Quie causa subegit
Ignotas leiilare vias? quo lenditis? inquit.
(Virg., Enéide, \\\\, v. 113.)
2. Quaa ego te ternu et quanta persquora vectum Accipio I Quanlis jactatum periclis!
(Virg., Enéide, Vf, v. 003.)
3. Le Sainorin habitait alors son palais de Pandarane, bourgade située à proximité de Calicut.
490 LES LU8IADKS. CH. VII (St. 28-29).
ble vers les navires. Leur aspect n'était pas nouveau pour Mozaïde. Il s'élance avec son compagnon sur le vaisseau de Gama.
A son langage, à son accent espagnol, le héros, transporté, le serre dans ses bras, le fait asseoir près de lui, et, maîtrisant son émotion, Tinterroge lentement sur le commerce et les productions de cette partie du monde, sur les lois du pays et sur les mœurs des habitants. Les Portugais environnent Mozaïde ; et, le corps penché, l'oreille attentive, recueillent avidement ses réponses^. Tels autrefois, à la cime du Rhodope, les arbres émus ' s'inclinaient vers l'amant d'Eurydice, quand il touchait sa lyre d'or.
« Guerriers magnanimes, disait l'Africain, 6 vous
1. « Cependant toutes les nymphes en silence se penchaient pour prêter l'oreille, et faisaient une espèce de demi-cercle pour mieai Yoir et mieux écouter.» Fénelon, Télém,, IV.
)• Souvenirs d'Ovide. Lorsque, pour la seconde fois, Orphée vient de perdre Eurydice et qu*il chante sa douleur sur sa lyre, les arbres émus viennent Tentourer de leurs ombrages sur le sommet du Rho*
dope:
CoUit erat, coUemque inper plaQiMimt oampi Area, qutm Tiridem faciebant graminis herDae. Umbra loco deerat : qua postqaam parte resedit Dit geaitus vatos, cl fila sonantia morit ; Umbra loco Tcnit : non Chaonis abfuit arbos, Non Dcmni Heliadum, non frondibiu sicnliu altii,
Nec tiliœ molles, nec fagua etc.
(OTidc, Métam, X, y. 86-92.)
Dans Virgile également, lorsque Silène se fait entendre, les fkanes et les bétes des bois se Jouent en cadenci^, et les chênes Inébraolablet remuent leurs cimes.
Simul iucipit ipse.
Tum ytTO in namerum Faunosquc ferasque Tideres Ludcre, tam rigidas motare caeumina quercus.
(Virg. Égtog. VI, t. 26-28.)
Fénelon dit la môme chose du vieillard Terraosiris, dont les chants étaient semblables à ceux d'Orphée et de Linus : « Les satyres sortaient des forêts pour danser autour de lui ; les arbres mêmes paraiS" saiem émus, et vous auriei cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des montagnes au charme de ses doux accents. » Télém. II.
LBS LUSIADBS. GH. VII (St. 30-S4). 401
<c dont le berceau touche de si près au berceau de mes « pères I quel heureux génie vous inspira ce voyage a héroïque? Non, ce n'est pas sans Tordre secret du <( Destin que vous avez quitté les campagnes du Tage (( et les bords lointains du Minho, pour franchir les « mers immenses qui vous séparaient de nos climats.
« C'est le ciel qui vous conduit. Le' ciel, sans doute, « a sur vous de grands desseins ; car lui seul a pu vous (( défendre contre vos ennemis, contre les dangers de « la mer et la fureur des vents. Vous voici dans Tlnde, (( terre féconde en doux parfums, en brûlants aromates. (( L'or et le diamant croissent dans son sein ; sa surface, (( embellie parla culture, est couverte d'une population (c riche et nombreuse.
« Le rivage où vous venez d'aborder s'appelle le Ma- « labar ; le port que vous voyez est le rendez-vous de « ses flottes guerrières et commerçantes. Son culte est « celui des idoles ; son gouvernement, la monarchie. « II ne formait autrefois qu'un seul et vaste empire ; « aujourd'hui divisé, il est soumis à vingt sceptres di- <( vers. Ce grand changement fut l'ouvrage de Sarama- « Périmai.
« La contrée entière obéissait à ses lois, lorsque du « golfe Arabique des étrangers apportèrent ici l'Alco* « ran, cette loi vénérable dans laquelle je suis né. Pé- <( rimai fut si touché de leurs éloquentes leçons, qu'il « résolut de renoncer au trône et de se consacrer avec (( eux au dieu de Mahomet.
