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Il dit, et ses officiers s'empressent d'étaler aux yeux du gouverneur les différentes armures : les lourds brassards, les boucliers ornés de diverses couleurs, les balles, les arquebuses d'un pur acier, les arcs, les carquois chargés de flèches, les pertuisanes aiguës et les lances redoutables.
Les bombes, les pots à feu, si féconds en ravages, les bouches d'airain qui vomissent la mort, rien n'est soustrait aux regards des insulaires ; mais Gama ne permet point aux enfants de Yulcain d'allumer ces terribles machines. Il dédaigne de déployer sa force devant la faiblesse, et de montrer à de vUs troupeaux la puissance du lion.
Le Maure observait tout d'un œil attentif. La défiance et la haine ont pénétré jusqu'au fond de son âme ; mais il les cache avec un art profond. La rage est dans son cœur, et le sourire dans ses yeux. Il caressse les guerriers, il les flatte, et couvre d'un voile d'amitié le noir projet qu'il médite.
<( De tous les biens que tu pourrais m'ofirir, lui dit « Gama, le plus précieux pour moi serait un pilote « expérimenté qui dirigeât mes vaisseaux vers les ri- « vages de l'Inde. Des trésors seraient le prix de sa fidé- « lité. — Tu l'auras,» lui répond le gouverneur ; mais, dans sa lâche perfidie, il voudrait pouvoir, ce jour-là même, ne lui donner d'autre pilote que le nautonier des enfers.
Tant les religieuses paroles de Gama ont changé le cœur du Barbare I tant il abhorre le culte pur des chrétiens ! 0 Providence ! tes mystères confondent la faible raison des mortels. Pourquoi, sous ton égide, n'est-on pas toujours à l'abri de la fureur des méchants?
eiples du Coran, une magniQque profession du chrisUanUme ; il appuie son discours de l*appareil imposant de ses moyens d'aUaque et de défense. Ce ton religieux et guerrier est tout à Tait dans les mœurs du siècle de Gama, et sa conduite est conforme au caractère que tous les historiens 8*accordent à lui donner. (M.)
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Le Maure cependant se dispose à quitter la flotte. D'un front où se peint la gaité^ d'un air affectueux, il prend congé des Portugais, et s'éloigne avec son escorte. En peu d'instants, il a franchi le court espace qui le sépare de la terre. Une foule empressée le reçoit sur le rivage et l'accompagne jusqu'à son palais.
Du haut de l'Olympe, Bacchus a lu dans le cœur du Maure. Il y voit se former l'orage qui menace les descendants de Lusus. A la fureur des Africains il veut unir ses propres fureurs, s'associer à leurs complots et travailler avec eux à la ruine des guerriers. Absorbé dans ces pensées, Bacchus se disait à lui-môme :
« Ainsi donc le Sort a décidé que ces nouveaux con- <c quérants triompheraient de toutes les nations de « rindus et du Gange, qu'ils couvriraient de leurs « exploits le théâtre de mes victoires. Et moi, fils de « Jupiter, moi qui ne démentis jamais cette illustre x origine, je souffrirais cette injustice du Sort! je con- <c sentirais au triomphe de ses obscurs favoris !
« Déjà le fils de Philippe, aidé du secours de Mars et « de la faveur des cieux, a subjugué cette terre sacrée, (c Souffrirai-je encore que, sous la protection des Destins, « une poignée d'aventuriers vienne, à force de persévé- « rance et d'audace, faire oublier au monde le héros de <x la Macédoine, et les Romains et moi?
« Non, les vœux de leur chef ne s'accompliront point : « jamais il ne verra les climats de l'Orient. D'inévitables « pièges se multiplieront sous ses pas ; je descendrai sur « la terre, je bouleverserai le cœur du Maure. Déjà ce « peuple indigné frémit et s'agite ; le moment est favo- « rable; hàtonsnous de le saisir. »
Il dit ; et, furieux, il s'élance sur la rive africaine ' . Là,
1. Ronsard, dont le poSme bizarre est contemporain des Lutiades et de U Jérusalem délivrée, introduit dans son ouvrage une fiction sem-
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caché sous les traits d*uD mortel, il marche vers le promontoire de Prase et pénètre dans Mozambique. Pour mieux ourdir sa trame homicide, il a pris la figure d*un vieillard dont Tile entière respecte la prudence et dont le prince écoute les conseils.
Il épie rheure favorable à sa feinte, aborde le chef des infidèles, et d'une voix émue : « Défie-toi, lui dit-il, c( de ces perfides étrangers. Ils ont toujours sur les c lèvres des paroles de paix; mais, si j'en crois la renom- « mée, les nations répandues sur la c6te se souviendront € longtemps de leur sanglante apparition.
