Imitation de Virgile et de Lucain
Contremuit nemus.et silvae iutonuere profandœ. Audiit et Trivi» longe lacus ; audiit amnis
406 LES LUSIÂDE8. CH. IV (St. 28-32).
« Les guerriers ont pâli : le sang qui les anime a ra- « flué vers le cœur. Lorsqu'un grand péril vient à nous, « son aspect nous effraye; présent, nous le bravons. « Ainsi, dans la chaleur du combat, le danger, si ier- « rible d'abord, disparaît auxyeux du guerrier ; Tamour « de la gloire est plus fort que Tamour de la vie.
« La bataille commence; les deux avant-gardes s'é- « branlent à la fois. D'un côté, l'ambition des conquêtes, « de l'autre, l'ardeur de la défense, animent les corn- « battants. Alvarès s'avance, semblable au dieu Mars. « Il fond sur les Castillans, les renverse, et couvre de « leurs cadavres cette terre sacrée qu'ils venaient « usurper.
« Les flèches, les javelots, sifflent dans les airs; le ciel « en est obscurci. La terre tremble et reten tit sous les pa:s « des coursiers; les lances se croisent et^e brisent ; le « choc fréquent des armures imite le bruit sourd du « tonnerre. Tous les efforts des Castillans se portent sur « l'invincible Nuno : leurs rangs, sans cesse éclaircis par « son bras, se renouvellent sans cesse.
« Ses frères, ô honte ! ô rage impie qui signala les « sanglantes querelles de César et de Pompée I ses frères « marchent contre lui. Le héros ne s'en étonne pas. « Quand on a trahi sa patrie et son roi, on peut bien « égorger son frère. De vils transfuges se pressent auc< tour d'eux, et se disputent le honteux honneur de « porter les premiers coups à la patrie.
« 0 Sertorius, ô Coriolan, et toi Catilina, et vous tous
Solfurea Nar albas squa, fontesque Velini ; El trépida! matres pressere ad p<M:U>ra uatos.
(Virg., Enéide, VII, v. 515-518.)
Excepit reftODÏs clamorem tallibus H semas, Peliacisqne dédit rarsus gemioare caTernis. Pindus agit fremilus, Paugaeaque résultant,
JFAcKque geniuut rupes
(Lncain, Phars., VII. t. 481-484.)
LES LUSIÂDES. CH. IV (Si. S3). 407
« qui, d^une main sacrilège, avez déchiré le sein ma- « ternel ! si, dans les gouffres du Ténare, vous su- « bissez le châtiment qui vous est dû, dites au dieu des fi enfers que, parmi les Portugais, il s*est aussi trouvé « des traîtres.
« Les ennemis se succèdent comme des flots, et de « leur poids écrasent nos premiers rangs. Alvarès « frémit. Tel, cerné par les chasseurs dont les coursiers « ont franchi les plaines de Tétuan, le lion de Geuta^ « s'arrête à Taspect des lances menaçantes. D'un regard « farouche il mesure Tennemi. Trop fier pour fuir, trop « courageux pour se rendre, inquiet peut-être, mais non « pas effrayé, il bondit tout à coup et se jette sur le « rempart de fer dont il est environné. Tel s'élance Al- « varès. La mort se multiplie soiis ses coups; mais ac-
1 . Toute cette comparaison est imitée de Virgile et d'Homère. Virgile l'avait appliquée à Tumus.
Ssetum turba leon«m
Qaum teiis preniit iofeusis ; al (errilus ille, Aêper, acerÎM tuens, retro redit ; et ueque terga Ira dare aut TirtaB patitor ; uec teodere contra, Ille quidem hoc cupiens, polis est per tela virosque : Haud aliter retro dubius testigia Tumus Improperata refert, meos eisstuat ira.
Quin etiani bis lum medios invaserat hostes ...
(Virg., Enéide, IX, ▼. 791.798.)