« Plusieurs vaisseaux furent chargés des trésors qu'il « destinait au tombeau du prophète ; et, comme il n*a- « vait point d'héritiers naturels, il partagea son empire « entre les plus fidèles serviteurs du trône ; pauvreS| « il les combla de richesses ; humbles sujets, il lea « éleva au rang des rois.
(( Ghaul et son port, Gochin et ses plaines parfumées,
492 LES LUSIADES. CH. Vil (St. 35-38).
« Gananor et ses longs rivages, Pimenta qui doit son « nom à son piquant aromate, Granganor et Goulan (< devinrent ainsi la récompense du mérite et le prix d^: « la fidélité. Galicut, déjà célèbre par son opulence et « par rétendue d.e son commerce, Galicut seule n'avait « pas encore le nouveau maître qu'elle attendait.
a Incertain dans son dernier choix. Périmai méditait « profondément, lorsqu'un jeune Malabare qu'il chéris- « sait comme un fils, parut tout à coup à ses yeux, a Frappé d'une inspiration soudaine : Tu régneras sur « Galicut, lui dit-il ; les couronnes que je viens de dis- « tribuer obéiront à la tienne.
i{ Et l'auguste vieillard ne songea plus qu'à ensevelir « ses jours dans l'asile de paix qu'il avait choisi. Le « jeune monarque se montra le digne successeur des « Samorins, Ce titre suprême lui soumit tous les autres « princes; sa postérité le porte encore, et commande << glorieusement sur ce rivage.
« L'antique religion des Malabares n'est qu'un tissu « de fables grossières, dont se repaît l'imagination du « peuple et des grands. Nus jusqu'à la ceinture, ils « n'ont pour vêtement qu'une étofl'e légère repliée au- « tour du corps. On les divise en deux castes * : celle « des Natres ou des nobles ; celle des Poléas ou du peu^ « pie. La religion leur défend de se mêler.
(( L'artisan ne peut choisir une épouse que dans sa
1. Les Hindous reconnaissent un dieu suprême, éternel et toutpuissant, auquel ils donnent le nom de Brahm ou Parabrahmn, Ce dieu, révélé dans la création, dans la conservation et dans la destruotion, a trois incarnations Brahma^ Vichuou et 5/ra, qui forment la Tri-» mourti^ ou trinité indienne. De Brahma, première émanation de Brahm, sont nés quatre enTants : Brahman, Kchatrya, Vafcia et Soupira; et de ceux-ci sont issues les castes indiennes dos Brahmanes ou Brahmines (prêtres), des Kchatryus (guerriers), des Naïcias (marchanda et agriculteurs), et des Soudras (ouvriers). — Camoens ne parle ici que des deux castes des guerriers et des ouvriers; deux stances plus )oin, il Tait mention des prêtres ou Brahmanes.
LES LUSIADES. CH. Vil (St 39-41). 4U3
« tribu. Le fils qui naîtra de cette union restera toute sa « vie attaché à Tindustrie de son père. Un Naïre se croi- « rait souillé par la rencontre d'un Poléa, et si le hasard « les rapproche, il se lave, il se purifie ; semblable, ea « son orgueilleuse superstition, à l'habitant de Jérusa- « lem qui reculait d'horreur à l'aspect du Samaritain.
« Pauvre Poléa! sans armes, sans droits, sans patrie^ i< on te refuse jusqu'à l'honneur de verser ton sang pour « le prince. Les Naïres sont les seuls guerriers du pays, « les seuls défenseurs du trône. A leur droite est sus- « pendu le cimeterre ; à leur gauche, le bouclier.
« Le soin des autels appartient aux Brahmanes ' : nom « antique et révéré dans l'Inde. Ils suivent les précep- « tes de ce Grec fameux' qui, le premier, donna aux « dépositaires de la science, le nom d'amis de la sagesse^ ^ (( Jamais la chair des animaux n'approcha de leurs w lèvres. La volupté les trouve moins sévères ; ils con- « damnent l'intempérance, mais ils pardonnent à la- « mour.
« L'hymen, chez les Indiens, a aussi son indulgence : « jamais les rivalités n'ensanglantèrent ses nœuds.
