Heu! fuge crudeles terras, fuge littns avarum
(Virg., Enéide, lit, ▼. 44.)
348 LES LUSIADBS. GH. II (Si. 62- 6G).
a OÙ tu pourras descendre sans crainte et te reposer u sans danger.
« Tu n'as d'hospitalité à trouver ici que celle du féroce « Diomède ', ou de Tinfâme Busiris*. L'un livrait ses « hôtes à des coursiers affamés ; l'autre les immolait sur « des. autels impies. La mort est sous tes pas, le temps « presse : fuis un peuple barbare et sans foi.
« Poursuis ta course le long de ces rivages. Près de la « ligne brûlante où le soleil rend égaux les jours et les <t nuits, tu trouveras un peuple juste et bon, un mo- « narque généreux qui recueillera ta flotte errante et « fatiguée. Il te comblera de ses dons ; et, pour dernier « bienfait, il t'accordera des pilotes qui apprendront à <c tes vaisseaux la route de l'Inde. »
Il dit : le héros se réveille, et, saisi d'étonnement, voit jaillir du sein des ténèbres une clarté subite qui s'évanouit dans les airs. Ses yeux sont dessillés ; il aperçoit le danger qu'il court dans ces parages ; et, plein de l'inspiration céleste, il ordonne au chef des nautoniers de profiter du vent qui s'élève.
« Déployez, s'écrie-t-il, déployez toutes les voiles. « Partons, Dieu l'ordonne : un envoyé du ciel marche a devant nous ; je l'ai vu... » A la voix de Gama, tout s'émeut, tout s'agite. Déjà les voiles sont rendues au vent; déjà les nautoniers, avec un cri d'effort, soulèvent les lourdes ancres.
Cependant les Maures, à la faveur des ombres, essayaient de couper les liens qui captivaient les navires. Us espéraient que la flotte, détachée du fond des eaux.
1. Diomède, roi des Bistones en Thrace, Ûls de Mare et de Cyrène, nourrissait ses chevaux de chair humaine. Hercule, qui le vainquit, le fit dévorer lui-même par ses chevaux.
2. Busiris, roi d'Egypte, fils de Neptune et d'Anippe, pour faire cesser une famine, immolait des victimes humaines. Hercule le tua et abolit ces sanglants sacrifiées.
LES LUSIÂDBS. GH. Il (St. 67-70). 349
irait se briser au rivage. Mais à peine ont-ils entendu le cri des nochers, qu'ils cherchent leur salut dans la fuite : la rame, à coups pressés, les emporte sur les ondes.
Déjà les proues aiguës sillonnaient l'argent de la plaine liquide. Le vent soufflait entre le nord et Torient, et de sa fraîche haleine imprimait aux navires un mouvement égal et sûr. Les guerriers s'entretenaient, en voguant, de leurs dangers passés'. Ils venaient, par un prodige inouï ^ d'échapper au plus grand des périls et s'étonnaient de leur bonheur.
Le soleil éclairait pour la seconde fois l'univers depuis qu'ils avaient quitté les parages de Mombaze, lorsqu'ils aperçurent deux légers vaisseaux qui s'abandonnaient au souffle des vents. Gama se porte sur eux : il ne doutait point qu'ils ne fussent montés par des Maures.
Les deux nefs épouvantées se séparent ; l'une se réfugie vers les écueils qui bordent la côte ; l'autre hésite incertaine et se laisse atteindre par les Portugais. Il ne fallut pour la dompter, ni le courage impétueux du dieu Mars, ni les foudres de Yulcain. Mieux inspirée par la peur qu'elle ne l'eût été par l'audace, elle se livra sans résistance à la générosité du vainqueur.
Gama croyait trouver parmi ses captifs un pilote qui connût les ports de l'Inde et dont l'expérience pût servir de guide à la flotte. Son attente fut trompée. Aucun d'eux ne savait à quelle partie du ciel répondait la terre de l'Indus ; mais tous lui disaient qu'il n'était pas loin
1 • C'est un senliment naturel à Thomme de jouir du souvenir de ses peines : nos douleurs passées nous font sentir plus vivement le bonheur présent. Dans le malheur môme, nous nous consolons encore, en nous rappelant les peines plus grandes que nous avons déjà supportées. C*est ainsi qu'Énée console ses compagnons dMnrortune :
0 socii (neque enim ignari snmus aute maloruin), 0 passi graviora : dabit deus bis quoquc fincm. . . . Rc vocale aoimos, mestumque tiinorem Mittite; forsan et haec olim memioisse juvabit.
