‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 164 sur 240 · Voir notice liUëraire, p · texte numérisé non relu

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438 LES LUSIADBS. CH. V (St. 41-44).

« vers. Il parle : sa voix formidable semble sortir des « gouffres de Neptune. A son aspect, à ses terribles « accents, nos cheveux se hérissent, un frisson d'hor- « reur nous saisit et nous glace.

« 0 peuple, s'écrie-t-il, le plus audacieux de tous les « peuples ! il n'est donc plus de barrière qui vous arrête. « Indomptables guerriers, navigateurs infatigables, vous « osez pénétrer dans ces vastes mers dont je suis Téter- « nel gardien, dans ces mers sacrées qu'une nef étran- « gère ne profana jamais, et dont l'entrée m'est inter- « dite à moi-même !

« Vous arrachez à la nature des secrets que ni la « science ni le génie n avaient pu encore lui ravir! Hé « bien, mortels téméraires, apprenez les fléaux qui vous « attendent sur cette plage orageuse et sur les terres « lointaines* où vous allez porter vos fureurs.

« Malheur au navire sacrilège assez hardi pour « s'élancer sur vos traces! Je déchaînerai contre lui, « j'armerai les vents et les tempêtes. Malheur à la flotte « qui, la première après la vôtre ', viendra braver mon « pouvoir! A peine aura-t-elle paru sur mes ondes, « qu'elle sera frappée, dispersée, abîmée dans les flots.

« Avec elle périra le navigateur impie qui, dans sa « course vagabonde, aperçut mon inviolable demeure, « et vous révéla mon existence •. Et ce terrible châti- « ment ne sera que le prélude des malheurs que l'ave- « nir vous prépare. Si j'ai su lire au livre des Destms,

1 . 0 tandem magnis pelagi defuncte periclis I Sed terrœ graviora manent

(Virg., Enéide, VI, v. 83.)

2. Celle prophélie concerne la flolte d'Alvarès Cabrai, composée de douze vaisseaux dont six furent abîmes par une tempête, en doublant le cap de Bonne-Espérance. Voir notice historique, p. 245.

3. Barthélémy Diaz, qui le premier avait vu le cap (Voir not, hisi. , p. 2 1 6), périt dans la tempête qui ruina la moitié de la flotte d*Âlvarè8 Cabrai.

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« chaque année ramènera pour vous de nouveaux dé- « sastres ; la mort sera le moindre de vos maux.

« G^est ici qu'un guerrier^, longtemps couronné par « la victoire, trouvera une éternelle sépulture. C'est ici « que, par un secret jugement du ciel, le destructeur « des flottes ottomanes viendra déposer ses trophées et « payer de son sang la ruine de Mombaze et de Quiloa.

« Un autre héros le suivra, chevalier généreux, amant « passionné. Une jeune beau té l'accompagne. Doux préce sent de Tamour, elle devait embellir sa vie. Quelle « affreuse destinée les conduit sur ces bords ! Ils surce vivront à leur naufrage, mais pour éprouver d'inexpri- « mables douleurs; et leur lente agonie ne suffira « point à ma vengeance.

« Leurs enfants, dévorés par la faim, expireront sous « leurs yeux. Le Gafre, avare et féroce, dépouillera de « ses vêtements la chaste beauté. Exposée nue aux arec deurs du jour, à la fraîcheur des nuits, foulant de ses ce pieds délicats le sable brûlant du désert, elle fuira ce dans l'épaisseur des forêts.

ce L'impitoyable solitude ensevelira les deux époux, ce G'est là qu'ils mouilleront de larmes les rochers atten- <c dris. G'est là que, réfugiés dans les bras l'un de l'auee tre, ils confondront leur désespoir et leurs derniers ce soupirs. Les tristes témoins de tant d'infortunes les ce rediront aux rives du Tage '.

1. Voir, sur la fia de François d'Almeida, la notice tiistorique, p. 257.

2* La Harpe a ra(M)Qté la mort tragique de Manuel de Souxa : ce Manuel, dit-il, avait été gouverneur de Diu : il revenait en Europe avec sa femme Léonor de Sa, Tune des plus belles personnes de son temps, et rapportait des richesses immenses. La tempête brisa son vaisseau contre les écueils du cap de Bonne-Espérance. Une partie de son équipage péril dans les flots; le reste se trouva sans secours et sans ressources dans un pays ignoré et inculte. Les uns moururent de faim, les autres furent massacrés par les sauvages, ou dévorés par des béies féroces. Manuel, son épouse, ses trois cnflints et quelques-uns

44â LES LtSIADES. CH. Y (St. 49-51).

