‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 10 sur 240 · Sonnet VII · texte numérisé non relu

Sonnet VII

VIE DE CAlfOBNS. • 9

Pour le malheur de sa vie, il ne tarda pas à rencon* trer celle qui devait captiver et fixer son cœur.. Ce fut, paralt-il, un vendredi saint et dans une église, qu'il la vit pour la première fois. Il est resté quelque doute sur le nom de cette dame ; très-probablement, ce fut dona Catarina de Atayde; mais Camoens, qui s'est plu à dépeindre souvent * dans ses vers ceUe qu'il aimait, ne i'a jamais nommée, et pourquoi, après trois siècles, voudrions-nous aujourd'hui, par des commentaires ingénieux, affirmer une indiscrétion dont il eut la délicatesse de se garder toute sa vie ? Tout ce que nous pouvons dire avec certitude, c'est qu'elle était dame du palais, d'une très-haute naissance, d'une grande beauté, et qu'il conçut pour elle un amour tel qu'il était capable de le sentir, tel qu'il le peint dans des vers passionnés.

ce Je suis en proie à un état indéfinissable ; je frissonne et je brûle en même temps; je pleure et je ris au même instant, sans en savoir la cause. J'embrasse le monde entier et je ne puis rien étreindre. Toutes • mes facultés sont bouleversées ; mon âme exhale un feu terrible, des ruisseaux de larmes coulent de mes yeux. Tantôt j'espère, tantôt je me décourage; quelquefois je tombe dans le délire, d'autres fois ma raison revient. Je suis sur la terre, et ma pensée traverse l'espace. En une heure, je vis une année ; en mille années, je n'en puis trouver une qui me satisfasse. Si quelqu'un me demande pourquoi je suis ainsi, je répondrai que je

1 . Il l'a célébrée sous le nom de Dinamene, de Violante, et, le plus loaTent, de Natereia^ anagramme ineiaet de Catarina.

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l'ignore. Je soupçonne cependant, Madame, que c'est pour vous avoir vue * . »

Celle qui était l'objet de tant d'amour resta-t-elle insensible? Nous ne le supposons pas. Les expressions dont il se sert au début de cet attachement, peignent souvent l'inquiétude de son amour : nulle part, elles n'indiquent qu'il ait été dédaigné. Mais le poète était pauvre, et les riches parents de la dame, pour prévenir une union qu'ils ne voulaient pas approuver, l'obligèrent, par un ordre d'exil, à s'éloigner de Lisbonne. Il dut se retirer dans le pays que côtoie le haut Tage, probablement à Santarem.

Son exil dura deux ans. Pendant ce temps, il composa une partie de ses poésies légères, intitulées Tttma^, des sonnets où il déplore les peines de l'absence et la rigueur d'un châtiment inmiérité. 11 écrivit aussi trois

1. Sonnet IX. — Plus tard, lorsqu'il était dans Plnde, il parlait avec la même chaleur des premières impressions qu*il avait éprouf ées. • Elle avait, comme il me sembla, une forme humaine ; mais elle resplendissait d'un éclat divin. Sa taille et sa démarche étaient si charmantes, qu'à sa vue tout mal se changeait en bleu. En elle, ombre et lumière, tout excédait le pouvoir de la nature... J'ignore comment la flamme de ses regards savait dérober les cœurs qui, par les yeux, s'élan(^ent subtilement vers elle ; peu à peu, elle attirait les miens d'une mmière invincible, comme le soleil ardent pompe insensiblement la moiteur d'une voile humide. Un visage pur et transparent, pour lequel les noms de beau et de charmant ne sont qu'un insufûsant éloge ; un doux et attrayant regard qui ravissait les âmes, telles ontété les herbes magiques que le ciel m'a Tait boire, et qui, pendant de longues années, m'ont tenu transformé en un autre être et rendu si content de ma métamorphose, que je trouvais dalis mes illusions un remède à mes chagrins. Je plaçais un bandeau devant mes yeux pour me cacher mon infortune, qui croissait comme un enfant élevé par les soins d'un maître pour lequel il grandit. » (Cançao XI. Trad. de M. Ch. Magnin.)

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pièces de théâtre qui montrent que son talent savait se plier à tous les genres, mais qui prouvent en m^e temps qu'il n'avait pas pour la comédie une vocation bien marquée. Il avait vu à Lisbonne plusieurs pièces de Gil YicenteS qui jouissait à cette époque d'une grande réputation, et il le prit naturellement pour modèle. La première de ses comédies El Rey Seleuco est du comique le moins noble ; mais le dialogue en est naturel et piquant et les redondi/has qu'il y mêle, ne sont pas sans élégance. La seconde, les Amphitrioes, est meilleure, puisqu'elle est une imitation de Plante. La troisième, Filodemo^ est une série de scènes, tantAt bouffonnes, tantôt sérieuses, et qui ne présentent guère que des qualités de style. Ces ébauches théâtrales sont loin de pouvoir être comparées à ses autres productions'. Il ne s'en occupa, sans nul doute, que pour se créer à lui-même quelques délassements

1. Gil ViceDte, né en 1480, mort en 1557, composa un grand nombre de pièces; des autos ou mystères, des comédies, des tragieomédiea, des forces et des pantomimes. On dit qu'Érasme apprit le portugais uniquement pour les lire. Elles ont été imprimées à Hambourg, 1884, 8 fol. ln-8.