(Virg., Enéide, I, t. 198-80d.)
350 LES LU8IADBS. CH. II (St. 71-78).
de Mélinde où d*habiles pilotes ne lui manqueraient pas.
Ds ne prononçaient qu'avec amour le nom du monarque mélindien. Ils vantaient son humanité, la noblesse de son caractère, Téclat et la magnificence de sa cour. « C'est lui, s'écrie le héros, c'est le bon roi que m'annonçait l'envoyé céleste. » Et à l'instant, il ordonne de tourner la proue vers le rivage, que le songe et les Maures s'accordaient à lui montrer.
Le char d'Apollon s'approchait alors du ravisseur d'Europe ^ Tandis que le front du taureau s'enflammait dans le ciel, la corne d'Amalthée' versait sur la terre embellie tous les trésors du printemps. Le soleil plus brillant et plus pur ramenait le jour solennel où le Rédempteur des humains brisa les portes de la tombe, et mit le sceau à ses œuvres divines.
La flotte était décorée de tentures élégantes en signe de respect pour cette auguste journée. Le pavillon flottait dans les airs, les bannières de pourpre s'agitaient au souffle des vents, les tambours et les cymbales re-
1. Ck>n8tellation du taureaa. — Pour ravir Europe, fille d^Agénor, roi de Phéuicie, Jupiter a?ait eu recours à une métamorphose peu digne de sa mi^esté :
Seeptri gravitate relictai
nie pater reetorque deum, coi dextra trisulcis Ignibui armata ett, qui nutn ooncutit orbem,
Induitor faeiem tauri
(Ov., Métam., II.)
Voir aussi Pode d'Horace à Galathée; Od. I. 111, 27, v. 25 et suivants.
2. Amalthée est le nom de la chèvre qui allaita Jupiter. Le dieu, par reconnaissance, la mit au rang des signes célestes , et donna une de ses cornes aux nymphes qui avait ou soin de son enfance. Cettu corne merveilleuse se remplissait continuellement de Qeurs et de fhiits, de tous les trésors que les nymphes pouvaient désirer. Les fables anciennes ont presque toutes un sens moral. L*action de ce Jupiter, qui place sa nourrice dans le ciel, et dote avec tant de magnificence les nymphes qui ont soigné ses premiers ans, apprenait aui hommes que la reconnaissance est la première des vertus. (M»)
LES LUSIÂDES. CH. II (St. 74-77). 35i
tentissaient jusqu'aux rives de Mélinde. La marche des guerriers était une fête, et leur entrée, un triomphe.
La plage se couvre en un moment d'une foule immense attirée par la nouveauté du spectacle. Ce n'étaient plus ces hommes farouches que TAfrique jusqu'alors avait offerts à leurs regards ; la douceur et l'humanité respiraient sur leur front. Déjà la flotte a surgi devant eux, et tandis que l'ancre mordante l'attache au sable des mers, un des captifs de Gama reçoit l'ordre d'annoncer au souverain l'arrivée des Lusitaniens.
Leurs exploits proclamés par les cent bouches de la Renommée avaient laissé dans l'âme du monarque une impression profonde. Fier de recevoir des héros dans ses États : <( Qu'ils viennent , répond-il au messager de « Gama, qu'ils paraissent à mes yeux : où trouveraient- « ils un asile plus sûr que Mélinde ? Tout mon royau- « me leur est ouvert. »
Ses offres sont sincères, ses paroles sans artifice. C'est avec enthousiasme qu'il admire ces hardis navigateurs, leur génie persévérant, la grandeur de leur entreprise. Il envoie sur la flotte des moutons chargés de laine, des poules domestiques nourries avec soin et tous les fruits de la saison. Il donne beaucoup, et la grâce de ses dons en relève encore le prix.
En échange des tributs de la terre africaine) le chef des Portugais adresse au roi de Mélinde les produits précieux de l'industrie de l'Europe , l'écarlate aux teintes ardentes, le corail aux facettes polies, le corail, plante merveilleuse * qui germe au sein d'Amphitrite et se durcit en quittant les eaux.
