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Il prit soin, pendant tout son règne, de ne s'écarter jamais de la politique extérieure tracée par Jean II et par Emmanuel. Comme eux, il maintint une étroite alliance avec TEspagne : pour afiFermir Tunion des deux pays, il se maria, dès le 5 février 1525, avec la sœur de Charles-Quint, Tinfante Catherine, qui fut une reine de grandes qualités et qui montra plus tard le plus entier dévouement aux intérêts de la nation qui ravaii adoptée.
Jean III aimait sincèrement la paix : il lui arriva plus d'une fois de répéter que le gain d'une victoire n*eflaçait jamais les pertes causées par une guerre. Il eut néanmoins à lutter constamment dans l'Afrique orientale, dans l'Inde et dans le nouveau monde, les conquêtes lointaines du Portugal n'étant pas de nature à pouvoir être conservées sans combats ; mais il réussit à entretenir toujours des relations amicales avec les diverses puissances de l'Europe, et assura au royaume la tranquillité intérieure.
Il prit à l'égard des Certes une mesure libérale qui eût pu produire dans lavenir les plus heureux résultats. Ces assemblées nationales, qui avaient pour objet de déterminer la forme et la qualité des impôts, et qui devaient délibérer sur toutes les questions ayant rapport à la bonne administration et à la prospérité de la chose publique, ne pouvaient être réunies sans une convocation émanée du roi, et jusque-là l'époque des convocations était toujours demeurée incertaine : le roi restait seul juge de l'opportunité des Cortès et pouvait à son gré se dérober à l'espèce de contrôle exercé par elles. Jean in décida qu'elles seraient convoquées à date fixe etqu*elles se réuniraient désormais tous les dix ans.
Il donna une vive impulsion au développement intellectuel du pays, favorisa les lettres et les arts, fit construire un grand nombre d'édifices publics, tels que le
magnifique aqueduc de Lisbonne, la douane, les magasins de la marine et les bâtiments nommés Tercenas*
Sous son gouvernement, la marine prit aussi un accroissement considérable : Garcia de Resende évalue àtrois cents navires de toutes dimensions les forces dont on put disposer. Le commerce s'en ressentit et atteignit un degré de prospérité qu'il n'avait pas encore connu : la ville de Lisbonne devint comme un entrepôt universel. Tous les habitants de l'Europe, rois, princes, potentats et vassaux , gens nobles et dignitaires ecclésiastiques, banquiers, fabricants et gens de haut commerce, tout le monde recherchait avec avidité les productions asiatiques ; et elles étaient nombreuses : outre le girofle des Moluques, la noix muscade et le macis de Banda, le poivre et le gingembre du Malabar, la cannelle de Geylan, l'ambre des Maldives, le sandal de Timor, le benjoin d'Achem, le bois de Tek et les cuirs de Gochih, les navires portugais débarquaient l'indigo de Gambaya, le bois de Solor, les chevaux d'Arabie, les tapis de Perse, les soieries, les damas, la porcelaine et le musc de Ghine, les étoffes du Bengale, les perles de Kalekar, les diamants de Narsingue, l'or de Sumatra et de Lecq. L'Afrique expédiait l'ébène de Malaguette, des maroquins, des nattes tissues de folioles de palmiers, des draps de coton, et des objets travaillés habilement avec l'ivoire. Le Brésil enfin, dont l'exportation n'avait pas encore pris tous les développements, expédiait déjà des hamacs en coton, de magnifiques manteaux en plume et un sucre excellent. Garcia de Resende raconte qu'il vit vendre à Lisbonne, en un seul jour, pour 700,000 cruzades de produits étrangers.
Il faut avouer toutefois que ces progrès rapides et presque prodigieux de l'importation étrangère ne s'accomplirent pas sans grand dommage pour l'industrie nationale. L'agriculture, qui était restée en honneur sous
la plupart des règnes précédents, se trouva peu à peu délaissée: les bons esprits ne manquèrent pas de condamner une aussi déplorable négligence. «Après tout, s^écrie Alphonse de Souza dans le récit de Yasconcellos, la conquête des Indes ne nous a pas donné des champs à ensemencer et des prairies où faire pattre nos troupeaux ; elle ne nous a pas fourni de laboureurs qui cultivassent nos terres, et, bien loin de là, elle nous retire ceux qui nous servaient à cet usage, car les uns, emportés par la cupidité , les autres, enlevés par les nécessités de la guerre, nous laissent au dépourvu plus qu*il ne conviendrait. Aussi ceux qui portent sur ce point les spéculations de leur esprit, disent-ils qu'il y a maintenant beaucoup plus de terres incultes qu'il n'y en avait jadis, et qu'on délaisse celles qui furent cultivées; et d'ailleurs, si cela pouvait être nié, nous verrions moins de forêts et beaucoup plus de terres arables ; car, si l'on ne mettait son espérance dans les choses de l'Inde, la population s'occuperait à coup sûr de ce qu'elle a sous la main, à ses portes. Il en est de même des autres industries. »
Cet abandon de l'agriculture ne fut pas la seule tanie du règne de Jean III. Il ne sut pas, comme Jean II et comme Emmanuel, se renfermer dans les justes limites d'une saine piété : il se laissa entraîner par un zèle religieux immodéré, et l'on peut dire qu^il déchaîna sur son pays deux véritables fléaux en y introduisant coup sur coup l'inquisition espagnole et les jésuites.