1 . Les prêtres de Brahma sont les dépositaires et les interprètes des Vëdas ou livres sacrés. Outre le culte dont ils «ont chargés, ils rendent la justice et pratiquent la médecine. Encore aujourd'hui, ils sont nombreux et ont conservé TUabitude de se nourrir uniquement de légumes, de riz et de lait.
2. Pythagore, né à Samos vers l'année S^O avant Jésus-Christ, avait, dit-on, voyagé dans les Indes. Ce serait une erreur de croire que les prêtres de Brahma Turent ses disciples : l'^tliagore, au contraire, emprunta aux Brahmanes une partie de leur religion, commo Tabstinence des viandes, la croyance à la métempsycose, etc. Mais il n'est pas impossible quUl ait coordonné leurs doctrines, qu'il les ait' réduites en préceptes : et c'est dans ce sens seulement qu'il faudrait entendre l'expression de Camoens : « ils suivent les préceptes de ce Grec fameux , etc. »
3. Pythagore, le premier, créa le nom modeste de phlloxoph'.e^ pour remplacer le nom plus prétentieux de Sayrs^e, et donna à l'univers le nom de monde (en grec cosmof), pour exprimer l'ordre qui y règne. . .
494 LES LUSIADES. GH. VII (St. 42-46).
« Heureuses lois I heureux pays où l'on ignore les tource ments de la jalousie ! Tel est, en abrégé, le tableau du « Malabar : un beau ciel, un peuple doux, des couce tûmes bizarres, des terres fertiles et des ports où « se rassemblent toutes les richesses des autres climats « depuis les mers de la Chine jusqu'aux rivages de « rÉgypte. »
Ainsi parlait le Maure; et déjà la Renommée avait publié dans Galicut l'arrivée des enfants de Lusus. Une ambassade solennelle allait, au nom du prince, les recevoir sur la plage. Au milieu des rues populeuses, s'agite une foule d'habitants de tout âge et de tout sexe qui suivent ou précèdent les envoyés du Samorin.
Gama, de son côté, se dispose à quitter la flotte. II part. Une nef élégante amène avec lui Télite de ses guerriers. Tous sont décorés de riches vêtements. Les vives couleurs, les formes variées du costume européen charment les yeux des Malabares. La rame, à coups mesurés, frappe les flots amers et silh)nne bientôt les eaux pures du fleuve.
Le Gatual (c'est le nom que donnent ces peuples au chef des ministres du Samorin), le Gatual était sur le rivage, entouré d'une troupe de Naïres. Gependant la héros s'élance de son esquif, et passe des bras du Gatual dans un riche palanquin porté par des esclaves, suivant l'usage de l'Orient.
Une autre litière a reçu le ministre indien. Il accompagne Gama et s'avance avec lui vers le palais du monarque. Les Portugais les suivent, marchant en ordre de bataille. Le peuple se presse autour d'eux, impatient de les interroger; mais, comme autrefois sous les murs de Babel, les questions et les réponses se perdent confusément dans les airs.
Le Gatual et Gama s'entretenaient en chemin du spec* tacle animé que présentait Galicut. Mozaïde était leur
LES LUSIADES. CH. VII (St. 47-49). 495
interprète. Ils traversent ainsi la grande cité et parviennent à rentrée d*un temple dont le faite se cachait dans les nues. Les Indiens et les Portugais franchissent ensemble le parvis sacré.
Là, sous des formes diverses inventées par Tesprit de ténèbres, le bois et la pierre reproduisent aux yeux les divinités de Tlnde : figures bizarre^, telles que Ton nous peint le monstre fabuleux qui combattit Bellérophon^. Les regards du chrétien, accoutumés à ne voir la Divinité que sous les traits les plus nobles de Thomme, sont frappés de surprise à la vue de ces hideux simulacres.
L'un est armé des cornes du Jupiter de la Libye. L'autre, sur un corps unique, élève un double ft*ont : on dirait l'antique Janus. Celui-ci semble avoir emprunté les cent bras de Briarée. Celui-là représente l'idole impure que les peuples du Nil adoraient sous le nom d'Anubis '.
Le Malabare adresse son hommage à ses dieux ; et bientôt le cortège se remet en marche vers la demeure du Samorin. La foule grossissait à chaque pas. Les
1. BeilérophoD, ûlsdo Neptune, ou selon d^autres, de Glaucus, roi d'Ëphyre (Gorinthe), après le meurtre involontaire de son frère, s* était réfugié auprès de Frœiu», roi d*Argos. Accusé injustement par Sthénobéo, femme de ce prince, d^avoir voulu la séduire, celui-ei l'envoya à Jobate, roi de Lycie, qui Texposa à une fouie de dangers et le força d'aller combattre la Chimère dont il triompha. La Fable représentait la Chimère comme un monstre vomissant des flammes^ à la tête de lion, au ventre de chèvre, à la queue de dragon :
Prima leo, postrema draco, média ipM Chimsra.
