Le golfe de Guinée
5. Les navigateurs portugais ont donné à cette partie de rAfriqne le nom de Serra-Leona, montagne des Liom^ parce que le bruit des flots qui viennent se briser contre les écueils de la côte ressemble à des rugissements qu^on entendrait dans le lointain.
G. L'Ile San-Thomé, Saint-Thomas^ fut ainsi appelée parce qu'elle fût découverte par Vasconcellos, en 1471, le jour de la Saint-Thomas. Située par Oo2S' lat. N. et 4«24' long. E., elle est hérissée de montagnes dont la plus haute, le pic Sainte-Anne, a 2,400 mètrea.
430 LES LUSIADES. CH. V (St. 13).
« main toucha le côté d'un Dieu ; le Zaïre* enfin dont « les flots amoncelés luttent* avec Tonde amère sur une « plage où nous régnons ; il arrose le royaume de Congo*; « Fantiquité ne Ta point connu : les Portugais ont planté « la croix sur ses bords.
« Nous avions dépassé la ligne ardente qui partage le « monde, lorsqu'un astre nouveau*, vint nous off'rir sa « bienfaisante clarté. Nocturne flambeau du nouvel « hémisphère, il brille sur un ciel moins étoile que le « nôtre, et domine le pôle antarctique. Son existence « avait paru jusqu'alors incertaine ; on doute encore s'il « luit sur des terres ignorées ou s'il n'éclaire que de» « flots*.
1. Le ZaYre, découvert en 1484 par le portagais Diego Cam, le Jette dans l'Océan, après un cours de 2,600 kilomètres, par une embouchure qui n*a pas moins d'une lieue.
. 2. L'impétuosité de ce fleuve est telle que le reflux de ses eaux 86 fait sentir en pleine mer à plusieurs lieues du rivage. La Harpe, en parlant de la lutte du Zaïre avec l'Océan, cite ces vers du pottme des
•aiflODs:
L'Orellane et l'Indus, le Gange et le Zaïre Repounent l'Océan qui gronde et m retire.
8. Le Congo s'étend entre 3» et 9* de lat. S., de l'embouchure du Za&re, qui le sépare au N. du Loango, à l'embouchure du Dando qui le sépare au S. de l'Angola. Ce pays avait été découvert par les Por* tugais en 1484.
4. C'est cette réunion d'étoiles que les marins ont appelée la eonstellation de la Croix. Elle rend aux navigateurs du Sud le même service que TOurse aux navigateurs du Nord.
Les Italiens ont prétendu que le Dante avait, cent ans auparavant, prédit cette découverte, c Je me tournai à main droite, dit-il dans le premier chant de son Purgatoire, et je considérai l'autre pôle : J'y vis quatre étoiles qui n'avalent jamais été connues que dans le premier âge du monde, b Le Dante, dont le poëme est une allégorie perpétuelle, entendait par le pôle le paradis terrestre, et par les quatre étoiles, les quatre vertus cardinales, apanage de nos premiers parents ; il parlait dans un sens flguré. Le sens propre de ses paroles, sans être une prophétie, n'en est pas moins remarquable quand on le rapproche de l'événement. (M.)
5. Ce doute existait au temps de Camoens; depuis il a été dissipé par les découvertes des Anglais.
LES LUSIADES. GB. V (St. 14-15). 431
« Chaque jour nous éloignait des régions de l'équateur, « de ces climats inconstants où le soleil, dans sa course « d*un pôle àTautre, renouvelle deux fois la saison des (( zéphyrs et la saison des tempêtes. Chaque jour, Ârcas « et Calisto s*abaissaient derrière nous. Nous les vîmes « enfin descendre à Thumide palais de Téthys, et s'y « plonger en dépit de Junon *.
« Te dirai-je les inexplicables phénomènes dont la « mer est le théâtre, les bourrasques subites, les noirs « ouragans, les nuits ténébreuses, les longs éclairs qui a sillonnent le ciel, les éclats de la foudre qui ébranlent « le monde? Immense et vaine entreprise qui tromperait « les efforts d'une voix de fer* et d'une poitrine infati- « gable.
1. Ovide, après avoir raconté, au livre II des MitamorphoH»^ l'aventure de Calislo, fille de Lycaon, la naissance d'Arcas et leur enlèvement dans le ciel par Jupiter, peint la fureur de Junon qui s'adresse aux dieux marins et les supplie d'empêcher Arças et Calisto de se plonger Jamais dans la mer :
At tôt, si lœsœ contemptus tangit alumnœ, Gurgite cœruleo septem prohibete Trionet ; Sideraqoe in cœlo, stupri mereede, recepta Peliite : ne poro tinguttur in «quore pellex.