1 . Les anciens naturalistes croyaient que le corail était une plante marine qui devenait dure et pierreuse en sortant de Teau. C^est un polypier qui présente la forme d'un petit arbrisseau sans feuilles, mais très-branchu , de 50 à 60 centimètres de longueur sur une épaisseur de 3 à 4 centimètres : il est couvert d*une écorce gélatino-calcaire
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352 LES LUSIÂDES. CH. II (Si. 78-80).
Linterprète de la flotte accompagne ces présents. Orateur éloquent, habile négociateur, il connaît les mœurs et le langage des peuples divers. Chargé de justifier Tabsence du héros et de préparer une alliance durable entre Mélinde et Lisbonne, il arrive au pied du trône, et d'un ton noble et mesuré : « Puissant mo- « narque, dit-il, toi qui as su asservir au frein des lois la a fierté d'un peuple indompté ^ , toi que chérit Mélinde a et que respecte l'Orient, tu vois des malheureux qui, € battus par les tempêtes et repoussés par des barbares, « viennent se réfugier dans tes États et te demander un « asile.
« Nous ne sommes point de ces navigateurs sans paa trie 'qui, fondant tout à coup sur d'imprévoyantes « cités, en égorgent les habitants pour s'emparer de € leurs dépouilles. Sujets d'un roi dont la puissance et « la gloire étonnent l'Occident, nous allons par son orc dre à la découverte de l'Inde.
A»i « Quelle est donc cette race inhumaine » , quels sont
qui, à rétat frais, a^enlève aisément, et il est enveloppé d*une membrane vasculaire qui lie les uns aux autres tous les polypes d*un même pied, et fait que la nourriture de Tun profite à tous. L'axe central est d*un rouge vif et a la dureté du marbre : c^esl cette matière que Ton emploie à faire des bijoux.
t. Toute cette stance rappelle ces vers de Virgile :
Fostquaiii introgressi, et coram data copia fandi, Haximus Ilioneas plaeido sic pectore cspit : « 0 regina, noTam cul condere Jupiter urbem « JastitiAqae dédit gentes frenare superba», « Troes te miteri, ventis maria omnia Tecti» ■ Orarnna.
(Virg., Enéide^ J, t. 510-515 )
3. Non nos aut ferro Libycos populare Pénates Venimus, aut raptas ad littora vertcre prœdas.
(Id., v. 527-528.) 3. Quod genus hoc hominum? quœve hune tam barbara morcm Permittit patria? Hospitio prohibemur arenœ; Bella cient, primaque vêtant consistere terra.
(Id., V. 539-541.)
LES LUSIADB8. CH. II (St. 81-86). 353
« ces peuples féroces qui nous ont refusé Tentrée <( des ports et jusqu'à Thospitalité du désert? Quels « desseins nous supposaient-ils ? Paisibles voyageurs , a par quel crime avions-nous armé contre nous la dé- « fiance et la trahison ?
« Prince magnanime, ta générosité nous rassure etnous « console. Tu seras pour nous ce que fut jadis Alcinoûs « pour rinfortuné roi d'Ithaque. C'est un envoyé céleste « qui nous a guidés vers ce rivage. Ah ! puisqu'il nous « conduit vers toi, c'est que nous pouvons sans péril c nous confier à tes vertus.
« Si le héros dont je t'apporte l'hommage ne vient « pas lui-même te l'offrir, ne crois pas qu'il en soit déff tourné par d'injurieux soupçons. Il te respecte, il (( t'honore; mais un ordre sacré, la volonté du souve- « rain, l'enchaîne sur ses vaisseaux.
« Quand la tète commande, il n'est point de membre « rebelle ; tout le corps obéit. Toi qui règnes sur ces <i bords, tu ne voudrais pas, sans doute, que personne S^^
« y méconnût les ordres de son roi. Mais la recon- « naissance est aussi une vertu des Portugais; et le « fleuve cessera de porter à l'Océan le tribut de ses ondes (( avant que tes bontés s'effacent de leur mémoire ^ n
Il dit. Un murmure favorable s'élève parmi lesMélindiens. «Quel courage! se disaient-ils, quelle con- (( stance ! Tant de mers parcourues I Tant de climats « franchis I » Le prince applaudissait en lui-même à la fidélité portugaise, et concevait une haute idée d'un roi qui se faisait obéir de si loin.
D'un œil satisfait, il regarde l'ambassadeur, et rompant enfin le silence : u Hommes courageux, sujets fidèles, « bannissez toute crainte importune ; vous n'avez rien
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