(Lucrèce, V. t. 903.)
iQ ^* fllp* fviv diîcv itvo;, cu^' M^Ktn *
irpooôi Xîuv, ^mdiv ii ^potxMv, {lîaoi) ^èxt{A«ifs* ^iivôv àivoirvitcuax Ttupô; pivoç aîOGuivoio.
(Uomère, Iliade, VI, t. 110-1820
2. L*Égypte adorait Auubis, fils d'Osiris^ sous la forme d*uii homme à tête de chien :
ÀDia JoTi n<Mtro latrantem opponsre Anabim* (Properce, III, 9,41.)
43G LES LUSIÂDES. CK VII. (St. 50-52).
vieillards et les enfants, les filles et leurs mères, remplissaient les fenêtres et les terrasses, se montrant l'un à l'autre le chef des étrangers.
On arrive aux jardins magnifiques qui entourent le palais du monarque. L'air qu'on y respire est rempli du parfum des fleurs. Ce palais n'est point orné, comme nos châteaux européens, de hastions crénelés et de tourelles menaçantes ; il s'élève au milieu de bosquets délicieux, et réunit pour ses nohles hôtes le luxe éclatant des villes et l'heureuse simplicité des champs.
Les portiques sont revêtus d'ornements où brille dans tout son éclat l'art merveilleux perfectionné par Dédale'. Les antiquités de l'Inde y sont représentées avec tant de force et de vérité , que le spectateur, entraîné par une subite illusion , croit assister lui-même aux grands événements qui jadis ont illustré la terre de l'Aurore*.
Une grande armée va foulant les rives de l'Hydaspe. Son chef est un héros brillant de jeunesse ; il est armé du thyrse au vert feuillage. Sur les bords du fleuve s'élève
1. L'Alhëuien Dédale, connu par le célèbre labyrinthe, qa*il construisit en Crète sur les ordres du roi Mlnos, et par le voyage aérien quMI tenti avec Icare pour s*évader de ce labyrinthe dans lequel il avait élé lui-niOme enTermé, n'éiail pas moins renommé comme statuaire et comme ciseleur. Virgile, au Vie livre de V Enéide^ lo représente au moment où, arrivé à Cuincs, il consacre un temple à Apollon et tente de ciseler sur l'or^ nu milieu de beaucoup d'autres faits, la malheureuse chute de son flis Icare :
Tu quoque magiiam
Partem opère in tanto, %ineret dolor, îcare, habcrcs ! Bis cooatus erat casus efllogere iu aun» ; Bis patriœ cecidere manus !
2. Cette énumération des Taits que Gama voit gravés sur les portiques du palais indien, est une imitation d'un passage de V Enéide^ livre I^r, dans lequel Énée. à son arrivée en ATrique, voit la repré* sentalion d'actions mémorables sur le temple que Didon vient de consacrer ù Junon.
LES LU8IADE8. GH. Vil (St. 53-55). 407
Tenceinte de Nysa, ouvrage du jeune vainqueur. Il vit, il respire I En le voyant, Sémélé dirait : voUà mon fils *.
Plus loin, le lit d'un fleuve est tari par une multitude innombrable d'Assyriens que la soif dévore. Une reine les commande*. Elle est célèbre par sa beauté, plus célèbre encore par ses coupables amours. A ses côtés marche un coursier fougueux. D'un œil ardent, elle l'admire et le dévore. Ninyas est inquiet, l'Amour s'indigne et la Nature frémit.
Sur les rives du Gange on voit flotter les drapeaux de la troisième monarchie^. Ils sont guidés par un jeune prince couronné des palmes de la victoire. L'orgueil est sur son front. Il s'élance, il triomphe. Non, ce n'est plus le fils de Philippe, c'est le fils de Jupiter*.
Tandis que les guerriers parcouraient des yeux ces merveilles, le Gatual disait à Gama : « Le jour n'est pas « loin où d'autres victoires eff'aceront celles que tu vois. « Ici même un peuple lointain • viendra graver des ex-