La Harpe dit à ce propos : « Les Portugais, ayant passé Téquateur, devaient voir décliner le pôle du Nord et s'élever celui du Sud. Les anciens, qui n'avaient pas étendu leur navigation au delà du tropique; ne perdaient Jamais de vue l'étoile du Nord qu'ils appelaient Calisto ou la grande Ourse; et de là les poëtes ont Teint que Junon avait obtenu de Téthys que jamais Calisto ne pourrait se plonger dans la mer. » L'Ourse, dit Homère, tourne toujours à la même place eâ guettant Orion, et seule ne se plonge pas dans les eaux derOcéant
Apxrcv
i! T'aÙTcû arpc^tTot, xai t' Ôpiuva ^oxnSfi,
{Odyssée, Y, t. Î73-Î75.) ,
2. Non, mihi si linguse centum sint oraque centnm, Ferrea vox,
Omnia pœnarum percurrere npmina possim.
(Virg., Enéide, VI, v. 625-627.)
432 LES LUSIADBS. CH. V (St. 16-18).
c< L'inculte raison du nautonier, bornée aux leçons « de son art, s'abandonne au rapport trompeur des sens. « Pour lui tout est prodige ; il n'appartient qu'au génie, c( éclairé par le savoir, d'apprécier d'un coup d'oeil les « accidents variés de ce mystérieux univers.
« J'ai vu des feux brillants s'élever du sein des tem- « pétes^, et d'un cercle de lumière environner nos mâts. a Heureux présages d'un calme prochain , le matelot, n battu par l'orage, les prend pour des génies secou- « râbles' qui ramènent la paix sur les mers.
€ J*ai vu... non, mes yeux ne m'ont point trompé, et ce cette fois j'ai partagé la commune épouvante : j'ai vu « se former sur nos têtes un nuage épais qui, par un large « tube, aspirait les vagues profondes de l'Océan».
Voyei aussi Virgile, Géorg,^ 11, v. 43 et Homère :
{Iliade^ II, ▼. 489-490.)
1 . Ces météores se manifestent en mer par un temps orageux et dans les nuits obscures; ils se présentent en forme de flammes ou vapeurs lumineuses, voltigeant aux extrémités des vergues et des mâts. Ils sont très-probablement produits par l'électricité.
2. Cette opinion, qui remonte à Tantiquité la plus reculée, n^est pas encore perdue aujourd*hui ; les feux ont toujours eu et ont encore aux yeux des marins quelque chose de sacré. Dans l'antiquité, c*étaieDt les Dioscures, fils de Jupiter, c*est-àdire Castor et Pollux que les navigateurs croyaient voir arriver à leur secours sous l'apparence de ees flammes : de nos jours, ce sont deux saints qui jouent le rôle des deux divinités paYonnes, saint Nicolas et saint Elme.
S. La trombe marine, qu*on appelle Syphon, est une colonne d*eau eonsidérable, enlevée par des tourbillons de vents et tournant rapidement sur elle-même en forme de cylindre ou de cône renversé. Pline le naturaliste en a donné brièvement une exacte description : Fit et ealigo^ hellvm similis nubet, dira nauigantibus : vocatur et CO' lumna^ quum spisnatus hntnor rigensque ipse se sustineiy et in longam veluti fistulam nubes aquam trahit, « D'épaisses vapeurs se répandent c sur les flots; un nuage les surmonte, et, semblable h un monstre « dévorant, menace les navigateurs. Bientôt les vapeurs se condensent, « et, sans autre appui qu'elles-mêmes, s'élèvent en long tuyau jusce qu'au nuage qui les pompe. On lui donne alors le nom de co- « lonne. »
LES LUSIADES. GH. Y (St. 19-24). 433
<( Le tube, à sa naissance, n'était qu'une légère va-
« peur rassemblée par les vents ; elle voltigeait à la
« surface de Teau. Bientôt elle s'agite en tourbillon, et,
« sans quitter les flots, s'élève en long tuyau jusqu'aux
« cieux, semblable au métal obéissant qui s'arrondit et
« s'allonge sous la main de l'ouvrier.
« Substance aérienne, elle échappe quelque temps à
« la vue ; mais, à mesure qu'elle absorbe les vagues, elle
« se gonfle, et sa grosseur surpasse la grosseur des
« mâts. Elle suit, en se balançant, les ondulations des
u flots ; un nuage la couronne, et dans ses vastes flancs
« engloutit les eaux qu'elle aspire.
« Telle on voit l'avide sangsue s'attacher aux lèvres
« de l'animal imprudent qui se désaltérait au bord
« d'une claire fontaine. Brûlée d'une soif ardente,
M enivrée du sang de sa victime, elle grossit, s'étend et
« grossit encore. Telle se gonfle l'humide colonne, tel
« s'élargit et s'étend son énorme chapiteau.