2. Voir ce qu'en dit dom Jose-Maria de Souza-Botelho. Voici le jugement que ce critique portugais porte sur les Rimas, sur les poésies direrses de Camoens, qu'il compare aux productions de Pétrarque : • La même pureté de langage, la même délicatesse de pensées ; mais Camoens a plus de ferve et de franchise que Pétrarque. Tous deux ont brûlé d*une passion aussi pure que m.ilheureu.<e : tous deux ont sunrèeu à l'objet de leurs amours ; mais les circonstances de la vie de chacun d'eux ont ^endu bien différentes des situations qui, au premier eonpd'csil, se ressemblent si fort. Pétrarque vécut heureux, riche, estimé et recherché des grands. Il habitait la cour ou sa délicieuse maison des champs, cultivant paisiblement les lettres dans le pays le plus beau et le plus civilisé du monde. Camoens, au contraire, fût pauvre,

dans sa solitude , et pour distraire son esprit de la penàée de son malheur.

Ce fut dans le même temps que Fidée lui vint de composer un poème dans lequel il associerait Tesprit moderne à la forme antique, et célébrerait la gloire des héros de son pays. Il conçut alors tout le plan des Lusiades et en écrivit plusieurs chants. Par là, il devait acquérir la gloire, non-seulement de créer la langue épique en Portugal, mais d'être, parmi les modernes, un des premiers qui eût composé une épopée digne de ce nom. Le Tasse et Milton, en efiet, ne vinrent qu'après lui ; le Trissin, qui avait essayé d'imiter Homère et Virgile, était resté, dans son Italia liberata, beaucoup trop inférieur à ses modèles; le Pulci et le Bojardo avaient, il est vrai, par leurs ouvrages, donné naissance à un nouveau genre que TArioste illustra par son fameux roman de chevalerie, Orlando furiosOj

|>ereécaté, banni, et passa presque tonte sa vie loin de son pays, dans des climats inhospitaliers, pouvant à peine donner à Tétude quelques moments, dérobés au tumulte des armes et troublés par l'injustice et Tingratitude de ses compatriotes. Remarquons encore que Pétrarque eut le temps de se corriger, de perfectionner et de publier lui-même ses poésies, avantage dont Camoens Tut privé. Et malgré des fortunes diverses, Camoens» loin d'étra inférieur au premier poëte de PItalie en ce genre, lai «it supérieur «n quelques parties.

. c L^imaginotion de Camoens a été très-fertile en sonnets, et si, dans cette ample collection faite après sa mort avec peu de discernement, il 8*en trouve quelques-uns de faibles, il en est un très-grand nombre de bons, et beaucoup d'excellents. Les uns respirent la grâce, la délicatesse et l'amour ; les autres, une profonde mélancolie. Aueun poëte n'a mieux connu le caractère de ce petit poëme ; aucun surtout n*a eu plus que lui le don d'imprimer à ses vers la sensibilité de son Ame et de la communiquer à ses lecteurs. — Dans ses Romança, il a

suivi la manière de Pétrarque... C*est le même charme de style, o

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mais leurs compositions, quoique belles, ne pouvaient être comparées aux épopées de l'antiquité. Nous ne pouvons citer avant les Lusiades que la Divine Cornée die du Dante, publiée dès 1472.

Voyages en Ai!rl<iae

Camoens eut Tautorisation de rentrer à Lisbonne en 1548. Il est probable que les parents de sa maîtresse n'avaient plus rien à crain4re, et qu'ils avaient profité de l'absence du poète pour la marier à quelque seigneur de leur choix. Nous avons de cette époque de sa vie plusieurs poésies où les plaintes qu'il exprime sur l'inconstance et le manque de foi, sont touchantes :

n Le cygne , quand il sent approcher l'heure qui met un terme à sa vie, élève sur la rive solitaire une voix plus mélancolique et des chants plus harmonieux, n voudrait voir son existence se prolonger ; il pleuré son pénible départ; il célèbre douloureusement la fin de son triste voyage. Ainsi, Madame, quand je vis la triste fin de mes amours et me sentis arrivé à la dernière crise, je déplorai, avec ime plus suave har-. monie, vos rigueurs, votre manque de foi et mon amour'. »

Le désespoir qu'il éprouva, et peut-être aussi la situation difficile dans laquelle il se trouvait, lui firent

1. Sonoet XI-HI. — Un peu plus tard, dans sa première lellre tote de rinde, il se plaint « d'aroir tu son lierre bien-aimé séparé ^ lui el attaché à an autre mur. »

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prendre la détermination de s'éloigner. Il eut tout d'abord l'intention de partir immédiatement pour l'Inde avec le vice-roi dom Alphonse de Noronha ; mais, au moment d'exécuter ce projet, pour des raisons que nous ne connaissons pas , il aima mieux passer en Afrique. C'étaitlà, d'ailleurs, que la jeunesse portugaise faisait ordinairement ses premières armes. Il s'y conduisit avec bravoure et y fut blessé : « Mars, comme U le dit, lui fit goûter ses fruits amers ; » il perdit l'œU droit dans une affaire contre les Maures devant la ville de Ceuta ; il était alors sur un navire commandé par son père, qui mourut peu de temps après.