Homère s'en était servi en dépeignant Achille sur le point de combattre Ênée : a Le fils de Pelée s'élança à sa rencontre, comme un lion dévorant que toute une tribu brûle d'immoler : l'animal, d'abord, s'avance dédaigneux ; mais, lorsqu'un des jeunes gens, prompt comme Mars, l*a pereé de sa lance, il se ramasse, la gueule béante, réeume le forme autour de ses dents, et «on cwur généreux firémit dans sod sein ; il se bal des deux côtés les flancs et les cuisses avec sa queue, et s'excite lui-même à combattre ; puis, les yeux enflammés, il s'élance avec rage, résolu de tuer un de ses ennemis ou de périr lui-même i^ux premiers rangs. • (Iliade, XX, v. 164-173.)
Vojrex aussi Homère, Iliade, XI, v. 548-S5S et XVii, v. 657- 6C4 ; et Lueain, Phart,, I, v. 205 :
Sic cum squaleatibus anris
£stifer« Libyes viso leo cominus hotte.
408 LES LUSIÂDES. CU. IV (Si. 34-35).
« câblé par le nombre, il voit périr à ses côtés ses plus « intrépides compagnons^
u Cependant le monarque portugais parcourait la « plaine, entrait dans tous les rangs, et du geste et delà « voix échauffait Tardeur du soldat. 11 a vu le danger « d'Alvarès. La lionne devenue mère est moins terrible « en sa férocité lorsqu'au retour de la chasse, elle ap- « pelle en vain ses lionceaux, enlevés de leur repaire par « le pâtre de Massylie.
« Furieuse, elle court et fait retentir de ses rugisse- « ments les sept montagnes de Dahra*. Tel slfrite le <c héros ; tel il vole, en frémissant, au secours de Tavant- « garde. Une troupe d'élite raccompagne. Braves com-
1 . Cainoens avait consacré trois stances aux compagnons d'armes de Nuno Alvarès; mais, comme elles allongeaient inutilement io récit de Gama et divisaient Tinlérét qui, dans ce moment, devait se porter entièrement sur le roi, il les supprima. En voici la traduction :
« Le fer traverse le bouclier de Giraido et s'cnTonco dans le sein f du guerrier. Cette armure impuissante, il Tavait arrachée à Pérès le • Castillan; la sienne, percée de coups, déchirée, venait de tomber « en débris. Duarte, Pedro, après des prodiges de valeur, expirent « sur un monceau de cadavres. Bragance les a vus naître. Jeunes c tous deux, tous deux intrépides, inséparables pendant leur vie, ils c confondent leurs derniers soupirs.
« Lope et Vincent mordent la poussière. Ils sont nés dans les murs « de Lisbonne ; tous deux avaient Juré de mourir ou de remporter Is « palme des combats. Monté sur un coui*8ier fougueux, Alphonse se- « mait autour de lui le carnage et Teffroi. Déjà cinq Espagnols c avaient péri sous ses coups. Il tombe; cinq Espagnols l'immolent « au mânes de ses victimes.
f Hilaire, Taudacieux Hilaire, est frappé de trois coups de lance; « mais des exploits sans nombre ont d'avance vengé sa mort. I.e sona venir de ses amours attendrit ses derniers moments. Son àme va c s*cnvoler, et avec elle la douce image qui l'attachait à la vie; le c nom d'Anlonia expire sur ses lèvres mourantes. »
2. La Dahra est l'ancienne Massylie. Les sept montagnes qui la traversent, oiïrent presque toutes le même aspect. Les Portugais qui les premiers fréquentèrent cette partie du rivage d'Afrique, furent frappés de cette ressemblance, et les appelèrent les sept monts frères, os montes tete-iimdos. C'est l'expression dont se sert Cumoens (iN. du trad.}.
LES LUSIÂDBS. CH. IV (St. 3G-39). 409
« pagnons ! dit-il aux guerriers d'Alvarès, chevalierB « invincibles, défendez la patrie ; son indépendance est « au bout de vos épées.
« Voici votre roi : bravez, comme lui, les javelots et « les traits. N'ètes-vous plus mes frères d'armes? N'ètes- « vous plus les Portugais? Il dit, et brandissant quatre « fois sa lance, il la darde avec force, et d'un seul coup, « arrache le dernier soupir à plus d'un Castillan.
« L'intrépidité du monarque a passé dans l'âme de ses « guerriers. Une noble honte les ramène au combat ; « tous rivalisent de courage et d'audace. Leur glaive « étincelle ; il brise, il déchire les plus fortes armures. « Immolés à leur tour, ils meurent avec joie sous les « yeux du héros qui les guide.
