‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 159 sur 240 · I. Dixit, deinde lacu Fluvius se coDdidit alto · texte numérisé non relu

I. Dixit, deinde lacu Fluvius se coDdidit alto

Ima petens : nox JEnean somniisqae reliquH.

(Virg., Enéide, VIII, v. G6-67.)

?. Yigil rutilo patefecil ab ortu

Purpureafl Aurora fores et plena rosanim

Alria

(Ov , Meiam,, II, v. 112.)

4i8 LES LUSIADES. CH. IV (Si. 74-78).

« Le monarque rassemble ses fidèles conseillers. Il ce raconte la vision céleste, il redit les paroles du vieilce lard. Tous sont frappés de surprise et d'admiration. c< Le ciel a parlé, s'écrient-ils d'une voix unanime. c< Qu'une flotte belliqueuse aille porter nos guerriers « aux bords lointains où le ciel les appelle.

« L'espoir de guider un jour nos navigateurs à quelce que grande découverte avait plus d'une fois agité mon ce cœur. Ce noble espoir, Emmanuel l'avait lu sur mon ce front. A quel autre motif attribuerais-je le choix dont ce il honora mon courage ?

ce Gama, me dit-il avec cet air de bonté qui double la ce pubsance des rois, le succès dans les grandes choses ce est le prix du travail et de la fatigue. C'est en perdant ce glorieusement la vie que l'on s'immortalise. Inaccesc< sible aux lâches terreurs, le héros meurt avant le ce temps, mais sa gloire lui survit.

ee Je t'ai choisi entre tous pour une expédition digne « de toi : je t'offre des travaux, des périls et de la gloire : ce imposés par moi, ces travaux, j'en suis sûr, te paraice tront légers. A ces mots, je ne pus contenir mes transie ports : Oui, je braverai pour vous le fer, le feu, les « frimas et les glaces. Pourquoi Gama n'a-t-il qu'une ce vie à sacrifier pour son roi ?

ce Imposez-moi des travaux tels qu'Eurysthée en incc venta pour Alcide. Faut-il combattre le lion de Némée, ce les Harpies immondes, le sanglier d'Érymanthe, l'hyce dre et toutes ses fureurs ? Faut-il descendre au noir ce Cocyte, au ténébreux empire de Pluton ? 0 mon roi, ce mettez mon dévouement à des épreuves plus terribles ce encore : me voilà prêt à les subir.

Homère appelait l'Aurore la déesse aux doigtt de rose,

HfAc; ^' lipi^tviiA Qpocvifi pc^c^obcTuXc; àù;.

{Odysiée, ch. V, t. Îi8).

LES LUSIÂDES. CH. IV (St. 79-83). 418

(( Emmanuel applaudit à mon zèle et Tenflamme par (( des éloges. La louange est Taiguillon du courage, et, « distribuée par le prince, elle enfante les héros. Mon « frère, Paul de Gama, veut partager ma glorieuse des- « tinée. Le sang et Tamitié nous unissent d'un double « nœud.

« Un autre guerrier, l'intrépide Goelho *, suit Texem- « pie de Paul. Ils joignent tous deux la prudence à Tau- « dace, Texpérience à la valeur. D'habiles matelots « s'élancent sur mes navires. La même ardeur les en- « traîne, le même enthousiasme les attache au succès « de la grande entreprise.

« Par ses dons, par ses discours, Emmanuel les exce cite encore et les flatte. Les paroles du monarque se « gravent profondément dans leur cœur : elles les soute tiendront un jour au milieu de leurs travaux et de « Jeurs peines. Dans l'ardeur qui les presse, ils appellent « la mer et les dangers. Tels on vit autrefois les con- « qpiérants de la Toison d'or monter sur le navire fati- « dique', qui le premier osa tenter les hasards du Pontée Euxin.

ee Déjà la flotte belliqueuse est réunie dans ce port ee célèbre où le dieu du Tage vient mêler aux eaux ee d'Amphitrite son onde claire et ses sables d'argent. <e Nulle pensée timide n'a ralenti l'ardeur de mes comee pagnons. Les enfants de Mars, les enfants de Neptune ee sont prêts à me suivre au bout de l'univers.

ee Les premiers couvrent la plage. Leurs armes, leurs ee couleurs sont difi'érentes ; mais un même esprit les e< anime. Les autres sont sur la flotte qui repose encore ee immobile ) abandonnant aux zéphyrs ses pavillons

1. Toiu ces eiétatls sont historiques. Voir notice historique, p.226é 7é Le hois dont le vaisseau eles Argonautes était construit, avait été

coupé dans la forêt de Dodoife dont les arbres rendaient des oracles ;

de là répithète de fatidique.

