Tempore Jam ex illo easus mihi eognilus urbis
Trojanie, nomenquo tuum
Quare agite, o tectiB, Juvenes, succedite nostris.
(Virg., Énéide,l, v. 628-627.)
LBS LU8IADE8. CH. II (St. 5-«). 333
« lant, les plantes aux vertus salutaires ? Vas-tu deman- « der aux climats de TAurore les pierres brillantes, « Tétîncelant rubis, le diamant aux mille couleurs? « Mombaze a de quoi satisfaire amplement à tes d6m sirs. »
A ce discours, Gama laisse éclater sa reconnaissance et sa joie. « La nuit commence às*étendre sur les eaux, « répond-il au perfide ambassadeur; mais, aussitôt que. « les premiers rayons du jour viendront éclairer ma « route, je m*empresserai d'obéir à ton roi.
« Oui, j'irai visiter ce monarque magnanime, ce gé- « néreux ami des chrétiens : car on m'assure que des face milles chrétiennes vivent paisiblement sous ses lois. — (c On t'a dit vrai, réplique à l'instant l'Africain : la tolé- « rance du prince en a peuplé Mombaze.» Cette réponse, si naturelle en apparence et si prompte, achève de tranquilliser le héros ; mais il n'a point oublié Mozambique, et sa prudence veille encore.
Il avait amené sur ses vaisseaux quelques-uns de ces hommes que Thémis a cpndamnés^ , et qui' rachètent leur peine par un courageux dévoûment. Il en choisit deux et se confie à leur intelligence. « Allez, leur dit-il, c observez avec adresse ce peuple nouveau, son carac- « tère et ses mœurs ; les forces de la cité, son port, ses 0 arsenaux, ses remparts ; mais surtout visitez les chré- « tiens ; annoncez-leur l'arrivée de leurs frères. »
Il les charge de présents pour le roi , premiers gages d'une alliance qu'il croyait commencée, et dont il voulait resserrer les nœuds. Les deux Portugais quittent la flotte accompagnés des musulmans, et sont accueillis
1 . C'était la coutume des Portugais d*cmmener dans leurs eipëditions lointaines quelques condamnés, qui deraient être chargés des missions les plus dangereuses, et qui obtenaient leur gr&ce s'ils B*en acquittaient.
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sur la rive par les témoignages trompeurs de la publique allégresse.
Ils paraissent au pied du trône, y déposent les présents de Gama, et du palais volent dans la cité, promenant partout des regards observateurs ; mais les infidèles les trompent, les égarent et se jouent de leur vaine curiosité. L*homme perfide est soupçonneux : toujours prêt à trahir, il ne voit partout que des traîtres.
Cependant le dieu dont les Thébains célébraient autrefois la double naissance^ et Téternelle jeunesse, Bacchus, était descendu dans Mombaze. La retraite qu'il a choisie a pris Taspect d*un temple. Caché sous la figure et sous les vêtements d'un chrétien " , il slncline devant le pompeux autel qui vient de s'élever sous ses mains.
Là, Bacchus avait tracé l'image de l'Esprit divin qui, sous la forme d'une blanche colombe, venait planer sur la Vierge sacrée. On y voyait aussi représentée la sainte société des Douze. Leur figure était animée d'une ardeur céleste ; les flammes légères qui voltigeaient sur leur tête leur inspiraient le don des langues.
Les Portugais sont conduits au temple où les attendait la fausse divinité. Ils fléchissent le genou et portent
1 • Les mythologues prétendent que Bacchus, à sa naissance, fût eaehô sur le mont Méros, dans un temple dédié à Jupiter. 11 n*en fallut pas davantage pour faire dire aux Grecs, naturellement amis du merreilleux, que le fils de Sémélé avait été renfermé dans la cuisse de Jupiter. Ce jeu de mots, propagé par les poëtes, finit par devenir dans toute la Grèce une opinion religieuse ; et les filles de Minée se trouvèrent fort mal d'avoir douté de la double naissance de Bacchus. (Ovide, Métam,, 1. IV.)
2. Cette fiction de Bacchus, attirant les Portugais dans un temple chrétien, repose sur un fondement historique. Il y avait à Mombaze quelques chrétiens abyssins, que Pintérét du commerce y faisait tolérer. Ces chrétiens d'Ethiopie, dont la religion n'était qu'un mélange grossier du rite grec et du Judaïsme, avaient une espèce de temple orné d'images chrétiennes. Les Maures en profitèrent pour tromper les Portugais et les attirer dans le piège.
