‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 100 sur 240 · I. De rébus Emmanuelit, Lib, VIL · texte numérisé non relu

I. De rébus Emmanuelit, Lib, VIL

fense; elle avait, dit-on, huit mille pièces de canon, et, sans compter sa nombreuse population de Malais, vingt mille étrangers disposés à la défendre. Albuquerque «comprit qu'il fallait se hâter : il incendia les bâtiments ^zarates qui s'étaient mis au service du roi de Malacca, «t commença le bombardement ; Mahamed, dont les préparatifs n'étaient pas terminés, renvoya alors les prisonniers, offrit une indemnité de 300,000 cruzades et promit de laisser bâtir dans la cité une forteresse portugaise. Mais toutes ces avances n'étaient faites que pour arrêter l'incendie qu'avait causé le bombardement, et pour prendre le temps de compléter l'armement des forts et des troupes. Lorsque le vice-roi en eut acquis la preuve, il résolut de frapper la population de terreur par une résolution vigoureuse : il ordonna une attaque générale^ fit débarquer tous les siens, s'empara, après une journée de combat, d'un pont qui commandait la ▼ille, incendia le palais de Mahamed, et poursuivit une latte acharnée durant neuf jours consécutifs. Les Malais firent des efforts désespérés : on les vit, dans certains ^artiers, défendre pied à pied leurs rues, leurs maisons ; ils furent enfin réduits par la précision de l'ai*tillerie et les dispositions stratégiques des Portugais. Trois mille canons et un butin considérable tombèrent entre les mains des vainqueurs. Albuquerque, dont le désintéressement était égal au courage, fit distribuer ^ux soldats toutes les richesses conquises : il ne garda pour lui que six lions de bronze qu'il destinait à l'orxiement de son tombeau.

La nouvelle de la ruine de Malacca se répandît rapidement, et les nations voisines ne tardèrent pas à envoyer au vice-roi des députations qui lui offraient leur soumission ou leur alliance. Il les accueillit toutes avec bienveillance. Il accorda la même protection aux Malais vaincus. Il se hâta de réédifier la ville qu'il ve-

nait de ruiner, respecta les idées et les mœurs des indigènes, partagea les charges et les magistratures entre eux et les Portugais, et s'attira, par les mesures équitables et prévoyantes qu'il sut prendre, Testime, la reconnaissance, TafTection générale. Le commerce, un instant interrompu, prit de nouveaux développements : les richesses affluèrent de toutes parts, et la puissance de Malacca s'accrut avec une telle rapidité que, deux années plus tard, ayant été attaquée par le puissant roi de Java, elle n'eut besoin d'aucun secours : Fernand Pères d'Adrade put la défendre par ses propres forces.

Albuquerque ne négligea pas non plus les découvertes qui, de ce nouveau point, pouvaient être entreprises ao loin : trois bâtiments, confiés à Antonio et à Francisco d'Abreu, avec deux cent vingt hommes, s'avancèrent an delà de Java, parcoururent les Moluques et les îles voir sines sur un espace de plus de cinq cents lieues et allèrent prendre un chargement d'épices à Banda, qu'on appelait alors la ville au girofle.

Cependant les radjahs du Malabar, persuadés que l'entreprise des Portugais contre Malacca devait échouer, s'étaient révoltés après l'éloignement du vice-roi et avaient uni tous leurs efforts à ceux d'Idalcan : 6oa, défendue héroïquement par la faible garnison qui lui restait, se trouvait réduite aux dernières extrémités. Albuquerque laissa à la hâte sa nouvelle conquête aux soins de ses lieutenants et accourut au secours de Goa. Une seule victoire mit fin à la révolte des Hindous : tous les princes alliés d'Idalcan se soumirent et furent obligés d'autoriser auprès de leurs villes principales la construction de forteresses qui reçurent des garnisons portugaises ; Galicut partagea le sort des autres cités ; le Samorin, comme les principaux radjahs, devint le vassal du viceroi, et tout le Malabar reconnut définitivement la souveraineté d'Emmanuel.