« Ivre de vengeance et de fureur, le terrible dom Jean « éclate comme la foudre ; il peuple en un instant les « rivages du Styx. Là, périssent le grand -maître de <( Gompostelle faisant des prodiges de valeur, et celui de « Galatrava tout fumant de carnage, et les frères d'Al- (( varès qui maudissent, en expirant, le ciel et leurs « destins >.
« Des guerriers vulgaires, de nobles guerriers descen-
1. L'auteur a supprimé trois stances par lesquelles il célébrait la mort de plusieurs Eipagnois, ce qui faisait le pendant des trois autrea effacées plus haut, consacrées aux Portugais.
« Velasquès de Tolède et Sanchès, Tun Favori de Diane, Tautre en- « Tant d'Apollon; Galbés que ses compagnons avaient surnommé « rintrépide, Montancliez, Oropèze et Mondonhedo, tous renommés c par leur courage, tous savants dans l'art des combats, trouvent, « dans le jeune Antonio, leur maître cl leur vainqueur.
t Guévara, guerrier sans courage, a trempé ses mains dans le lang « qui rougit la plaine ; sa figure en est teinte. C'était, disait-U, le f sang des téméraires qui avaient osé se mesurer avec lui. Tandis qu*il « bravait ainsi les Portugais, le fer de Pedro se lève sur sa tête, et, c d*nn revers terrible, la sépare du tronc.
« Elle vole dans les airs, et, la bouche entr'ouverte, semble encore a raconter des exploits. Un sang impur en jaillit, et va rougir, à son t tour, le visage et la poitrine de Pedro, Carrilho, Lorea, Robledo,
4i0 LES LUSIADBS. GH. IV (St. 40-43).
(r dent pèle-mèle aux abîmes où, de'ses trois gueules « affamées, l'affreux Cerbère épouvante les ombres. Un (( dernier affront manquait aux Castillans. L'étendard (( de leur roi roule enfin renversé devant Tétendard de <c la Lusitanie.
« Le carnage redouble. Aux cris de fureur des corn- « battants, se mêlent les cris plaintifs des blessés. Le « sang trempe la terre, la verdure et les fleurs sont noyées ce dans des ruisseaux de pourpre. Roi de Castille ! que « sont devenus tes vastes projets? qu'as-tu fait de cette u armée qui devait conquérir un royaume?
« Elle fuit sanglante, mutilée; la frayeur lui donne « des ailes. Trop heureux de sauver sa vie, le monarque « la suit, emportant au fond du cœur la honte de sa dé- « faite, l'inutile regret de tant de pertes, de tant d'or « vainement prodigué, de tant de richesses devenues la « proie du vainqueur.
« Le désespoir des vaincus éclate en imprécations. Les « uns maudissent l'inventeur de la guerre ; les autres, <c le monarque ambitieux qui, dévoré de la soif des con- « quêtes, expose tant d'infortunés aux tourments de « l'autre vie, tant d'épouses à la douleur du veuvage, « tant de mères au chagrin d'un éternel abandon ^
« Le vainqueur poussait des cris de joie. Pendant trois « jours, des vœux, des offrandes, acquittèrent sa recon- « naissance envers le Dieu qui venait de lui donner la
« tout eeux qu'une fuite précipitée n*a point dérobés à la fureur por- « tugaise, accompagnenl aux sombres bords le lâche et cruel Gu6- • Tara. •
1. Ici encore il y avait une stance que le poêle n'a pas maintenue : « Les eadavres des cavaliers ennemis ëervirent de pâture aux animaux « de la forêt; pendant quelques jours, les ruisseaux du voisinage c roulèrent du sang dans leurs ondes ; pendant plus d'un an, les pas- « teurs de la plaine, les pasteurs de la montagne, repoussèrent avec « horreur la chair des oiseaux de proie, comme s'ils eussent craint « d'y trouver le goût de la chair de l'homme. »
LES LU8IADBS. CH. IV (St. 4M6). êiâ
(c victoire 1. Mais les trophées d'Aljubarota n'ont fait « qu*enflammer Alvarès. Avide de renommée^ insatiable « de gloire, il court, au-delà du Tage, moissonner de « nouveaux lauriers.
