‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 192 sur 240 · Gœperat humanos alto sopire labores · texte numérisé non relu

Gœperat humanos alto sopire labores

Nox. gremio

(Claudien.)

LES LUSIADES. CH. VII (St. C8-7I). 501

« sein d'une vierge. Leurs mœurs sont guerrières. Les u désastres de la Mauritanie, les pertes sanglantes qu'ils (c ont fait subir à mes ancêtres, n'attestent que trop leur « valeur.

« Le Tage et la Guadiana, dont nous cultivions les « fertiles vallées, coulent aujourd'hui sous leurs lois. La u mer n'est plus entre eux et nous qu'une impuissante '.( barrière; et, maîtres des remparts qui défendaient nos « rivages, ils entretiennent la terreur jusque dans nos « propres foyers.

« Leur audace, encouragée par nos défaites, a triom- « phé de toutes les nations belliqueuses qui, du Tage « aux Pyrénées, couvrent le sein de l'Hespérîe. Jamais « ils ne croisent la lance qu'ils ne sortent vainqueurs « du combat. Braves comme Annibal, on ne les verrait M point, comme lui, s'arrêter sous les murs de Rome; (( l'épée de Marcellus ' se briserait sur leurs épées.

« Et si ta prudente curiosité n'est pas entièrement f( satisfaite, interroge-les toi-même: aussi fiers que « vaillants, ils abhorrent le mensonge. Va voir leurs « vaisseaux, leurs foudres d'airain. Tu trouveras chez « eux la politesse unie au courage, et les arts de la paix <c mêlés à l'appareil de la guerre. »

Excité par ce discours, le ministre du Samorin se dispose à visiter la flotte portugaise. Dès la seconde aurore, il part avec Mozaïde. Mille Naïres forment son cortège; leurs nefs pavoisées couvrent la mer, et les conduisent rapidement au navire où s'étaient réunis les trois chefs de la flotte.

1. M. CUudius Marcellus, envo^'ëcoDlre Annibal après la bataille de Cannes, remporta sur lui deux avantages à Noie, puis il transporta en Sicile le théâtre de la guerre el s'empara de Syracuse. On i*avait surnommé VÉpée de Romej comme Fabias Cunetatoren était le boucfhr,

Priinui falmineam lento lacUmine Pœnam Comprcssit Fabius ; campo post ausus aperto. Marceilai Tinci docait (CU&dien.)

ë02 LES LU81ADES. CH. Vil (SI. 72-76).

La pourpre et la soie se déroulent en riches tapis sons les pas du Gatual. Au-dessus du tillac, elles se déplcHent en larges bannières. Sur ces nobles étendai*ds sont retracées les actions qui jadis ont signalé le bras des héros. On y voit des batailles rangées, des combats, des défis sanglants.

L'œil attaché à ces brillants tableaux, le Malabare en demandait Texplication, lorsque Gama Tinvite à prendi^ place à un superbe banquet. La table est chargée de viandes exquises ; le vin coule, à flots écumeux,dans des coupes de cristal. Un enfant d'Épicure en ferait ses plus chères délices : le disciple de Brahma les regarde avec indifiFérence.

Les trompettes et les cliedrons qui réveillent, au sein de la paix, le souvenir des combats, élevaient jusqu'au ciel leurs sons belliqueux ; Tairain mugissant retentissait jusqu'au fond des mers; mais rien n'a pu distraire le Gatual de ses premières pensées. Son regard se reportait sans cesse aux faits éclatants que la peinture, poésie muette^ avait su rassembler dans un espace si étroit.

Il se lève. Gama, son frère et Goelho se lèvent avec lui. L'Indien jette les yeux sur le portrait d'un vieillard à cheveux blancs et d'un aspect vénérable. Le nom de ce héros vivra autant que le monde. Il porte l'habit guerrier de la Grèce ; un sceptre est dans sa main.

Ge sceptre entouré de feuillage Mais que fais-je,

insensé? Muses du Tage, Nymphes du Mondégo, oserai-je tenter sans vous une entreprise si difficile et si longue ? Accourez à mon aide^ Ma faible nef est lancée sur une mer immense, orageuse. Les vents ennemis l'environnent : sauvez-la de leur fureur.

1 . Tuque ades, inceptumque una decurre laborem, Moecenas, pelagoque volens da Tela patenU.

Ades, el prtmi iege Ultoris oram.......

(Virg., Georg,, II, ▼. 9-14.)

LES LUSIÂDES. CH. VII (St. 77-80). 503

Vous le savez ; mes patriotiques accents n*ont pu conjurer les orages. Traîné par le sort d'exil en exil, de malheurs en malheurs, toujours sur les flots ou sur les champs de bataille, je lutte, je combats, et j'écris encore, semblable à cette fille d'Éole qui, mourante et désespérée, d'une main tenait le style et de l'autre le

glaive*.

Tantôt pressé de l'affreuse indigence, sans autre asile que la triste demeure ouverte par la pitié publique aux misères de l'humanité*, si je retrouve l'espérance, c'est pour la reperdre aussitôt: l'abîme qui s'était fermé, se rouvre, plus profond, sous mes pas. Tantôt, comme Ézéchias, étendu sur un lit de douleur, j'attends la fin de ma déplorable existence ; et, comme lui, je n'échappe à la mort que par un prodige '.

Pour comble d'infortune, mon malheur est l'ouvrage des ingrats que je chantais, le prix des vers consacrés à leur gloire. Au lieu du repos que j'attendais, au lieu des lauriers qui devaient ceindre ma tète, je n'ai recueilli que des tourments et les superbes dédains de mes persécuteurs.

Voilà donc les cœurs généreux qu'enfante laLusltanîe. Voilà la récompense des chants qui les ont illustrés I Historiens savants, poètes inspirés, ô vous que tourmente le besoin de transmettre à la postérité la gloire de vos contemporains, sacrifiez à ce noble emploi et

1. Ovide représente Canacée, fille d'ÉoIe, au moment où elle écrit à son frère Macharée, tout en tenant de la main gauche le poignard dont elle va se frapper pour obéir aux ordres de son père :

Dextra teaet calamum, •trietam leuet altéra ferrum.

(Ot., i?tfror.,XI, T. 3.)

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