyen également des races dont la mentalité correspond à cet état charnel, soit les brutes de Gobineau formant les races jaunes et noires ; enfin entre les deux pôles, l'homme, être psychosexuel, le Juif comme race et comme mentalité, l'imbécile et le drôle de Gobineau qui dominent dans les races blanches métisses, en d'autres termes, nous autres, gens de sens commun, épiciers médico-évangéliques, comme dit Tauteur, pasteurs, déserteurs, spéculateurs, hommes d'Etat qui croient être quelque chose et qui ne sont rien, rien en comparaison de l'être complet, que symbolise le baiser de Narcisse embrassant sa propre image, qui se rend compte de sa plénitude, auquel cette pensée suffit et qui, dans l'orgueil de cette
pensée, est pris d'un rire surliumain, dionysien,
d'un rire de faune. « Comme cest bête, disait déjà
« Nietzsche, je n'ai personne qui puisse rire avec
« moi!... Cette couronne du rire, cette couronne
« de roses: à vous, ô mes frères, je vous la jette.
«J'ai sanctifié le rire : hommes supérieurs, appre-
« nez à rire! » Le même a dit encore: « Le plus
« beau des spectacles est celui de la force qu'un
« génie déploie, non pour des œuvres, mais sur
« soi-même en tant qu'oeuvre » et encore : « Hors
« l'orgueil, hors le but qui tend -au superhomme,
« la vie ne vaut pas la peine d'être vécue » et
enfin : « Tout ce qui est valeur a déjà été créé
« et c'est moi qui représente toutes les valeurs
« créées. »
On voit combien il y a loin de cette conception élevée à la signification que donnent certains auteurs au terme de « troisième sexe », par lequel ils désignent l'homosexualité.
Le seul reproche qu'on pourrait adresser à notre auteur, c'est d'employer ce terme de troisième sexe dans le sens qu'il lui donne, mais s'il a tenu à ce terme, c'est sans doute afin d'insister sur le fait que la sexualité psychique ou asexuelle domine la mentalité de l'être complet, comme la sexualité commune domine la vie des autres êtres. Aussi,
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comme l'écrivait la Pairie Suisse (30 mai 191 7) sous la plume de Jules Cougnard, Camille Spiess est-il « l'inventeur du troisième sexe ». Si Platon a déjà dit dans le Banquet : « Avec les sexes mâle etfemelleil en était un troisième qui participait de ces deux », Spiess est celui qui en a fait une doctrine totale et donné une explication complète, dans toutes les directions (i).
« M. Spiess nous dit qu'il sexualise la psychologie », dit M. Georges Palante (2), « épigone en « cela, de Platon, de Schopenhauer,de Weininger, « de Freud. Mais il dépasse ce dernier. Il complète «la psycho-analyse freudienne, qui ne traite que « des déviations et troubles psychiques sexuels, « par une psycho-synthèse (Bio-psychologie) qui « étudie le problème de la sexualité dans toute sa « généralité (ethno-mytho-bio-psychique) ».
L'homosexuel, Spiess lé flétrit du nom de dégénéré et le met sexuellement au même niveau que l'hétérosexuel, c'est-à-dire l'homme commun. En cela notre auteur est en plein accord avec Rafïalovich dont l'opinion mérite d'être reproduite : « La vérité est qu'il n'y a pas de distinction abso- « lue entre l'homme hétérosexuel et l'homme
1. Voir aussi : Spiess, Amour platonique et sexualité. Paris, Daragon, 1917.
2. Mercure de France, 16 septembre 1917. Chronique philo sophique.
« homosexuel. 11 y a l'homme surtout sexuel et « rhomme chez qui le sexe ne prépondère pas « autant. Ce dernier peut, saiîs danger pour lui et « pour les autres, être homosexuel ou hétérosexuel « ou atteint d'hermaphrodisme psycho-sexuel (bi- « sexualité asexuelle ou psychique de Spiess); « c'est dans celte classe d'hommes chez qui la « sexualité, violente ou non, ne prépondère pas, « que se trouve le génie. Le génie le plus sensuel « peut toujours se reprendre après s'être aban- « donné. »
Sans que Spiess s'exprime nettement sur ce dernier point, nous croyons qu'il seiait d'accord que ce qui peut arriver à l'enveloppe humaine qui contient le troisième sexe psychique laisse intact ce troisième sexe psychique. Mais ce serait auss admettre — et c'est notre opinion personnelle si ce n'est celle de l'auteur qui nous paraît plus absolu — que le troisième sexe, dans une seule et même personne, peut subir des éclipses, partielles ou totales et de durée variable ; ce serait aussi admettre qu'il peut être plus ou moins développé suivant les individus. Par là, la doctrine de Spiess se rapprocherait de celle qu'ont présentée Nietzsche (i ) et Léon Daudet (2) à savoir que nous avons chacun au-dedans de nous deux principes