Ce n'est pas que les jésuites n'aient rendu aucun service au Portugal : François Xavier, parti pour les Indes en 1541, fut regardé comme l'apôtre du nouvel empire^ et les missionnaires, (jui allèrent au Brésil, y firent peut* être plus pour l'établissement de la domination portu-' gaisc que les guerriers conduits par Thomas de Souzaé Mais, s'ils surent par leurs prédications se rendre utiles dans les colonies, leur séduction adroite tle tarda pas A
8*emparer de Tesprit du monarque et à exercer sur Tintérieur du royaume une influence dont le règne suivant devait éprouver les résultats déplorables. « Le P. Simon Rodriguez, dit un historien portugais, se voua à établir chez nous l'empire de Tambilieuse société de Loyola. Ce fanatique, aidé par dix compagnons aussi infatigables que lui, parvint à usurper des droits à Tépiscopat, et 8*empara de tous les ressorts de Topinion publique, du gouvernement de TÉglise et de TÉtat, de l'éducation de la jeunesse. Jean III fit lui-même les vœux des jésuites et la noblesse portugaise commença, dès lors, à se voir obsédée par des corrupteurs de la morale chrétienne. » Dix ans après leur introduction, ils avaient déjà reçu de riches dotations, dirigeaient le célèbre collège de Goïmbre, et ne craignaient plus de dévoiler toutes leurs prétentions. En peu de temps, ils devinrent tout-puissants, et, pour briser leur pouvoir deux siècles plus tard, il ne fallut rien moins que toute Ténergie de caractère d'un des plus grands hommes d'État qu*ait produits l'Europe «.
L'inquisition les avait précédés de plusieurs années. Si Ton en croit les historiens les plus dignes de foi, elle s'était établie dans le royaume de la façon la plus étrange. Le fils d'un capitaine espagnol, du nom de Saavedra, très-habile dans l'art de la calligraphie, après s'être instruit minutieusement, auprès d'un théatin, de toutes les formalités exigées par la cour de Rome pour l'érection d'un tribunal du saint-office, avait fabriqué une fausse bulle au nom du pape Paul III et s'était présenté au roi de Portugal comme légat a latere. Il avait obtenu de lui Tautorisation de parcourir le pays pour châtier les juifs, l6s musulmans et les sorciers : des bûchers s'étaient dressés sur son passage, et partout il avait été reçu avec
t. PomlMd.
une respectueuse terreur lorsqu'un jour, s'étant approché des frontières de la Castille, il fut tout à coup attaqué et emmené prisonnier par des hommes «irmés que dirigeait un banquier de Se ville, qui disait avoir été volé par lui pour une somme considérable. Le procès qui suivit prouva que le prétendu légat n'était qu*un escroc et un faussaire : il fut condamné à dix ans de galères. Mais le tribunal qu'il avait établi, n'en fut pas moins maintenu, et les trois inquisiteurs, qu'il avait précédemment appelés pour l'aider dans ses travaux, le licencié Pedro, Alvarez de Bezerra et le licencié Gardenas continuèrent leurs redoutables fonctions. Bientôt même Jean III fit élever le grand palais de l'inquisition et, plus tard, il donna des ordres pour que les procédures du saint-ofQce fussent mises en vigueur jusque dans le gouvernement des Indes. Ce fut un grand malheur pour les colonies portugaises : car, si les jésuites, par leur douceur et leurs prédications insinuantes, pouvaient attirer à eux les Hindous non soumis, l'inquisition, par ses supplices et ses procédés sanguinaires, était de nature à soulever contre les conquérants les peuples les plus débonnaires, qui se voyaient persécuter dans leur religion et dans les idées qui leur étaient les plus chères. Le tribunal de rinde devînt plus puissant encore que celui du Portugal : soustrait à l'autorité royale dont il était trop éloigné, le grand inquisiteur de Goa se rendit supérieur et à l'archevêque et au vice-roi ; la liberté de tous fut i sa merci, les indi\ddus entachés du moindre soupçon d'hérésie pouvant être plongés dans les' cachots sous les prétextes les plus frivoles.
