LBS LUSIADB8. GH. VUI (St
L'or des musulmans venait d'interdire à Gama Taccès du trône. La réponse qu'il attendait, cette réponse si solennellement promise, se différait de jour en jour ; et c'est à l'obtenir qu'il bornait tous ses vœux. Favorable ou contraire, elle attesterait du moins à la Lusitanie l'existence d'un nouveau monde.
Il savait bien qu'une fois assuré du chemin de l'Orient, Emmanuel, le grand Emmanuel, enverrait des vaisseaux et des armées qui soumettraient à la domination portugaise et la terre de l'Inde et les flots qui baignent ses rivages. L'honneur de la découverte suffisait à Gama.
Le silence du monarque indien, le langage de ses ministres, tant de délais sans motif et sans terme, éveillent les soupçons du héros. Il reconnaît l'œuvre du Maure, et se dispose à la dévoiler au Samorin. Gelui-K;i, troublé par ses augures, trompé par les musulmans et par les hommes de son conseil, flottait dans l'incertitude.
La peur est entrée dans son âme ; mais l'avarice y règne encore, et, plus forte que les oracles, le rassure et l'encourage. Il songe aux immenses profits que lui garantirait pour de longues années une alliance avec le roi de Lusitanie.
Mais ces hommes de l'Occident sont-ils en effet les envoyés d'un grand roi? Et s'ils n'étaient, comme l'affirme son conseil, que des aventuriers sans mission !.... Pour éclaircir enfin tous ses doutes, il appelle Gama : tt Viens, lui dit-il, parle-moi sans détour. Avoue ta « faute, le pardon sera le prix de ton aveu.
« J'ai la preuve que ton ambassade n'est qu'une feinte. « Tu n'as ni roi, ni patrie. Ta vie est errante et vaga- « bonde. Quel serait, dans vos lointains climats, le mo- « narque assez insensé pour exposer ses flottes à des c< courses si longues et si périlleuses ?
« Et si ton prince est, comme tu l'annonces, le sou-
LES LUSIADES. GH. VIII (St. 62-66). 523
« verain d*un grand empire, quels présents m'apportes- « tu de sa part ? Où sont les dons magnifiques qui sice gnalent et consolident les alliances des rois ? Quelle « garantie puLs-je trouver dans les paroles d'un obscur « navigateur ?
« Fuyez-vous une ingrate patrie, comme autrefois « d'illustres exilés? Parlez... Mon empire vous est ou- « vert ; la patrie des âmes fortes est partout. Ne fussiez- « vous que des forbans, parlez encore et ne craignez « point d'injustes rigueurs ; l'homme n'est que trop « souvent aux prises avec l'impérieuse nécessité. »
Ce discours venait de révéler à Gama les calomnies ténébreuses que la haine des musulmans avait semées dans l'esprit du Samorin '. Indigné, mais calme et tranquille, il prend aussitôt la parole. Vénus avait mis la fierté sur son front et la persuasion sur ses lèvres.
« Si l'ennemi du genre humain n'eût, dès le^ pre- « miers jours du monde, versé sur les enfants d'Adam « la coupe du mensonge et de l'iniquité, si des hommes « perfides, éternel fléau des chrétiens, ne nous eussent « peints à tes yeux sous de fausses couleurs, jamais tu « n'aurais conçu contre nous de pareils soupçons.
« Tes paroles m'affligent sans me surprendre. En <i aspirant à ta confiance, je n'ai pas dû m'attendre à la « conquérir sans eff'orts : c'est le sort des mortels d'être « condamnés à une douloureuse alternative de craintes « et d'espérances '. Mais oublie des conseils dictés par « la haine, et daigne m 'écouter un moment,
€ Un vil pirate, un malheureux banni, serait-il venu « de si loin demander à ces rives un asile ignoré ? Au- « raît-il bravé, pour y parvenir, les tempêtes, les glaces
1. Voyex, au sujet de la conduite des Maures auprès du Samorin et de ses ministres, la notice historique, p. 230 et suiv.