Les trois années qu'U passa en Afrique ne furent pas seulement employées à tenir l'épée. En bravant les dangers des héros, en poursuivant la même gloire qu'eux, il célébrait ceux qui l'avaient précédé dans la carrière, et, comme on ne dit fort bien que ce qu'on éprouve soi-même, les descriptions guerrières qu'il introduisait dans son poème, avaient un accent de vérité que ne peut faire entendre aussi nettement celui qui, dans sa vie, n'a jamais tenu que la plume ^

D'après l'esprit chevaleresque du temps, il pouvait croire que les actions d'éclat qu'il venait d'accomplir, que la blessure qu'il avait reçue, lui permettraient de rentrer à Lisbonne avec honneur. Comptait-il sur

1 . Il est prouvé qae, lorsque Camoens partit pour l'Inde, H avait déjà écrit six chants des Lutiades. Il avait dû en composer deux ou trois eo Afrique. — Sa seconde élégie : Aquelle que de amor^ et sa poésie misanthropique : Quem pode ser no mwido lâo guielo, où il dé* plore le désordre du mondCf ont été faites à la même date.

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quelque récompense? ou n'espérait-il pas plutôt que la réputation militaire qu'il venait d'acquérir, en le parant d'une gloire nouvelle, ferait une nouvelle et puissante impression sur l'esprit de celle qu'il aimait? n revint donc d'Afrique, mais il ne tarda pas à reconnaître que toutes ses espérances étaient vaines. Il ne trouva que déception , et sa situation devenant plus triste, son cœur plus douloureusement affecté, il résolut de s'embarquer pour l'Inde. Où pouvait-il être mieux, pensait-il, pour chanter l'expédition de Yasco de Gama, que sur le théâtre même des conquêtes portugaises ?

Voyage aux Indes

Il partit sur le Sao Bento, un des quatre vaisseaux qui composaient l'escadre expédiée pour les Indes, en 1553, sous le commandement d'Alvarez Cabrai. Lorsqu'il quitta le rivage, il dit lui-même qu'il s'écria conune Scipion : Ingrate patrie, tu n'auras pas mes ost Cette plainte est la seule qu'il ait jamais exprimée contre son pays, et remarquons d'ailleurs qu'au moment où il la proférait, il allait aux contrées les plus éloignées dans Tintention de combattre pour cette même patrie qui avait méconnu ses services '.

1. c MooU paternels, écrit-il au V« chant àes Lusiade» en pensant à ce départ, terre chérie, bords Tortunés du Tage, nous vous quittions, mais nos cœurs et nos tristes pensées vous restaient. Cintra fayait dans l'éloignement ; ses riantes collines s^effaçaient peu à peu ; nos yeux ne pouyaient s*en détacher. La terre enfin s'évanouit entièrement : nom ne Ttmes plus que le ciel et les eaux. >

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Une tempête ayant assailli et dispersé la petite flotte au passage du cap de Bonne-Espérance, le Sao Bento fut le seul vaisseau portugais qui parvint aux Indes cette année-là. Le vice-roi était alors Alphonse de Noronha, qui était sur le point d'entreprendre une expédition contre le souverain de Ffle de Chembé ou de Pimenta, parce que, plusieurs fois, il avait attaqué sur leur territoire les princes de Porca et de Cochin, alliés des Portugais. Cette entreprise lointaine, sur la côte de Malabar, dans la direction du cap Comorin, pouvait être glorieuse. Camoens, qui était impatient de se signaler, n'hésita pas à accompagner le vice-roi, et contribua pour sa part à la victoire qui fut remportée. Ce fait d'armes est raconté dans une de ses élégies avec une simplicité d'expression et une modestie qui en rehaussent encore le mérite * .

De retour à Goa, en iSS4, il apprit la mort de son meilleur ami, dom Antonio de Noronha, qui avait été tué l'année précédente, à l'âge de dix-sept ans, par les Maures de Tétuan dans un combat livré près de Geuta. Il lui témoigna dans plusieurs poésies sa tendresse et ses regrets^.

Son séjour à Goa ne fut pas de longue durée. Malheureusement pour lui, le vice-roi, qui avait pu apprécier son mérite, fut rappelé en Europe dès le 23 septembre 1S54, et remplacé par dom Pedro de

1 . Huma ilha, que o Rei de Porca tem, E que 0 Rei de Pimenta ihe tomara

Fomos lomar Iha, e succedeo nos bem. (Ëiég. 1.)

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