« La fortune vole sur ses pas. Le regard est moins « prompt, la pensée moins rapide que ses succès. L*An- « dalous lui livre sa frontière et ses richesses ; Se ville et « vingt autres cités abaissent devant lui leurs drapeaux. « Tout cède en un moment à la valeur portugaise.
« Les Castillans gémissaient sous le poids de leurs dé- « sastres, quand la paix vint leur sourire et consoler « ribérie. Le ciel, pour rapprocher les deux monarques, « choisit la main de deux illustres princesses qui, de la « cour d'Albion, vinrent cimenter la paix par un double « hyménée.
« Le flambeau de la guerre est éteint; mais Tardeur « des combats vit encore dans le cœur du roi Jean. Tran- « quille sur terre, il cherche au delà des flots de nou- « veaux ennemis à combattre. C'est le premier de nos « rois qui, noble cj^ampion du Christ, alla sur la rive « africaine croiser la lance avec les champions de Ma- « homet.
1 . Jean I^ commença à Baialha, non loin d'AIjabarota, en eommémoraiion de la grande victoire qu'il avait remportée, un magnifique monastère qui offre quelque analogie avee la cathédrale d*York. On j voit encore aujourd'hui son sarcophage et celui de sa femme Philippa de Lancastre. Le roi, ceint de sa cuirasse et couronne en tête, tend la main droite à la reine qui repose à ses côtés. Près de la tête de Jean sont sculptés les armes du Portugal et les attribult de l'ordre de la Jarretière. La devise royale c il me platt » alternant avec la devise portugaise t por bem (pour bien), » entremêlée d'arabesques et de rébus gothiques, est gravée sur les côtés da sépulcre. Quatre niches, creusées dans une muraille du mausolée, contiennent les sarcophages des fils de Jean l**"; on lit,, sur celui de dom Henri, sa devise « Talan de bien fer^ » sur celui de Pedro « Venir ^ » sur celui de Jean a Je ai bien reson^ » et enfin, sur celui de Fernand, le saint enfant qui mourut prisonnier des Marocains, a Le bien me platt. » Tous ces tombeaux sont sculptés en marbre blanc, et décorée de bas-reliefs, d'emblèmes et d'arabesques.
412 LES LUSIADES. CE. IV. (St. 47-51).
« Tels qu'une légion d'oiseaux navigateurs, mille vais- « seaux fendent les plaines argentées d'Amphitrite, et « dirigent vers les colonnes d'Hercule leurs voiles ar- « rondies par les vents. Bientôt les hauteurs d'Abyla M sont couvertes de nos guerriers. Geuta rejette de son « sein les infidèles. Un nouveau traître, un Julien i ten- « tarait en vain de leur ouvrir les portes de THespérie ; (c Geuta les leur ferme à jamais.
« Le règne de Jean fut glorieux, mais trop court. Le « ciel l'enviait à la Lusitanie : il alla se réunir aux im- « mortels, laissant sur la terre une nombreuse postérité, « des enfants dignes de lui, dignes de la patrie qu'ils « devaient illustrer encore.
« Edouard monta sur le trône ^. Il connut le malheur « et le supporta noblement. Le Sort, dans son bizarre u courroux, se plaît à faire succéder la tristesse à la joie, « les revers à la prospérité. Eh ! qui peut se flatter de c( fixer la roue de la Fortune? Elle emporte dans sa « révolution et les peuples et les rois.
« Quelque gloire du moins compensa les malheurs de « rÉtat. Un frère d'Edouard, le pieux Ferdinand, parait « tout à coup sur les rivages de la Mauritanie. Il menace « Tanger; mais bientôt enveloppé par les Maures, il « tombe entre leurs mains. Qu'il rende Geuta aux infi- « dèles, et les infidèles lui rendront la liberté. Apportez- « moi des fers, répond le prince magnanime; et il livre c( à l'esclavage des jours destinés aux grandeurs.
« Godrus cherchant la mort au camp des Doriens, « Régulus, reprenant ses fers à Garthage, Gurtius se « précipitant dans un gouffre, les Décius mourant dans « les combats, tous ces héros ne servaient que leur pa- « trie : Ferdinand s'immole au salut de THespérie entière.