« Il continuait ses horribles prédictions. — Qui ea-tu, x< monstre? lui dis-je, en m'élançant vers lui. Quel déa mon vient de nous parler par ta bouche? L'affreux « géant jette sur moi un regard sinistre. Ses lèvres hi- « deuses se séparent avec effort et laissent échapper un « cri terrible. Il me répond enfin d'une voix sourde et « courroucée :

« Je suis le Génie des tempêtes; j'anime ce vaste pro- <c montoire que les Ptolémée, les Strabon, les Pline et « les Pomponius, qu'aucun de vos savants n'a connu. « Je termine ici la terre africaine, à cette cime qui re- « garde le pôle antarctique et qui, jusqu'à ce jour, voi- « lée aux yeux des mortels, s'indigne, en ce moment, dé « votre audace.

« Tu vois un des compagnons d'Encelade, d'Égéon et « du géant aux cent bras. Je m'appelle Adamastor '.

des siens gagnèrent une bourgade, dont le chef était un brigand qui les dépouilla de leurs habits et de leurs armes, et les laissa nus au milieu de la campagne. L'infortunée Léonor, après avoir longtemps marché dans cet état, les jambes enflées, les pieds déchirés et sanglants, et tourmentée encore plus de sa nudité qui Tex posait aux regards et aux insultes des Barbares, sentit enfin défaillir ses forces et son courage, et s^enterra dans le sable jusqu'au cou. Dans cette affreuse situation, elle vit expirer deux de ses enfants qu'elle avait soutenus jusqu'à ce moment des secours qu*elle se refusait à ellemême. Elle ne tarda pas à les suivre. Son mari reçut ses derniers soupirs, et, saisi du plus affreux désespoir, il prit dans ses bras le dernier de ses enfants, près de mourir comme ses frères; et, poussant des cris et des hurlements lamentableà, il s'enfunyu dans les bois, où sAns doute, il devint la proie des tigres et des lions. Vingt-six Portugais survécurent à tant de malheurs : ils arrivèrent à un village d'Ethiopie qui entretenait commerce avec des marchands portugais, et trouvèrent des vaisseaux qui les ramenèrent en Europe. »

!• Duperron de Casléra a cru voir dans la Action d'Adamastor la personnification du Mahomélisme. « Adamastor, enfant de la Terre, a fait autrefois la guerre aux dieux : Mahomet, né dans un obscur désert de l'Arabie, a osé la faire au Dieu véritable. Adamastor défend aux Portugais l'entrée des mers orientales : les disciples du prophète conquérant en ont longtemps interdit l'accès aux peuples de l'Europe. Le géant brûle encore d'une passion criminelle pour la jeune

LES LUSIAOBS. CH. V (St. 52-53). 44f'

«Comme eux, enfant de la Terre \ j'ai fait, comme « eux, la guerre aux dieux. Tandis que mes frères en- « tassaient contre le ciel montagne sur montagne ', je' « combattais sur l'Océan.

« Une passion funeste alluma dans mon sein cette « belliqueuse ardeur. J'adorais la jeune immortelle qui « fut depuis l'épouse de Pelée ^; j'aurais dédaigné pour « elle toutes les déesses de TOlympe. Un jour je la visr « s'élancer nue sur la plage avec ses compagnes : le feu « qui m'embrasa soudain me brûle et me consume (c encore.

« Je parlai, je déplus. Indigné de ses mépris, mais^

Thêtis : la religion du faax prophète sanctifle, en qaelque sorte, là volupté. Immobile témoin du piissage des Portugaid, Adamastor esi battu des flots qu'il avait voulu conquérir : les mahométans, autrefoiai les dominateurs de l'océan des Indes, sont forcés d'en abandonner l'empire aux navigateurs de l'Occident qu'ils en avaient si longtemps repoussés. » Ces rapprochements ne sont certainement pas entrés dan% la pensée du poète, mais nous devons avouer qu'ils sont ingénieux.

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