Le peuple toutefois ne se plaignit pas tout d*abord d'innovations dont il ne savait prévoir les funestes effets. L'acte du roi qui lui fut le plus sensible, parce qu'il blessait son orgueil national, fut l'abandon de plusieurs places d'Afrique. Gette décision pourtant n'était point
dépourvue de sagesse. De quelle utilité pouvaient être désormais pour les conquérants des Indes les petites villes d'Azamor, d'Alcazar, d'Arzila et de Saff ? Au lieu de prodiguer, sans aucune espèce de profit, les forces militaires du Portugal sur tout le littoral de l'Afrique septentrionale et d'y subir chaque année, dans des luttes sans gloire, des sacrifices d'hommes et d'argent, que ne compensait aucun avantage sérieux, ne valait-il pas mieux s'y établir solidement dans quelques places fortes telles que Geuta, Tanger et Tétouan, et détacher de cette contrée les troupes aguerries, dont la présence aux Indes pouvait fortifier l'empire nouveau en apportant aux vicerois un contingent, qui leur devenait, chaque jour, plus nécessaire? Ce fut, jusqu'à la fin de sa vie, la plus grande préoccupation de Jean III, de réserver toutes les ressources dont il pouvait disposer, à ces conquêtes lointaines que lui avaient léguées ses prédécesseurs, et qu'il ambitionnait de laisser après lui, non-seulement intactes, mais plus vastes encore et mieux affermies.
11 ne négligea pas, comme l'avait fait Emmanuel, la possession du Brésil. Il y envoya des colons, et leur nombre devint en quelque temps assez considérable pour C|uc Thomas de Souza, qui y avait été nommé gouverneur, pût diviser la colonie en plusieurs capitaineries, dont les principales furent celles de Saint- Vincent, d'Uleos, de Femambouc, de Porto-Seguro et d'Itamaraca. X«a ville de San-Salvador qui, dans la pensée du fonda- ^ur, devait être la capitale du pays, s'éleva, dans une excellente situation, à la baie de tous les Saints, et, un peu plus tard, fut construite la citadelle qui donna naissance à la ville de Rio-Janeiro.
Les Indes surtout furent l'objet de ses soins les plus assi- <lus. Il ne perdit jamais de vue l'administration des gouverneurs et des vice-rois qu'il y envoya, et si parfois il y eut des fautes commises, ses choix en général furent dirigés
278 APBRÇU DB L'HISTOIRB DB PORTUGAL.
de telle façon qu'il eut bien rarement à les regretter.
Le dernier vice-roi qu'avait nommé Emmanuel était, nous l'avons dit, Edouard de Menezès. En arrivant dans THindoustan, il avait appris que les habitants d'Ormuz venaient de massacrer tous les Portugais, et, par une victoire éclatante, il avait su mettre fin rapidement à cette révolte, qui menaçait déjà de s'étendre sur les Moluques, Geylan et Malacca. Mais, après ce premier acte de vigueur, son administration avait mérité de graves reproches. Il s'était montré désireux d'acquérir plus de richesses que de gloire ; il avait indisposé contre loi la plupart des populations par sa cupidité ^
Jean III, alarmé des rapports qu'il recevait sur la mauvaise impression produite dans les Indes par la poli> tique insatiable d'Edouard de Menezès, résolut de rétablir dans ces contrées la bonne réputation des Portugais en lui donnant pour successeur le fameux Yasco de Gama. Sa vertu, son courage à l'épreuve de tous les revers» l'étude qu'il avait faite d'un pays dans lequel il avait pénétré le premier, lui avaient acquis l'estime, l'admiraUcn et la confiance de tous. Il partit avec quatorze vaisseaux, accompagné de Henri de Menezès, de Pierre de Maaoarenhas et de Lopez Sampayo. Leur navigation ne fîit pas des plus heureuses : ils essuyèrent d'horribles tempêtes et des maladies contagieuses qui firent périr beaucoup des leurs. Ils abordèrent enfin & Ghaul, où Gama fut reconnu vice-roi des Indes '.
Il prit aussitôt la route de Goa et, après y avoir séjourné quelque temps, se rendit à Gochin vers la fin d'octobre 1524. L'exactitude avec laquelle il examina toutes choses, et la sévérité avec laquelle il punit ceux qu'il trouva en faute, répandirent une terreur générale