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leur pensée versTÊtre souverain qui gouverne le monde. L'autel était parfumé des plus doux trésors de TArabie ; et, dans sa trahison, le dieu du mensonge adorait le dieu de la vérité.
C'est là que fêtés et comblés de caresses, les deux chrétiens passèrent la nuit dans la pieuse illusion dont Bacchus abusait leur crédulité. Mais déjà le crépuscule du matin éclaircissait les ombres ; déjà TAurore au front vermeil commençait à rougir Textrémité de Thorizon.
A peine a-t-elie paru que les Africains vont porter à la flotte un nouveau message plus pressant que le premier. Avec eux revenaient les deux Portugais, fiers et triomphants de Taccueil qu'ils avaient reçu dans Mombaze. Leur récit enflamme tous les cœurs. — « Partons, s'écrient les guerriers ; ce peuple nous appelle, les chrétiens nous attendent.
« Oui, disaient à Gama ses deux envoyés, nous avons (( vu un prêtre, des autels, un temple qui nous a servi (( d'asile. Là, seuls au milieu d'un peuple inconnu, au « sein d'une nuit profonde qui nous livrait à lui sans a défense, nous avons attendu paisiblement le retour de « l'aurore. A la ville, au palais du roi, partout les mêmes « témoignages de bienveillance et de cordialité. Si la (( bonne foi ne règne point à Mombaze, où faudra- t-il « donc la chercher ? »
Rassuré par ce discours, Gama reçoit avec joie les infidèles qui, de leurs barques légères, s'élançaient à son bord. Un cœur généreux se laisse si aisément séduire aux apparences de la droiture et de la bonté I Le vaisseau se remplit de ces perfides insulaires. Us se croient sûrs de leur proie et la dévorent des yeux.
Cependant l'agitation régnait dans la cité. On y rassemblait à la hâte les armes, les machines destinées à combattre la flotte. Distribuée sur le rivage, la turbulente milice de Mombaze couvrait ces préparatifs de
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guerre. Une fois entrés dans le port, les Lusitaniens devaient succomber tous et payer de leur sang les désastres de Mozambique.
Déjà les matelots levaient les ancres avec les cris accoutumés. Déjà les navires ne présentaient au vent que les voiles de la proue et s*avançaient vers la ville. Mais la déesse de rÉryx*, toujours attentive aux mouvements de ses héros, voit le piège qui leur est tendu ; ei, du ciel à la mer, elle vole comme un trait.
Fille de Tonde', elle commande en souveraine aux jeunes déités qui Thabitent. A sa voix, elles quittent leurs palais d*azur et se rassemblent autour d'elle. En un moment elles ont connu le dessein qui Tamène, et se dirigent vers Tendroit où les appelle le danger des Lusitaniens.
Les Néréides fendent à Tenvi Tonde blanchissante ; une écume argentée marque leurs traces. Doto, Tagile Doto * , 8*est animée d'une ardeur nouvelle : étendue
1. Le mont Éryx, en Sicile, au N.-O. de Drépane, possédait un temple célèbre consacré à Vénus. 11 s^appelle ai^ourd^hui mont Sait- GiuiianOy du nom d'une église bâtie sous l'invocation de saint Julien.
3. Vénus, selon quelques mythologues, était fille du Ciel et de la Terre. D'autres la Tont naître de l'écume de la mer. La première origine présente à l'esprit une idée plus philosophique et plus grande, une allégorie plus juste et plus riante. Vénus est alors ce lien inriiible qui unit la terre et les deux, cette puissance d'amour décrite en si beaux vers par Lucrèce. Camoens a préféré la seconde origine de Vénus, comme plus conforme au rôle qu'il lui fait Jouer dans le cours de son poëme. Elle protège les Portugais toujours errants sur les flots : elle est pour eux, en quelque sorte, la déesse de la navi gation.
3. Quelques éditions portent à tort Clotho, qui est le nom d'une des trois Parques. Doto, au contraire, est bien une Néréide, comme nous le voyons dans ces rers de Virgile où Jupiter parle des vaisseaux d'Énée, qu'il promet à Cybèle de métamorphoser en nymphes :
llortalem eripiam formam, magnique jubebo
(Equoris eue deai : qaalii Nereî» Doto
Et GaUtea lecant spumantem pectore pontum.
(Enéide, IX, t. 101-103.)