« Connais ces vils chrétiens. Avant d'arriver jusc qu'à nous, ils promenaient sur les mers le brigandage « et l'incendie. Ces désastres ne sont que le prélude des c maux qu'ils nous apportent. Éternels ennemis des c enfants de Mahomet, Us viennent nous égorger, s*emc parer de nos dépouilles, et réduire en captivité nos « enfants et nos femmes.
« Demain, au lever de l'Aurore, leur chef doit descendre « sur le rivage pour y puiser l'eau des fontaines. Il ne « manquera pas de se faire accompagner des siens : le « crime est toujours lâche. Rassemble ta fidèle milice, ce et va les attendre avec elle dans un lieu tranquille et
blable. Le dieu Mare gUotéressait à la gloire de Franeus, le père des Français. Pour le secourir de plus près, il quitta TOlympe ;
Puit eomme un trait roidement t'élança Dedans Buthrote oà sa forme laissa.
Et prit le corps, l'allure et le visa^ D'un vieil Tro jeu aux affaires très-sage.
Ronsard était un homme de génie ; mais il écrivait dans une langue encore indocile et barbare. Il la tourmenta sans la polir, et la chargea d^expressions nouvelles qui la rendirent inintelligible. Camoens, au contraire, eut le bonheur de trouver dans la sienne toutes les ressources qu'exigeait une grande composition poétique. Il la fixa : aucun des termes qu*il a si heureusement employés, aucun de ses toure n*a vieilli.
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« couvert. Débarqués sans défiance, les brigands s'offri- « ront d'eux-mêmes à tes coups.
« Et si, dans cette surprise, leur troupe vagabonde ne « périt pas tout entière, voici par quel moyen tu pourras « en atteindre les débris jusque sur leurs vaisseaux. In- « troduis parmi eux un pilote intrépide qui, sans exciter a leurs soupçons, les égare sur les ondes et livre aux « profondeurs de Tabime tous ceux qui auront échappé « au fer de tes soldats. »
Il finissait à peine : l'Africain, vieilli dans Tart de la perfidie, Tembrasse avec transport et lui rend grâces de son conseil. Bientôt les ordres sont donnés, les armes préparées, tous les postes marqués pour surprendre les Lusitaniens et rougir de leur sang Teau qu'ils viendront chercher.
Un pUote est déjà prêt à partir pour la flotte. Au-dessus de la crainte, au-dessus des remords, le crime sourit à son audace : il est digne de Thorrible mission que son maître lui confie. « Va, lui dit le gouverneur, va, quand « il en sera temps, trouver ces téméraires navigateurs ; (c conduis-les de périls en périls, d'écueils en écueils, « jusqu'à ce que la mer les engloutisse pour toujours. »
Le soleil dorait de ses premiers feux les monts Nabathéens ', quand le héros appela les guerriers qui devaient l'accompagner au rivage. A la voix de leur chef, ils arment les chaloupes, comme si d'avance ils eussent connu le complot des Barbares. Une secrète inquiétude, un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, avait éveillé leur prudence.
Des motifs moins vagues se mêlaient aux soupçons de Gama. Au lieu du pilote qu'il avait fait demander à
1. IsmaCl avait eu un flU du nom de Nabath, dont les descendants, appelés Nabathéens, habitèrent l'Arabie Pétrée et prirent plus tard le nom de Saracènes (Sarrasins). Les monts Nabathéens sont les monts d'Arabie où avaient séjourné les enfants de Nabath.
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Mozambique ) il n'avait reçu qu'une réponse équivoque où perçaient Tinsulte ef la menace. Il connaît, d'ailleurs, la foi du Maure, et, l'œil ouvert sur le danger, il dirige lentement les trois chaloupes qui forment son escorte.
Déjà les insulaires se répandaient sur la plage. Les uns se couvrent de leurs boucliers et brandissent leurs javelots, les autres courbent leurs arcs et préparent leurs flèches empoisonnées. Plus loin, derrière des bois et des rochers, reposent en silence des groupes nombreux d'infidèles. Les premiers n'ont été mis en avant que pour attirer les Portugais loin de leurs, vaisseaux, et ménager une facile victoire aux guerriers de l'embuscade.
A l'aspect des héros, les Maures poussent d'horribles clameurs et courent çà et là, agitant la lance et le bouclier, insultant, provoquant leurs nobles adversaires. Aux cris de cette meute insolente, les Portugais s'indignent; le même transport les saisit, le même élan les porte sur la rive : aucun d'eux ne s'attribuera l'honneur de l'avoir touchée le premier.