« Tout à coup la trompe dévorante se sépare des flots,
« et retombe en torrents de pluie sur la plaine liquide.
« Elle rend aux ondes Jes ondes qu'elle a prises ; mais
a elle les rend pures et dépouillées de la saveur du sel.
<( Grands interprèles de la nature, expliquez-nous la
« cause de cet imposant phénomène.
« Si les anciens philosophes que l'amour de la science
« entraîna loin de leur patrie, si les Sages de la Grèce
« eussent, comme moi, confié leurs voiles à tant de
« souffles divers, quel vaste champ d'observations se fût
« ouvert pour eux I Que de précieuses découvertes enrl-
« chiraient leurs écrits I Que de vérités utiles tiendraient
« aujourd'hui la place des vains systèmes de Pythagore
« et de Thaïes !
« La lune avait déjà développé cinq fois son croissant
« lumineux depuis que nous parcourions les domaines
« d'Amphitrite, quand, de la hune la plus élevée, le ma-
434 LES LUSIADES. CH. V (St. 25-27).
« teiot-sentinelle s'écria: terre ! terre! A ce cri répété, « chacun de nous s'élance sur le tillac, les yeux tournés « vers rhorizon, du côté derorienl.
a Les montagnes de la côte se dessinaient dans le « lointain comme un amas confus de nuages. A rince stant, les ancres se disposent, les voiles se replient. « L'astrolabe, invention du génie, qui saisit* les astres « dans l'espace et mesure la distance qui les sépare de « la terre, Tastrolahe va nous apprendre à quelle parce tie du monde répondent ces bords inconnus.
c< Une rive ' spacieuse nous reçoit. Mes compagnons « se dispersent, curieux d'explorer une contrée que nul ce Européen n'avait encore parcourue. Moi, je reste sur c( la plage avec mes pilotes, cherchant à déterminer le c( point où nous sommes. J'interroge tour à tour la carte ce du monde et le tableau du rivage.
« Nous étions entre le tropique où règne Amalthée* « et le pôle austral, où, sous des montagnes de glace, c( la nature a caché ses derniers ouvrages. Je m'occupais ce à fixer mes observations fugitives, quand je vis revenir c( à moi plusieurs de mes compagnons entraînant un ce noir Africain : ils l'avaient surpris sur la montagne au « moment où, tranquille et sans défiance, il ravissait les ce doux trésors de l'abeille.
1. L*afllrolabe (avr^p, astre, et Xa|i.€àvcN, saisir), est un iDStniment qui servait à observer les astres et à mesurer la longitude et la latitude. Celte invenUon faisant honneur au gènio des Portugais, Gamoens prend plaisir à en montrer T utilité.
2. Les Portugais ont donné à cette côte le nom de Saiote-Héfône.
3. La chèvre qui allaita Jupiter fut placée dans le ciel, et forma le signe du Capricorne. Selon quelques mythologues, c^est le dieu Pan qui reçut cet honneur, après la guerre des géants. Dans le tableau des signes du Zodiaque, on représente le Capricorne avec la tête d'un bouc, et la croupe recourbée d*un monstre marin. C'est probablement par allusion à cette peinture que Camoens rappelle semicapro peixe, boue et poiêton» Nous nous sommes permis.^de subslftuer la chèvrt Amalthée à ce bizarre amphibie. (N. du trad.)
LES LUSIADBS. GH. V (St. 28-82). 435
« L'œil hagard, il tremble, il s'agite. Sa langue arti- « cule à peine quelques sons confus aussi barbares que « sa figure. Tel parut aux yeux d'Ulysse le farouche « Polyphème. Je cherche à calmer sa frayeur, à flatter « son goût par la piquante saveur des aromates, à a l'éblouir par l'éclat d'un argent pur et poli, ou de ce « métal plus riche encore dont les dieux avaient revêtu « le bélier de Golchos : il reste plongé dans sa stupide <( indifférence.
« Mais des grelots ont retenti à son oreille ; des grains « de cristal, un bonnet couleur de pourpre, ont frappé « sa vue... Ses cris soudains, ses regards, ses gestes ani- « mes, expriment la surprise et le contentement qu'il « éprouve. Bientôt tout ce trésor est dans sa main : il le « reçoit en même temps que la liberté, et prend sa « course vers la peuplade voisine.
« Dès l'aube du jour suivant, d'autres sauvages, noirs « et nus comme lui, descendent de leurs rochers et « viennent demander leur part des mêmes richesses. La (( coiffure empourprée excite en eux des transports de « joie. Ils en couvrent leur front d'ébène et se montrent a bientôt si familiers que Velloso cède au désir d'aller « avec eux visiter la contrée. Il les suit à travers les « bruyères , sans armes , sans autre bouclier que sa « valeur.