Après avoir mis fin à cette révolte, Albuquerque se trouvait libre de ses mouvements : ses vues se reportèrent sur la mer Rouge et le golfe Persique. Il avait reçu déjà plusieurs lettres du roi, qui lui recommandait la prise de la cité d'Aden : les Portugais, à la vérité, possédaient toujours la petite forteresse de Coco, mais ce poste devenait insuffisant, et les forces que le sultan d'Egypte pouvait réunir à Suez ne s'en inquiétaient guère. Il est certain que la possession d'Aden, qui commande toute la mer Rouge, eût été très-importante, et qu'Emmanuel se rendait un compte très-exact de la situation, en appelant de ce côté l'attention du vice-roi. Malheureusement, le sultan n'ignorait pas l'importance de la place que convoitaient ses ennemis : il l'avait fortifiée puissamment, et, quand Albuquerque se présenta avec son escadre dans l'espoir de s'en emparer par surprise, son attaque fut repoussée et ses projets déjoués. Il eut un moment l'intention de s'avancer jusqu'à Suez pour y combattre toutes les forces réunies de l'Egypte ; les vents s'opposèrent à cette expédition. Ce fut alors qu'il conçut, dit-on, la pensée de ruiner les Égyptiens en détournant le cours du Nil ; le négus d'Abyssinie le désirait aussi vivement que lui et aurait favorisé de tout son pouvoir l'exécution de cette vaste entreprise ; seulement les ouvriers expérimentés faisaient défaut et il écrivit, dit-on, plusieurs fois à Emmanuel pour le prier de lui envoyer quelques centaines d'habitants de Madère, qui passaient pour les terrassiers les plus habiles de ce temps. En attendant, et pour réparer tout de suite l'échec qu'il venait de subir dans la mer Rouge, il se dirigea vers le golfe Persique, et résolut de conquérir cette fameuse cité d'Ormuz qu'il avait dû abandonner quelques années auparavant, par suite de la trahison des commandants de vaisseaux qui l'accompagnaient, alors qu'il n'était pas encore vice-roi des Indes. Lors-

qu'il arriva devant la ville, elle venait de subir une révolution intérieure : Tancien roi avait été remplacé et les principaux ministres renversés. Mettant à profit ces dissensions, il exigea qu'on lui restituât la forteresse qui avait été autrefois construite par les Portugais ; après s'y être établi, il la consolida et la rendit aussi redoutable que possible. Bientôt il y domina complètement la ville et, lorsque le roi des Persans, Rais-Hamed, lui fit réclamer le tribut que payaient par le passé les détenteurs du fort, il lui répondit en montrant ses canons. « Il fit apporter, disent les commentaires écrits par son fils, force boulets de bombardes, arbalètes et fusils, ainsi que bombes à feu, et il fit dire au roi que c'était la monnaie avec laquelle le roi de Portugal voulait que ses capitaines payassent le tribut. » A partir de ce moment, le commerce d'Ormuz appartint complètement aux Portugais et reçut un accroissement considérable. Cette cité, qui était déjà ricbe, acquit une telle opulence et tant de splendeur que ce dicton populaire se répandit alors en Asie : « Si Ormuz n'est pas le paradis, elle en est bien près. »

Albuquerque était à l'apogée de la gloire et de la puissance : sans se laisser rebuter par les vives contradictions qu'il avait souvent essuyées , tant de la part du conseil d'Emmanuel que de celle des généraux employés dans l'Inde, il avait suivi avec autant de succès que de persévérance le plan gigantesque qu'il avait formé. Il recevait les ambassadeurs des rois, réglait les tributs des peuples, creusait des ports, élevait des forteresses, embellissait les villes, entretenait une police sévère parmi ses compatriotes, et le respect du nom por^ tugais partout où flottait son pavillon. La fortune lui avait fait naturellement beaucoup d'envieux. Déjà le roi, sur les rapports secrets qui lui avaient été envoyés, lui avait à plusieurs reprises adressé des remontrances

au sujet du choix de Goa comme capitale du nouvel empire ; il avait fallu qu'Albuquerque donnât de longues explications pour se faire pardonner la plus belle et la plus utile de ses fondations, et ce n'avait pas été sans on certain sentiment de tristesse qu'il s'était écrié en cette circonstance : « Je dois plus de gré au roi d'avoir défendu Goa contre les Portugais qu'à moi-même pour l'avoir conquise deux fois ! » Ses ennemis ne se lassèrent point : leur basse jalousie continua de travailler sourdement dans l'entourage du roi. Ils connaissaient l'esprit ombrageux d'Emmanuel et s'efforçaient de l'effrayer en lui persuadant qu'Albuquerque ne travaillait qu'à se rendre indépendant du Portugal. Ils n'avaient pas oublié d'ailleurs quelle avait été la récompense des émixients services de Pacheco : ils ne désespéraient pas de pouvoir infliger le même sort à l'homme illustre qu'ils voulaient persécuter.

Un acte de sévérité, que le vice-roi s'était cru dans la nécessité d'exercer contre un certain nombre d'officiers c]ui avaient transgressé ses ordres, avait donné quelque prise aux accusations dont il était l'objet ^ Voici l'événement tel qu'il est raconté par Osorius. « Il arriva que des femmes indiennes, qu'il faisait garder avec un soin particulier, soit qu'il les destinât à la reine Marie (car elles étaient d'une beauté remarquable) , soit qu'il eût dessein, après les avoir fait initier aux mystères du christianisme, de les marier à des Portugais, devinrent l'objet d'une passion criminelle de la part de quelquesuns de ses officiers. Ils étaient excités et conduits par un certain Ruy-Diaz, fils d'un employé civil de l'armée. Malgré la défense d'Albuquerque, ils se rendaient secrètement, pendant la nuit, au vaisseau dans lequel elles étaient gardées. Le général informé d'une désobéissance

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