4^0 LES LUSIADES. CH. IV (St. 84-86).

c( aériens. A Taspect de Timmense Océan qui semble, à « Textrémité de Thorizon, se confondre avec les cieux, « chacun de mes navires se croit destiné à prendre place « un jour à côté d'Argo, parmi les astres de l'Olympe*.

« Tout est prêt pour le départ, vaisseaux, matelots et « guerriers. Il ne nous reste plus qu'à préparer notre (c âme aux périls d'un avenir incertain, à la mort toujours « présente aux yeux du navigateur. Nous adorons l'Être « souverain dont l'aspect vénérable est l'aliment et la <c vie des esprits qui l'environnent. Nous le prions de c( nous porter, sans orage, aux régions de l'Aurore, de « bénir des armes qui ne seront employées que pour sa 4< gloire.

« Enfin nous sortons du temple, de ce temple saint « qui a pris le nom de Bethléem' , berceau d'un Dieu. Il « s'élève sur le rivage et regarde cette mer à laquelle « nous allions confier nos destinées... Oroi ! pardonne « un douloureux souvenir. Quand je reporte ma pensée c( vers ces bords que je quittais avec tant d'émotion, j'ai « peine encore à retenir mes larmes.

(( Nos parents, nos amis, un peuple immense accou- « rait sur le rivage. L'affliction se peignait dans tous les « yeux. Et nous, accompagnés de paisibles cénobites <c dont les pieux cantiques s'élevaient jusqu'au ciel, nous « marchions lentement vers nos vaisseaux.

1. Jason, selon la Fable, au retour de son expédition, arait consacré son vaisseau & la déesse Pallas et celle-ci l'avait placé dans le ciel.

2. Au moment où Vasco de Gama partit pour les Indes, l'église dont il est ici question élait très-modeste : elle avait été construite par les soins de l'infant dom Henri. Mais, ce jour-là même, dom Manoël fit vœu, si l'expédition réussissait, d'élever un monastère et une magnifique basilique. Et, en effet, lorsque Gama revint, les travaux furent commencés sur un plan d'une richesse et d'une grandeur dignes de retracer le souvenir de sa grande découverte. Ce vieux monastère des Hiéronymites de Belem (Bethléem) est une merveille d'architecture qui fait l'admiration de ceux qui' visitent le faubourg de Lisbonne.

LES LU8IADB8. CH. IV (St. 87-92). 421

(( Le deuil général s'accroissait à chaque pas. Les « femmes versaient des pleurs, les hommes laissaient « échapper de profonds soupirs. Les sœurs, les épouses, « les mères, en proie aux alarmes d'une tendresse plus (( défiante, augmentaient encore la tristesse d'un départ (( qui semblait sans retour.

« La mère disait à son fils : Tu étais la seule conso- « lation, le seul appui de ma vieillesse ; elle finira dans « la souffrance et dans les larmes. Tu fuis ta mère lance guissante et malheureuse ; tu Tabandonnes, 6 mon fils, c( pour aller, dans un lointain naufrage, servir de pâture « aux monstres de TOcéan.

« L'épouse éplorée, les cheveux épars, s'écriait : « 0 (( mon bien aimé ! toi sans qui l'amour ne veut point « que je vive, tu vas livrer à la fureur des flots des jours « qui ne sont plus à toi I Tu sacrifies à d'inquiets travaux « nos douces flammes, nos paisibles nœuds I Vain sou- « venir d'im bonheur qui n'est plus ! Bientôt les vents (c emporteront dans tes voiles et mon bonheur et tes « serments.

« Tels étaient les tristes accents de la tendresse et « de l'amour. Les enfants, les vieillards, troupe faible et « timide, suivaient la foule en pleurant. Les montagnes « voisines répondaient à leurs voix plaintives. Des flots <( de larmes mouillaient le sable du rivage.