« Parmi les guerriers que l'honneur attache à ma force tune, il n'en est point qui le surpasse en audace. « Inquiet de son imprudence, j'observais attentivement « la route qu'il avait prise, quand tout à coup je le vis « reparaître à la cime de la montagne, revenant plus « vite qu'il n'était parti, et se dirigeant vers la mer.
« Une chaloupe s'avance pour le recevoir; mais un « nègre audacieux s'élance sur ses traces. Un autre le « suit et un autre encore; leurs mains levées sur lui « vont l'atteindre et le saisir : je vole à son secours. La
436 LES LUSIADES. GH. V (St. 33-35).
« rame, à coups pressés, frappait les ondes, quand un « noir bataillon se découvre, semblable au nuage épais « avant-coureur de Forage.
« L'orage éclate ; une grùle de pierres et de flèches « obscurcit les airs. Elles ne furent pas lancées auvent; « cette jambe en reçut une blessure :j'en porte encore « la cicatrice. Le mousquet répondit aux traits des Bar- « bares, et sur leur corps ensanglanté imprima la vive « couleur dont ils avaient paré leur tête.
« Heureux de ramener avec nous notre imprudent « compagnon, nous retournons à nos vaisseaux, aban- « donnant sans regret de misérables sauvages dont « rignorance égalait la perfidie. Jamais leurs grossières « nacelles n'avaient vu d'autres flots que les flots de <« leur rivage. La terre que nous cherchions leur était « inconnue ; ils savaient seulement qu'elle était encore « loin de nous.
« La flotte nous avait tous recueillis. On entoure, on « interroge Velloso. Aux questions des chefs se mêle la « gaîté du soldat'. — Valeureux ami, lui dit l'un d'eux, « la colline est plus facile à descendre qu'à monter. — « Tu dis vrai, répond le fier Lusitanien, j'ai précipité « mon retour. Des brigands vous mettaient en péril : je « venais vous défendre.
I . Les censeurs qui ont repris cet endroit des Liisiades, commo peu digne de Tépopée, ont oublié que, dans Vlliade^ les dieux rient en voyant boiter Vulcain ; et que, dans VÉnéide^ la mésaventure de Ménëtès sortant des flots où Gyas, dans un moment de colère, l'avait jeté brusquement, excite la gaflé générale dos compagnons d'Énée.
lUum et labeutem Teucri et risere natantem, Et salsos rident revuineolcm pectore fluctus.
(Virg. Enéide, V, v. 181-t8iJ).
L'aveniure de VeUoso est placée avec beaucoup d'adresse, entre la trombe marine et l'épisode d'Adamastor. On voit que l'auteur a voulu effacer Timprcssion de terreur qu'il avait causée par la description d'un phénomène si redouté des navigateurs, pour renouveler cette impression, mais d'une manière encore plus forte, par l'apparition du génie des tempêtes. (M.)
liBS LDSIADES. CH. V (St. 36-40). 437
« Et le guerrier nous raconta sa périlleuse aventure. « Il avait à peine franchi la colline que les Africains, « avec des cris de fureur, l'avaient repoussé vers la mer, « épiant ensuite, à l'abri de leurs rochers, le moment où « nous irions le recevoir au rivage. Le projet des Noirs « était de fondre sur nous, de nous envoyer tous aux i< sombres bords, et de se partager nos dépouilles.
« Le soleil avait cinq fois éclairé l'univers depuis que « nous avions quitté la terre des Barbares. La Nuit pro- « menait en silence son char étoile ; nos vaisseaux fen- « daient paisiblement les ondes ; assis sur la proue, nos « guerriers veillaient, lorsqu'un sombre nuage obscurcit « tout à coup le front des étoiles et jeta l'effroi dans nos « âmes.
« La mer ténébreuse faisait entendre au loin un bruit « semblabje à celui des flots qui se brisent contre des « rochers. Dieu puissant! m'écriai-je, de quel malheur « sommes-nous menacés*? Quel prodige effrayant vont « nous offrir ce clioiat et cette mer? C'est ici plus qu'une « tempête*.
« Je finissais à peine : un spectre immense, épouvan- « table, s'élève devant nous. Son attitude est menace çante, son air farouche, son teint pâle, sa barbe « épaisse et fangeuse. Sa chevelure est chargée de « terre et de gravier; ses lèvres sont noires, ses dents « livides; sous de noirs sourcils, ses yeux roulent étiu- « celants.
« Sa taille égalait en hauteur ce prodigieux colosse, '< autrefois l'orgueil de Rhodes et l'étonnement de l'uni-