Lorsque animé par les regards de la beauté qu'il adore, l'amant plein d'orgueil et de joie se précipite au-devant du taureau, l'appelle, l'importune et l'irrite par ses cris, le fougueux animal mugit de fureur, et, les cornes baissées, les yeux fermés, court dans l'arène sanglante, pour^ suit et renverse le téméraire agresseur.
Tels s'élancent les guerriers. Le feu des chaloupes s'allume en même temps; l'artUlerie tonne contre le rivage ; le plomb meurtrier siffle dans les airs. Les Barbares se troublent ; ils hésitent ; leur bouillante ardeur a fait place à l'épouvante. Les uns désertent lâchement l'embuscade ; les autres roulent expirants sur la plage qu'ils avaient osé parcourir.
Le Portugais poursuit sa victoire, et porte au loin la terreur et la mort. La ville, sans murs et sans défense, est assaillie, incendiée, détruite. L'infidèle gémit de sa
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fatale témérité. La guerre est détestée par le faible vieillard et par la mère craintive qui allaite son enfant.
Dans sa fuite précipitée, le Maure éperdu abandonne son arc et ses flèches, et fait voler au hasard les cailloux du rivage, les éclats du rocher, les dépouilles de la forêt. Rage impuissante! Il jette un dernier regard sur ses foyers détruits, court en frémissant vers la côte, et se hâte de franchir le détroit qui le sépare du continent.
Les barques surchargées ne peuvent contenir la foule des fuyards. L*un fend les flots à la nage ; Tautre s'abîme au sein des vagues ; d'autres encore boivent et vomissent Tonde amère. L'artillerie frappe à coups redoublés les frêles bateaux des insulaires, les brise, les déchire, et couvre la mer de débris... Les Barbares ont disparu; le bruit des armes a cessé ; de riches dépouilles sont le prix de la victoire, et les Naïades du rivage abandonnent leurs urnes aux enfants de Lusus.
Cependant les Maures consternés s'irritent de leur défaite. Altérés de vengeance , ils ont recours au second artifice que Bacchus leur a suggéré. Leur coupable chef implore la clémence des vainqueurs; mais c'est encore la guerre qu'il leur envoie sous les apparences de la paix. Le gage de la foi jurée, le garant du traité, c'est ce même pUote qui s'est chargé de conduire les Portugais au naufrage.
Gama dépose sa colère. Impatient de poursuivre sa route et de profiter des vents favorables, il comble de caresses son nouveau guide, et par de pacifiques adieux répond au message du gouverneur. Bientôt le signal du départ retentit sur la flotte ; toutes les voiles déployées s'agitent dans les airs.
Ainsi partaient les joyeux Argonautes. Les ondes se séparaient sur leur passage, et revenaient, en se jouant, s'appuyer aux flancs des navires : on eût c^t que les filles de Nérée se plaisaient à former aux guerriers un riant
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cortège. Le héros, abusé par le pilote de Mozambique, ne cessait de l'interroger * sur Tlnde et sur les rivages qui se déroulaient à leurs yeux.
L'Africain se flatte en secret que bientôt Tesclavage ou la mort aura mis entre Tlnde et Gama une étemelle barrière. Plein du dieu malfaisant qui Tinspire, il décrit avec complaisance les climats 'de TOrient, la beauté de ses ports, satisfait sans réserve à toutes les questions, et captive ainsi la confiance des guerriers'. Sinon mit autrefois moins d'adresse à tromper les Phrygiens.
« Au milieu de ces mers que nous parcourons, disait « le pilote aux Portugais, non loin de nous, est une lie « où le Christ a vu dans tous les temps fleurir son culte c et ses autels. » Ces mots font tressaillir Gama. a Ami, <c s'écrie-t-il, ta fortune est assurée, si tu conduis mes « vaisseaux à File des chrétiens. »
L'imposteur obéit avec joie : c'est là qu'il avait marqué le terme de la course et de l'existence des héros. L'Ile appartenait à cette nation parjure et cruelle qui suit la loi de Mahomet. Ce n'était plus la faible Mozambique avec sa tremblante milice; c'était QuUoa : son noma retenti dans le monde.
Déjà les proues impatientes se dirigeaient vers le port. « Où courez-vous, navigateurs imprudents? ne voyez- (( vous pas qu'un monstre vous égare? Sa main vous « conduit au trépas. » Ainsi parlait leur génie tutélaire,
1. Tum vero ardemus scitari et qtuerere causas, Ignari scelerum tantorum arlisque Pelasg».
(Virg., Enéide, II, v. 105-106.)