« Nous n'osions lever les yeux sur une mère, une « épouse, une famille désolée. Chacun de nous craignait « de s'attendrir, de chanceler à l'entrée de la carrière. « Je me hâtai d'interrompre des adieux si chers à « l'amitié, mais si douloureux aux cœurs qui se sépa- « rent. J'ordonnai l'embarquement.

« Cependant un vieillard était resté sur le rivage ' . Son

t . LUnlroduction de ce personnage qui annonce des malheurs est une idée heureuse : eUe répand plus dUntérôt sur le voyage de Gama

422 LES LUSIADES. CH. IV (St. 93-96).

« regard était triste ; son maintien grave et sévère. Mûri a par rage, instruit par la sagesse, il paraissait avoir (c connu la gloire; mais la gloire n'avait plus pour lui « d'illusions. Trois fois, d'un air improbateur, il secoua « sa tête vénérable ; l'œil fîxé sur nous, il donna tout à « coup un libre cours à sa douleur. Nous l'entendtmes « de nos vaisseaux.

a Ambition, disait-il^ amour des conquêtes I désir « trompeur de ce vain bruit qu'on appelle renommée I « passion funeste I à quels supplices tu livres les âmes « que tu possèdes I que de peines, que de dangers tu « leur apprêtes ! à quelles mortelles épreuves tu les « condamnes I

« Tourment de la vie, source d'égarements et de « crimes, brillante folie qui dévores les fortunes, les « royaumes et les empires ! on te nomme la passion « des grands cœurs, et tu leur conseilles le meurtre et « le ravage! Le vulgaire ébloui te prend pour la gloire, « et tu n'en es que le fantôme.

« Dans quel gouffre de maux vas-tu plonger mon « pays ? Où mènes-tu ces téméraires navigateurs ? De « quelle grandeur chimérique as-tu flatté leur espoir ? « Leur as-tu promis bien des royaumes ? Leur as-tu « montré d'avance les mines d'or, les palmes, les lau- « riers qui les attendent, le rang qu'ils tiendront dans « l'histoire?

« Misérables mortels I tristes enfants de cet insensé « qui d'une patrie céleste vous a précipités sur cette « terre d'exil : vous qui, du sein de l'âge d'or, du sein « de l'innocence et de la paix^ avez été lancés par son « crime au milieu des combats d'un siècle de fer :

ot de ses compagnons. En général, celte sinistre prophétie du vieillard, le départ de Gama pour les Indes, peint des couleurs les plus touchantes, l'apparition du Gange et de Tlndus sont des beautés poé- Uaues qui honorent le génie de Camoens. (La Harpe.)

LES LUSIADBS. GH. IV (St.97-t01). 423

« Si les combats ont tant de charmes à vos yeux, si « vous appelez bravoure et courage une brutale férocité, (c si vous attachez tant de gloire au mépris de Texistence, (( ce bien si précieux, que Fauteur même de la vie a « tremblé devant la mort ;

« N'avez-vous pas tout près de vous les enfants d'is- « maël? La guerre avec eux ne vous manquera jamais, (c Si vous ne combattez que pour le Christ, ne sont-ils « pas les soldats de Mahomet ? S'il vous faut des terres « et des trésors, n'ont-ils point de vastes domaines et « d'opulentes cités? Si vous n'aspirez qu'à des victoires « glorieuses, ne sont-ils pas belliqueux et vaillants ?

« Vos ennemis sont à vos portes, et vous courez en « chercher d'autres aux régions lointaines : gouffre im- « mense où s'engloutiront , chaque année , les débris c( dispersés de l'antique Lusitanie. Les prestiges de la a gloire vous dérobent la vue du péril, et sourds à ma « voix, vous n'entendez que le cri de la renommée qui « vous proclame déjà les dominateurs de l'Inde, de « l'Afrique, de la Perse et de l'Arabie.

(( Maudit soit le premier qui attacha la voile au chêne « altier descendu sur les flots < I il mérita les tourments « de l'abîme. Ah ! que jamais le génie créateur, la lyre « harmonieuse ou la noble épopée ne célèbrent sa mé- « moire ; que son nom périsse avec lui !

« Le feu qu'une main téméraire * osa ravir au céleste

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